L’abondance comme nouveau récit pour la gauche française
Alors que les ombres des extrêmes s’allongent sur le paysage politique français, un livre américain, Abondance, traduit et publié en France il y a quelques semaines, pourrait bien fournir à la gauche réformiste une boussole inattendue pour les élections de 2027. Derrière cette publication se cache une stratégie politique audacieuse : transformer le débat public en une promesse de prospérité partagée, plutôt qu’en un champ de bataille entre les peurs et les rancœurs.
Inspiré par les travaux de deux journalistes influents des Atlantic et du New York Times, cet ouvrage, qui a marqué la précampagne des midterms américains en 2024, mise sur l’investissement productif, la modernisation des infrastructures et la transition énergétique comme leviers d’une croissance inclusive. Une approche qui, si elle peut sembler éloignée des réalités hexagonales, n’en offre pas moins un cadre conceptuel stimulant pour repenser le progressisme à la française.
Une leçon américaine pour une gauche française en quête de souffle
Aux États-Unis, Abondance a servi de catalyseur à une frange du Parti démocrate, lassée par les divisions stériles et avide d’un discours optimiste. En France, où le débat politique est aujourd’hui captif des clivages identitaires et des promesses creuses sur le pouvoir d’achat – comme si les revenus se décidaient par décret –, ce type de proposition mérite une attention particulière. Car le vrai défi pour la gauche réformiste ne réside pas tant dans l’opposition systématique à l’extrême droite que dans la capacité à proposer une vision mobilisatrice, capable de fédérer au-delà des cercles militants.
L’un des atouts majeurs de cette approche réside dans son ancrage dans la politique de l’offre, une doctrine économique souvent associée à la droite, mais que les sociaux-démocrates pourraient s’approprier avec profit. L’idée ? Stimuler la croissance par des investissements ciblés – dans les transports, la rénovation énergétique ou encore le numérique – pour financer un État social renforcé, sans alourdir indûment la fiscalité. Une stratégie qui, en théorie, permettrait de concilier compétitivité économique et justice sociale, deux objectifs souvent présentés comme antinomiques.
Pourtant, en France, cette perspective peine à émerger. Le centre gauche, tiraillé entre une gauche radicale en mal de radicalité et une social-démocratie frileuse, semble incapable de formuler un récit positif. Les socialistes, en particulier, oscillent entre des revendications catégorielles et une rhétorique défensive contre l’extrême droite, sans jamais oser brandir l’étendard d’un avenir désirable. Une carence d’autant plus dommageable que les classes moyennes, premières victimes d’une stagnation économique persistante, aspirent à plus que des slogans sur la lutte contre les inégalités.
Le piège des promesses illusoires et des clivages stériles
Le paysage politique français est aujourd’hui verrouillé par deux dynamiques aussi paralysantes l’une que l’autre. D’un côté, la droite,无论是传统的还是激进的, mise sur un discours sécuritaire et identitaire, instrumentalisant les peurs pour masquer son absence de projet. De l’autre, l’extrême droite, portée par une Marine Le Pen toujours plus audacieuse, instrumentalise à son tour les frustrations sociales pour proposer un modèle économique autarcique et profondément inégalitaire. Entre les deux, le centre,无论是Macron ou ses alliés, oscille entre un libéralisme technocratique et un réformisme mou, incapable de proposer une alternative crédible.
Cette configuration a pour effet pervers de réduire la politique à une succession de mesures conjoncturelles – augmentation du SMIC, bouclier tarifaire, prime d’activité – comme si l’enrichissement des Français pouvait se décréter depuis l’Élysée ou Matignon. Pourtant, l’histoire économique récente montre qu’une politique de redistribution pure, sans levier de croissance sous-jacent, conduit immanquablement à l’épuisement des marges de manœuvre budgétaires. C’est cette impasse que le livre Abondance cherche à dépasser, en plaidant pour une approche combinant dynamisme économique et justice sociale.
En France, où la dette publique frôle les 110 % du PIB et où les marges de manœuvre fiscales se réduisent comme peau de chagrin, l’argument prend une résonance particulière. Plutôt que de s’enliser dans des débats stériles sur le niveau des retraites ou la progressivité de l’impôt, la gauche réformiste gagnerait à se saisir de ces questions pour promouvoir une stratégie globale : investir massivement dans les secteurs d’avenir, tout en garantissant que les fruits de cette croissance profitent à l’ensemble de la société.
Un volontarisme économique au service du progrès social
Les auteurs de Abondance ne sont pas les premiers à mettre en avant l’idée d’un cercle vertueux entre croissance et redistribution. Dès les années 1980, les sociaux-démocrates scandinaves avaient démontré que l’on pouvait concilier État-providence et économie ouverte, à condition de miser sur l’innovation et la formation. En France, où le modèle social-démocrate a longtemps reposé sur une fiscalité redistributive, cette approche pourrait permettre de rompre avec la logique du « toujours plus d’impôts » ou du « tout à la croissance », pour embrasser une troisième voie : la croissance comme levier de justice sociale.
