L’État absent face aux pillages : le cri déchirant des commerçants devant les députés
Mercredi 4 novembre 2026, la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale a entendu, dans une ambiance recueillie et tendue, les témoignages accablants de représentants des commerces de Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux. Ces derniers, encore sous le choc, ont dénoncé avec une colère contenue l’abandon systématique des forces de l’ordre lors des émeutes du 17 octobre, qui ont laissé derrière elles plus de 3 000 enseignes vandalisées ou pillées, pour un préjudice financier estimé à plus de 600 millions d’euros. Une journée noire, où l’État, censé garantir la sécurité des citoyens, a semblé disparaître au profit de groupes organisés de délinquants.
« Nous avons été jetés en pâture » : la détresse des commerçants confrontés à l’inaction policière
Parmi les voix les plus marquantes, celle de Denis Geffrault, président de l’Association des commerçants de la rue du Château-d’Eau à Paris, a résonné comme un symbole. À quelques pas de la place de la République, théâtre de plusieurs attaques, il a résumé l’amertume d’une profession livrée à elle-même :
« Nous avons été totalement abandonnés et sacrifiés. Je comprends la colère des lycéens contre la vie chère, mais personne ne nous a protégés. Où était l’État ce jour-là ? »Son récit, comme celui de ses collègues, a mis en lumière l’incapacité des autorités à endiguer la vague de violences, alors que les forces de l’ordre semblaient dépassées, voire absentes, sur de nombreux sites ciblés.
Les commerçants ont évoqué des scènes de désolation : vitrines brisées, stocks pillés, enseignes arrachées, parfois sous les yeux de forces de l’ordre en nombre insuffisant ou simplement inexistantes. À Marseille, un gérant de supermarché a raconté comment des groupes organisés ont méthodiquement ciblé les commerces de centre-ville, tandis que les renforts promis n’arrivaient qu’avec des heures de retard. À Bordeaux, une boulangère a témoigné avoir vu des délinquants charger des camions entiers de marchandises volées, sous le regard impuissant des rares policiers présents.
Les associations de commerçants, dont certaines représentent des milliers de membres, ont insisté sur un point : l’État a failli dans sa mission première de protection. « Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de volonté politique », a lancé un représentant des commerçants lyonnais, sous les applaudissements des députés de gauche présents dans l’hémicycle. « On nous demande de tenir nos boutiques ouvertes, mais qui nous défend ? »
Un bilan humain et économique désastreux : l’État en première ligne pour indemniser… mais pas pour protéger
Le coût humain de ces défaillances est tout aussi lourd que le préjudice financier. Plusieurs commerçants ont évoqué des traumatismes durables, des faillites annoncées, et des familles entières menacées de précarité après des décennies de labeur. À Paris, un libraire indépendant a confié avoir perdu en une journée des années de travail, ses archives et son fonds de commerce réduits en cendres. « Je ne sais pas comment je vais pouvoir me relever », a-t-il murmuré, la voix tremblante.
Face à l’ampleur de la catastrophe, le gouvernement Lecornu II a annoncé un plan d’urgence de 200 millions d’euros pour soutenir les commerces sinistrés, mais les associations dénoncent un soulagement tardif et insuffisant. « C’est comme si l’État attendait que tout soit brûlé pour sortir son chéquier », a ironisé une représentante des commerçants de Lyon. Les indemnisations promises, sous forme de subventions ou de prêts garantis, ne suffiront pas à combler le manque à gagner des mois à venir, voire des années.
Les élus de la majorité présidentielle, présents lors de l’audition, ont tenté de minimiser l’ampleur des dysfonctionnements, évoquant des « circonstances exceptionnelles » et une « coordination difficile » entre les différents services. Pourtant, les faits sont têtus : des images diffusées en direct ont montré des renforts policiers arrivant plusieurs heures après le début des pillages, voire dans certains cas, seulement le lendemain.
La gauche exige des comptes : « La sécurité n’est pas une variable d’ajustement »
La commission d’enquête, composée majoritairement de députés de gauche et de centre-gauche, a saisi l’occasion pour mettre en cause la stratégie sécuritaire du gouvernement. Sophie Taillé-Polian, présidente de la commission et figure du Parti Socialiste, a dénoncé une « gestion calamiteuse » de la crise :
« Quand on laisse des bandes organisées piller des commerces pendant des heures sans intervention, on ne parle plus de négligence, mais de complicité par omission. L’État doit assumer ses responsabilités. »
Les députés de La France Insoumise ont été encore plus virulents, accusant le pouvoir en place de sacrifier les classes populaires et les petits indépendants au nom d’une politique économique libérale qui favorise les grands groupes. « Ce gouvernement préfère financer des baisses d’impôts pour les milliardaires que protéger les emplois locaux », a asséné un élu LFI lors des débats.
De son côté, le groupe Renaissance (ex-LREM) a défendu l’action des forces de l’ordre, soulignant que plus de 1 200 interpellations avaient été effectuées dans les jours suivant les émeutes. Pourtant, les commerçants interrogés ont tous souligné que ces arrestations étaient intervenues trop tard, une fois les dégâts commis.
Une crise de confiance durable : l’État peut-il encore compter sur la loyauté des citoyens ?
Au-delà des chiffres et des polémiques, c’est une question bien plus profonde qui se pose : celle de la légitimité de l’État aux yeux des Français. Dans un pays où le commerce indépendant représente près de 30 % du tissu économique, l’absence de protection lors des émeutes du 17 octobre a laissé une trace indélébile. Plusieurs commerçants ont évoqué un sentiment de trahison, certains allant jusqu’à menacer de fermer définitivement leurs portes.
