L’acétamipride, symbole des divisions entre écologie et agriculture
Alors que les abeilles et les écosystèmes continuent de payer le prix fort des néonicotinoïdes interdits en 2016, le retour controversé de l’acétamipride divise profondément la classe politique française à l’aube de la campagne présidentielle. Entre urgences agricoles et impératifs écologiques, les candidats à l’Élysée se livrent une bataille idéologique dont les enjeux dépassent largement les champs cultivés. Après des années de lutte contre ces insecticides tueurs de pollinisateurs, la France vient en effet de réintroduire, sous conditions strictes, l’acétamipride – un poison pour les abeilles, classé cancérigène et reprotoxique par les scientifiques. Une décision saluée par les lobbies agro-industriels, mais qui a provoqué une levée de boucliers chez les défenseurs de l’environnement et une partie de la gauche.
Le projet de loi d’urgence agricole, adopté en juillet 2026, a en effet acté cette réintroduction dérogatoire, validée par le Conseil constitutionnel après des mois de débats houleux. Une victoire pour les agriculteurs, mais une menace écologique selon ses détracteurs, d’autant que l’Union européenne maintient son autorisation jusqu’en 2033. « Comment justifier que la France, pionnière en matière de protection de la biodiversité, puisse tolérer à nouveau un poison aussi dangereux ? », s’indigne un proche de Jean-Luc Mélenchon. « C’est un recul de dix ans pour nos écosystèmes ! »
La gauche unie contre l’acétamipride : de LFI aux Verts, une opposition farouche
À gauche de l’échiquier politique, la mobilisation est totale contre ce retour en arrière environnemental. Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise, a fait de l’interdiction de l’acétamipride un marqueur fort de son programme écologique. Son mouvement a non seulement signé la pétition historique de l’été 2025 contre la loi Duplomb, mais également déposé une proposition de loi pour interdire l’importation de produits traités avec cette molécule, jugée « gravissime pour la santé et la biodiversité ». Une mesure qui devrait figurer en bonne place dans son manifeste présidentiel, attendu pour l’automne 2026.
Les écologistes, menés par Marine Tondelier, ne sont pas en reste. Leur candidate à la présidentielle défend une interdiction totale de l’acétamipride, qu’elle qualifie de « triple menace : cancérigène, mutagène et toxique pour la reproduction ». « Nous ne pouvons plus tergiverser. Les alertes scientifiques sont claires, et l’Europe, elle, n’a pas cédé aux pressions des lobbies », martèle-t-elle. Les Verts, qui avaient déjà bataillé contre la loi Duplomb en relayant massivement les pétitions citoyennes, comptent bien faire de ce sujet un axe central de leur campagne.
Du côté du Parti socialiste, l’opposition est tout aussi ferme. Raphaël Glucksmann, favori de la primaire, avait dénoncé dès juillet 2026 l’adoption du projet de loi agricole, fustigeant un gouvernement prêt à sacrifier « la santé des citoyens sur l’autel des profits à court terme ». « La protection du vivant n’est pas une urgence ? Alors qu’est-ce que c’est ? Une option ? », s’interrogeait-il. Son entourage assure aujourd’hui que, s’il était élu, il soutiendrait sans réserve l’interdiction définitive de l’acétamipride. Olivier Faure, candidat officiel, avait d’ailleurs voté contre sa réintroduction lors du vote parlementaire. Même son de cloche chez Philippe Brun, autre figure socialiste, qui répète inlassablement son vœu d’une interdiction complète de cette molécule.
Quant au Parti communiste, Fabien Roussel, officiellement désigné candidat le 6 septembre 2026, avait déjà réagi avec virulence contre la loi Duplomb en 2025. Il avait alors exigé de François Bayrou, alors Premier ministre, qu’il cesse « d’importer des produits traités à l’acétamipride alors que la France l’avait interdit ». Une position qui pourrait encore évoluer, mais qui place clairement le PCF dans le camp des opposants à cette substance.
À droite et au centre : entre pragmatisme et alignement sur Bruxelles
La droite et le centre, eux, adoptent une position bien plus nuancée, voire favorable à la réintroduction dérogatoire. Gabriel Attal, ancien Premier ministre et candidat potentiel, a assumé publiquement son soutien à la loi agricole de juillet 2026. « Interdire sans proposer d’alternatives à nos agriculteurs, c’est irresponsable. Comment leur demander de produire des fruits et légumes de qualité si on les prive des outils homologués ailleurs en Europe ? », avait-il lancé devant les Jeunes Agriculteurs en juin dernier. Son entourage confirme aujourd’hui qu’il reste favorable à une réintroduction encadrée, sous réserve des avis scientifiques de l’Anses, l’agence sanitaire française.