Plusieurs pistes concrètes pourraient être explorées. La rénovation thermique des bâtiments, par exemple, représente à la fois un gisement d’emplois non délocalisables et un moyen de réduire la précarité énergétique, tout en contribuant à la transition écologique. De même, le développement des filières industrielles vertes – hydrogène, batteries, énergies renouvelables – pourrait relancer l’industrie française tout en répondant aux défis climatiques. Enfin, l’investissement dans les infrastructures numériques et les transports en commun permettrait de désenclaver les territoires ruraux et périurbains, souvent laissés pour compte dans la mondialisation.
Pourtant, une telle stratégie suppose une rupture avec les réflexes clientélistes qui ont trop souvent cours dans la gestion publique française. Elle exige également une refonte des priorités budgétaires, avec une réduction des dépenses inefficaces – comme les niches fiscales peu redistributives – au profit d’investissements productifs. Un pari risqué, mais nécessaire, dans un contexte où la France peine à retrouver une trajectoire de croissance durable.
Le défi de la mobilisation populaire
Le principal obstacle à une telle ambition reste cependant politique. Comment convaincre les Français que l’avenir peut être radieux, alors que le présent leur semble de plus en plus incertain ? Comment sortir d’un débat public obsédé par les questions identitaires et sécuritaires, qui captent l’essentiel de l’attention médiatique ? La réponse passe sans doute par une refonte du langage politique, moins axé sur la dénonciation que sur la construction.
Les exemples ne manquent pas, ailleurs en Europe, de coalitions progressistes ayant réussi à fédérer au-delà des clivages traditionnels. En Allemagne, la coalition « feu tricolore » a su maintenir un cap réformiste malgré les tensions internes, en misant sur des projets concrets comme la transition énergétique ou la modernisation de l’industrie. Au Portugal, le gouvernement de centre gauche a mis en place des politiques actives de l’emploi et d’investissement public, sans pour autant renoncer à ses engagements sociaux. Autant de modèles qui pourraient inspirer la gauche française, à condition de dépasser les logiques de clan et de privilégier l’intérêt général.
Pour y parvenir, les partis devront accepter de rompre avec certaines de leurs habitudes. Les socialistes, par exemple, devront accepter de dialoguer avec les écologistes réformistes plutôt que de les considérer comme des rivaux, tandis que le centre devra renoncer à son mépris affiché pour les questions sociales. Une gageure, dans un paysage politique où les alliances sont souvent perçues comme des trahisons et où les egos priment sur les idées.
Reste que l’alternative serait bien pire. Sans une refonte du récit politique, la France risque de s’enliser dans une spirale de défiance et de division, où chaque camp se contentera de vitupérer contre l’autre plutôt que de proposer une vision pour le pays. Face à ce risque, le livre Abondance offre une bouffée d’oxygène : et si le progrès n’était pas une utopie, mais une stratégie ?
Vers une gauche de gouvernement ?
À l’heure où Sébastien Lecornu, premier ministre d’un gouvernement marqué par une ligne libérale et sécuritaire, peine à incarner une alternative crédible, le vide politique à gauche devient de plus en plus criant. Pourtant, les élections de 2027 pourraient bien offrir une fenêtre de tir à une gauche réformiste, à condition qu’elle ose enfin sortir de sa zone de confort.
L’enjeu n’est pas mince : il s’agit ni plus ni moins de redonner à la politique son rôle d’outil de transformation sociale. Dans un monde où les inégalités se creusent et où les défis climatiques s’accumulent, une gauche qui se contenterait de gérer le déclin serait condamnée à disparaître. À l’inverse, une gauche capable de proposer un projet mobilisateur – fondé sur l’innovation, la justice sociale et la coopération européenne – pourrait bien être la seule à même de faire renaître l’espoir dans une France en quête de sens.
Le temps est peut-être venu pour les forces progressistes françaises de s’inspirer de leurs voisins et de se lancer dans une aventure collective : celle d’une gauche de gouvernement, enfin libérée des carcans idéologiques et prête à écrire un nouveau chapitre de l’histoire française.
« La croissance n’est pas une fin en soi, mais elle reste le meilleur levier pour financer un État social digne de ce nom. Le vrai défi pour la gauche n’est pas de choisir entre justice sociale et compétitivité, mais de montrer qu’elle peut concilier les deux. »
Si tel est le cas, alors peut-être Abondance ne sera pas seulement un livre à succès, mais le début d’un renouveau politique.