« Nous sommes les premières victimes de la crise sociale, mais aussi les dernières à être défendues », a résumé une gérante de boutique à Marseille. « Si l’État ne nous protège pas aujourd’hui, qui le fera demain ? »
Face à cette crise, les associations de commerçants ont appelé à une réforme en profondeur des dispositifs de sécurité, avec des mesures concrètes : augmentation des effectifs policiers dans les zones commerciales, formation spécifique pour les interventions en cas de foule violente, et surtout, une réponse immédiate et massive en cas de crise. « Nous ne voulons plus être les oubliés de la République », a martelé un représentant des commerçants bordelais.
Un contexte politique explosif : entre colère sociale et instrumentalisation
Les auditions de la commission d’enquête s’inscrivent dans un contexte politique particulièrement tendu. Avec un gouvernement Lecornu II en survie, affaibli par des divisions internes et une opinion publique de plus en plus remontée, la question de la sécurité devient un enjeu électoral majeur. Les partis de gauche, qui dominent désormais l’opposition à l’Assemblée, en ont fait leur cheval de bataille, promettant de déposer une proposition de loi pour renforcer les moyens alloués à la protection des commerces et des particuliers.
À l’inverse, les formations d’extrême droite, comme le Rassemblement National, ont tenté de capitaliser sur la colère des commerçants en dénonçant une « politique d’immigration incontrôlée » responsable, selon elles, des violences. Une rhétorique que les associations de commerçants rejettent catégoriquement, rappelant que les émeutiers étaient majoritairement des jeunes Français issus de quartiers populaires, souvent en proie à la précarité et au désespoir.
« Accuser les migrants ou les banlieues, c’est une diversion de plus », a dénoncé un représentant des commerçants parisiens. « La vraie question, c’est : pourquoi l’État n’a pas été à la hauteur ? Pourquoi nos vies et nos emplois ne comptent-ils pas ? »
Que dit la loi ? Les reculs juridiques qui ont affaibli la protection des commerces
Derrière l’échec des 17 octobre se cache une réalité plus large : celle d’un démantèlement progressif des dispositifs de sécurité publique sous les différents quinquennats. Depuis 2017, les crédits alloués à la police de proximité ont été réduits de près de 20 %, tandis que les dotations pour les réserves mobiles – chargées d’intervenir en cas de crise – ont été divisées par deux. Une politique qui, selon les syndicats policiers, a privé les forces de l’ordre de moyens humains et matériels cruciaux.
Les commerçants, eux, pointent du doigt une jurisprudence restrictive sur l’usage de la force par les policiers, ainsi qu’un cadre légal flou concernant la protection des biens privés en cas de troubles à l’ordre public. « On nous demande d’être résilients, mais comment l’être quand la loi elle-même nous abandonne ? » a interrogé un avocat spécialisé en droit commercial.
Face à cette situation, plusieurs juristes et élus de gauche appellent à une révision du code de la sécurité intérieure, afin de clarifier les conditions dans lesquelles les forces de l’ordre peuvent intervenir pour protéger les commerces, même en l’absence de péril imminent pour des vies humaines. Une mesure qui, selon eux, pourrait éviter de revivre, à l’avenir, des scènes similaires à celles du 17 octobre.
L’Europe observe : la France, mauvaise élève de la protection des PME ?
Alors que les commerçants français se battent pour leur survie, leurs homologues européens s’interrogent. En Allemagne, en Espagne ou dans les pays nordiques, les dispositifs de protection des petits commerces sont bien plus robustes, avec des plans d’urgence testés régulièrement et des coopérations renforcées entre police et commerçants. En France, au contraire, le modèle repose sur une logique de réaction tardive, où l’État intervient après les dégâts, plutôt que pour les prévenir.
« La France a longtemps été un modèle de protection sociale et économique. Aujourd’hui, nous sommes le pays où un commerçant a le moins de chances d’être défendu en cas de crise », a déploré un économiste proche du Parti Socialiste. Une analyse partagée par la Commission européenne, qui, dans un rapport récent, a pointé du doigt la faiblesse des investissements publics dans la sécurité économique en France, comparée à ses voisins.
Face à ce constat, certains députés européens ont appelé à une harmonisation des pratiques au niveau européen, notamment pour les pays frontaliers, où les réseaux de commerces transfrontaliers sont de plus en plus exposés aux violences urbaines.
Ce que l’audition a révélé : les pistes pour éviter un nouveau 17 octobre
Alors que la commission d’enquête doit rendre ses conclusions d’ici la fin de l’année, plusieurs pistes émergent pour éviter que l’histoire ne se répète. Parmi elles :
- La création d’un « statut d’urgence commerciale », permettant une intervention immédiate des forces de l’ordre dès le début des troubles, sans attendre les critères habituels de « gravité » ;
- Un fonds européen dédié à la protection des PME en cas de crises majeures, inspiré des mécanismes existants en Allemagne ou aux Pays-Bas ;
- Une réforme de la formation policière, avec un accent mis sur la gestion des foules et la protection des biens privés ;
- Un dialogue renforcé entre l’État, les collectivités locales et les associations de commerçants, pour anticiper les risques et organiser des exercices de crise.
Pour les commerçants auditionnés, une chose est sûre : le 17 octobre ne doit pas rester un symbole de l’échec de l’État, mais le point de départ d’une refonte en profondeur de la sécurité économique en France. « Nous ne voulons plus être des variables d’ajustement », a conclu un représentant des commerçants marseillais. « Nous exigeons des actes. »