Édouard Philippe, candidat à l’Élysée pour Horizons, a quant à lui changé de fusil d’épaule sur la question. En 2020, alors Premier ministre, il défendait avec force l’interdiction des néonicotinoïdes, dont l’acétamipride, qu’il qualifiait alors de « menace pour les abeilles ». Mais aujourd’hui, son mouvement suit la ligne du statu quo : « On maintient l’état du droit. L’acétamipride reste interdit sauf dérogations, comme le prévoit la loi », explique son entourage. Une position qui place Horizons dans le camp des défenseurs d’une agriculture compétitive, quitte à s’aligner sur les standards européens.
Bruno Retailleau, figure des Républicains, va encore plus loin. Pour lui, le vrai scandale n’est pas l’acétamipride, mais le fait que la France soit la seule en Europe à l’interdire. « C’est incroyable : dans 26 pays de l’UE, cette molécule est autorisée. Pourquoi handicaper nos agriculteurs en les empêchant d’utiliser des produits homologués ? Il faut une concurrence loyale », tonnait-il lors d’un meeting en juin 2026. Une rhétorique qui séduit une partie de l’électorat rural, mais qui inquiète les écologistes, pour qui cette position revient à sacrifier la biodiversité sur l’autel de la productivité.L’extrême droite : entre protectionnisme et rejet des normes européennes
À l’extrême droite, on ne badine pas avec la question. Marine Le Pen et le Rassemblement National ont voté en bloc pour la loi d’urgence agricole, saluant une « victoire pour les agriculteurs français ». Hélène Laporte, vice-présidente de l’Assemblée nationale, n’a pas hésité à qualifier cette réintroduction de « nécessaire pour sauver nos cultures », précisant que le Conseil constitutionnel avait validé ces dérogations pour les filières sans alternative. Une position qui s’inscrit dans la ligne du parti : rejeter les normes européennes quand elles pénalisent la France.
Pour Eric Zemmour et Reconquête, la situation est encore plus radicale. Le parti estime que la France aurait dû automatiser l’autorisation de l’acétamipride, comme le font l’Allemagne ou les Pays-Bas. « Le moindre mal, ce sont ces dérogations, mais c’est un aveu de faiblesse. Nos agriculteurs sont en concurrence déloyale avec le reste de l’Europe, et personne ne peut le nier », assène-t-il. Une posture qui mêle protectionnisme économique et rejet des contraintes environnementales, deux piliers du programme de la formation d’extrême droite.
Un enjeu de société qui dépasse le cadre agricole
Au-delà des clivages politiques, l’acétamipride cristallise une question de fond : faut-il sacrifier la santé des écosystèmes au profit de la compétitivité économique ? Les scientifiques, eux, sont unanimes. L’acétamipride, comme les autres néonicotinoïdes, est accusé de détruire les populations d’abeilles, essentielles à la pollinisation de 80 % des cultures mondiales. Une étude publiée en 2025 par l’INRAE révélait que les sols français contenaient encore des résidus de ces pesticides plus de dix ans après leur interdiction, prouvant leur persistance dans l’environnement.
Face à ces alertes, l’Union européenne a maintenu son autorisation jusqu’en 2033, une décision que beaucoup jugent insuffisante. Les Pays-Bas, le Danemark ou encore l’Allemagne ont pourtant choisi de restreindre drastiquement son usage, voire de l’interdire pour certaines cultures. « La France, patrie des Lumières et de la préservation de la nature, devrait montrer l’exemple. Au lieu de cela, elle cède aux pressions des lobbies agrochimiques », déplore un chercheur en écotoxicologie contacté par nos soins.
Les agriculteurs, eux, sont divisés. Certains, comme ceux de la FNSEA, saluent une mesure de survie dans un contexte de pression économique accrue. D’autres, plus minoritaires, commencent à se tourner vers des alternatives biologiques, comme le confirme un maraîcher bio de la Drôme : « On nous force à choisir entre deux poisons : celui qui tue les abeilles ou celui qui détruit nos sols. La vraie solution, c’est de repenser notre modèle agricole ».
Que va-t-il se passer lors de la présidentielle ?
Alors que la campagne s’intensifie, l’acétamipride s’impose comme un sujet clivant, capable de mobiliser aussi bien les défenseurs de l’environnement que les représentants du monde agricole. Jean-Luc Mélenchon et Marine Tondelier en ont fait un marqueur fort de leur programme, promettant une interdiction immédiate en cas de victoire. À l’inverse, Gabriel Attal, Édouard Philippe et Bruno Retailleau défendent une approche plus pragmatique, alignée sur les règles européennes.
Le Rassemblement National et Reconquête, eux, misent sur un discours protectionniste et anti-UE, tout en prônant une libéralisation de l’usage des pesticides. Une position qui pourrait séduire une partie de l’électorat rural, mais qui risque de braquer les défenseurs de l’écologie et une majorité de Français, selon les sondages.
Une chose est sûre : l’acétamipride ne sera pas un sujet anodin lors de la présidentielle de 2027. Entre urgence écologique et crise agricole, il incarne à lui seul les tensions qui traversent la société française. Et alors que les abeilles continuent de disparaître à un rythme alarmant, la question n’est plus seulement technique : elle est morale.