À Liévin, le 1er-Mai enterre une tradition syndicale au nom de la « moralisation » politique
Dans l’ancienne cité minière de Liévin, où les cicatrices du passé industriel résonnent encore dans chaque rue, une décision symbolique vient d’être prise par la nouvelle municipalité conduite par Dany Paiva, élu sous les couleurs du Rassemblement national. Depuis des décennies, le 1er-Mai était l’occasion pour les syndicats locaux de se rassembler avec les élus autour d’un hommage aux mineurs, dans une cérémonie où se mêlaient mémoire ouvrière et revendications sociales. Cette année, plus rien. « Annulée », comme l’a confirmé l’Agence France-Presse le 22 avril 2026, sous couvert d’un argumentaire aussi péremptoire qu’idéologique : la lutte contre la « propagande » syndicale.
Pour le maire, dont l’équipe a pris les rênes de la ville en mars dernier aux côtés de quatorze autres communes du bassin minier du Pas-de-Calais – un territoire historiquement ancré à gauche –, les organisations syndicales ne seraient « là que pour servir des intérêts politiques nationaux ». Une rhétorique qui sonne comme un coup de semonce pour les défenseurs des droits des travailleurs, dans une région où le mouvement ouvrier a façonné l’identité collective. « Cela n’a aucun sens, cela n’a pas lieu d’être », avait-il asséné, balayant d’un revers de main un siècle d’histoire sociale.
L’hommage aux mineurs préservé… mais vidé de son sens
Ironie du sort ou cynisme assumé : si la cérémonie conjointe avec les syndicats est rayée du calendrier, l’hommage aux mineurs, lui, sera maintenu. Un geste qui relève davantage du calcul politique que du respect des traditions. Car jusqu’ici, c’était précisément dans le cadre de cette journée que se tenait le dépôt de gerbe, suivi d’un temps de parole syndical à l’hôtel de ville. Désormais, le programme se limite à une formalité : l’hommage, sans la parole des représentants des travailleurs.
Autre mesure symbolique : le report à une date ultérieure de la remise des médailles aux travailleurs, une tradition qui permettait de reconnaître publiquement l’engagement des salariés locaux. Une décision qui, selon les observateurs, dilue encore davantage la portée collective de cette journée, transformant un moment de convergence en un acte administratif dépourvu de portée politique.
Pourtant, la mémoire minière de Liévin ne se résume pas à des symboles. Elle s’incarne dans le paysage urbain, dans les corons, dans les récits de ceux qui ont extrait le charbon pendant des générations. C’est cette histoire que les syndicats entendaient célébrer, aux côtés des élus, dans une démarche de transmission et de dialogue social. Une tradition que le RN, lui, semble vouloir effacer au nom d’une vision étroite de la politique.
Les syndicats dénoncent une « attaque frontale » contre les travailleurs
La réaction des organisations syndicales n’a pas tardé. Perrine Mohr, secrétaire générale de la CFDT Hauts-de-France, a qualifié cette annulation de « révélateur de la détestation des syndicats et du mépris pour l’histoire de nos territoires ». Pour elle, cette décision n’est pas anodine : elle s’inscrit dans une stratégie plus large de marginalisation des corps intermédiaires, ces structures qui, depuis des décennies, ont porté les luttes pour les droits sociaux et économiques.
Gilles Richy, secrétaire régional CFDT chargé du territoire Artois-Douaisis, enfonce le clou :
« Cette cérémonie est historique. Quand on s’y attaque, on s’attaque aux travailleurs, parce que les organisations syndicales portaient les doléances des travailleurs. Supprimer ce moment, c’est nier leur légitimité, c’est effacer leur rôle dans la construction de notre société. »
Les syndicats rappellent que le 1er-Mai n’est pas seulement une date sur un calendrier, mais un héritage. Un héritage de grèves, de négociations, de conquêtes sociales. Dans un département où le chômage et la précarité restent des défis majeurs, cette décision est perçue comme un recul démocratique, voire comme une provocation.
Le Pas-de-Calais, laboratoire d’une extrême droite en marche
Cette affaire n’est pas isolée. Dans l’ancien bassin minier, terre de luttes et de résistance, le Rassemblement national a remporté douze nouvelles mairies lors des élections municipales de mars 2026. Un raz-de-marée électoral qui porte à quatorze le nombre de communes dirigées par le parti d’extrême droite, dans un territoire où la gauche dominait sans partage depuis des décennies.
À quelques kilomètres de Liévin, à Harnes, le nouveau maire RN, Anthony Garénaux-Glinkowski, a déjà marqué son mandat par des mesures symboliques fortes. Dès son arrivée, il a fait retirer du fronton de la mairie les drapeaux européen et ukrainien, les remplaçant par des bannières tricolores. Une décision justifiée par un argument constitutionnel discutable, mais qui, surtout, illustre une volonté affichée de recentrer l’action publique sur une vision identitaire et restrictive de la République.
Autre geste choc : le retrait d’un buste de Robespierre de la salle du conseil municipal. Pour le maire, « le pire guillotineur de l’histoire française n’avait rien à y faire ». Une interprétation historique pour le moins cavalière, qui ignore délibérément le rôle de la Révolution française dans l’émergence des valeurs républicaines que le RN prétend défendre.
À Grenay, autre commune du Pas-de-Calais passée au RN, c’est une plaque honorant Georges Ibrahim Abdallah, militant libanais propalestinien, qui a été arrachée. Une décision qui s’inscrit dans une logique de réécriture de l’histoire locale, au mépris des engagements passés de la commune envers la solidarité internationale.
Entre mémoire ouvrière et offensive politique
Ces mesures, prises en l’espace de quelques semaines, dessinent un tableau inquiétant pour les défenseurs de la démocratie locale. Dans un contexte national marqué par des tensions politiques croissantes, où la droite et l’extrême droite multiplient les attaques contre les corps intermédiaires, les syndicats, les associations et les médias, le Pas-de-Calais devient le terrain d’une expérimentation à grande échelle.
Pour les observateurs, la suppression de la cérémonie du 1er-Mai à Liévin n’est pas un simple ajustement organisationnel. C’est le symptôme d’un rejet assumé du dialogue social, d’une méfiance envers les contre-pouvoirs, et d’une volonté de contrôle sur la mémoire collective. Une tendance qui, si elle se poursuit, pourrait redéfinir en profondeur les équilibres démocratiques dans les territoires.
Alors que le gouvernement de Sébastien Lecornu, Premier ministre, peine à répondre aux crises sociales qui secouent le pays, ces décisions locales prennent une dimension nationale. Elles posent une question essentielle : dans une démocratie, peut-on effacer l’histoire au nom d’une idéologie ?
À Liévin, comme ailleurs dans le bassin minier, la réponse des citoyens et des organisations syndicales sera sans doute sans ambiguïté. Le 1er-Mai, même vidé de sa cérémonie officielle, reste un symbole. Et les symboles, on ne les enterre pas aussi facilement.