Adjoints-maires et emplois publics : quand le cumul devient l'arme d'une politique du double jeu

Par Anachronisme 28/08/2026 à 06:20
Adjoints-maires et emplois publics : quand le cumul devient l'arme d'une politique du double jeu

À Saint-Denis, l’affaire du maire accusé de détournement de fonds publics révèle les dérives d’un système où le cumul des mandats et des emplois publics devient une norme. Indemnités municipales, salaires de la RATP : comment concilier pouvoir et transparence ?

L’ombre du cumul des mandats plane sur Saint-Denis, où un maire sous enquête cumule depuis des années salaire public et indemnités d’élu

Dans les couloirs feutrés de l’Assemblée nationale, où les débats sur l’éthique politique s’enchaînent sans toujours convaincre, un cas emblématique illustre les dérives d’un système où se mêlent pouvoir, argent et conflits d’intérêts. À Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, la mairie communiste dirigée par Bally Bagayoko est au cœur d’une enquête du Parquet national financier (PNF) pour des soupçons de détournement de fonds publics. L’élu, adjoint au maire puis maire depuis 2020, est accusé d’avoir maintenu un emploi à la RATP pendant plus de vingt ans, tout en percevant des indemnités municipales et, plus récemment, des rémunérations substantielles dans le secteur public. Une situation qui interroge sur les limites d’un modèle où le cumul des mandats et des revenus publics devient une norme, voire une stratégie politique.

Un système où l’éthique flirte avec l’opportunisme

Eric Coquerel, député La France insoumise et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, n’a pas hésité à défendre bec et ongles le maire de Saint-Denis lors d’une intervention médiatique. « C’est quelque chose qui se fait partout », a-t-il lancé, avant d’ajouter que les indemnités des adjoints ne suffisaient pas à vivre sans activité professionnelle. Une déclaration qui en dit long sur la culture politique française, où le cumul des revenus – qu’ils soient publics ou privés – est souvent présenté comme une fatalité, voire une nécessité. Pourtant, cette justification peine à convaincre lorsque l’on scrute les chiffres et les réalités locales.

En 2026, alors que les Français assistent, médusés, aux révélations successives sur les abus de pouvoir et les conflits d’intérêts, le cas de Saint-Denis apparaît comme un symbole des dysfonctionnements d’un système où l’intérêt général semble trop souvent relégué au second plan. Comment justifier qu’un élu puisse cumuler, pendant des années, un salaire à la RATP – une entreprise publique – et des indemnités municipales, sans que cela ne soulève de questions plus tôt ? La réponse se trouve peut-être dans l’ambiguïté même des règles encadrant ces pratiques, où la frontière entre légalité et éthique est souvent poreuse.

Des indemnités municipales : un revenu d’appoint ou une aubaine ?

Le Code général des collectivités territoriales (CGCT) fixe les indemnités des adjoints au maire en fonction de la taille de la commune. À Saint-Denis, ville de plus de 150 000 habitants, les plafonds sont fixés à 66 % de l’indice brut terminal de la fonction publique, soit près de 2 713 euros brut par mois pour un adjoint. Un montant qui, pour beaucoup d’élus, pourrait sembler suffisant pour subvenir à leurs besoins sans cumuler un emploi. Pourtant, dans les faits, les situations varient considérablement.

Dans les petites communes, où vivent la majorité des adjoints, les indemnités restent modestes – parfois quelques centaines d’euros par mois. Mais dans les grandes villes, comme Saint-Denis, ces revenus peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros, surtout lorsque l’élu cumule plusieurs mandats. C’est précisément ce que faisait Bally Bagayoko jusqu’en 2015, lorsqu’il était également vice-président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Selon ses déclarations à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), ses indemnités de mandats s’élevaient alors à environ 61 000 euros brut par an, soit plus de 5 000 euros par mois. À cela s’ajoutait une rémunération à la RATP dépassant les 51 000 euros brut annuels, avant d’atteindre plus de 6 000 euros par mois avec les primes et le treizième mois.

Une fois de plus, l’argument d’Eric Coquerel selon lequel les indemnités ne permettraient pas de vivre sans activité professionnelle s’effrite. À Saint-Denis, la mairie a même augmenté de 102 % les indemnités de l’élu après la perte de son mandat départemental en 2015, portant son salaire municipal à près de 3 200 euros brut par mois. Une hausse qui interroge : était-ce une compensation pour la perte d’un autre mandat, ou une reconnaissance de l’engagement politique de l’élu ? Toujours est-il que cette décision illustre comment les revenus des élus peuvent être ajustés en fonction des circonstances, parfois au mépris des règles de modération budgétaire.

Un cumul généralisé ? La réalité derrière le discours politique

Pour étayer son propos, Eric Coquerel a affirmé que le cumul d’un mandat d’adjoint et d’un emploi était « quelque chose qui se fait partout ». Une affirmation qui, si elle n’est pas totalement infondée, mérite d’être nuancée. Selon le Répertoire national des élus (RNE), près de sept adjoints sur dix déclarent exercer une activité professionnelle à leur entrée en fonction. Dans les communes de plus de 100 000 habitants, cette proportion atteint même 85 %.

Cependant, ces chiffres, issus de déclarations personnelles, ne reflètent pas la réalité du cumul effectif. Un adjoint peut très bien indiquer une profession dans le RNE sans pour autant continuer à l’exercer pendant son mandat. Le droit français prévoit d’ailleurs explicitement cette possibilité : les élus locaux bénéficient de crédits d’heures et d’autorisations d’absence pour exercer leur mandat, qu’ils soient maires, adjoints ou conseillers municipaux. Ils peuvent également suspendre temporairement leur activité professionnelle pour se consacrer à leur fonction élective.

L’Association des maires de France (AMF) consacre d’ailleurs un guide à la « conciliation du mandat avec l’exercice d’une activité professionnelle », reconnaissant que le cumul est une option courante pour de nombreux élus locaux, en particulier dans la fonction publique territoriale. Pourtant, cette pratique soulève des questions éthiques majeures. Comment garantir l’impartialité d’un élu qui perçoit un salaire d’une entreprise publique tout en participant aux décisions locales ? Comment éviter que les intérêts privés ne prenne le pas sur l’intérêt général ?

À Saint-Denis, où la mairie est dirigée par le Parti communiste français (PCF) depuis des décennies, cette question est d’autant plus sensible que l’élu en question est un cadre de la RATP, une entreprise dont les activités sont directement liées aux transports en Île-de-France. Une proximité qui, pour les détracteurs de Bally Bagayoko, crée un conflit d’intérêts évident.

Saint-Denis, laboratoire des contradictions de la gauche locale

La ville de Saint-Denis, berceau du communisme municipal en France, incarne à elle seule les contradictions d’une gauche qui, tout en dénonçant les abus du capitalisme, peine parfois à appliquer ses propres principes éthiques. Sous la direction du PCF, la mairie a longtemps été perçue comme un bastion de la lutte contre les inégalités. Pourtant, les révélations sur les cumuls d’emplois et de mandats de ses élus montrent une réalité bien différente.

Bally Bagayoko n’est pas le premier édile communiste à être pointé du doigt pour ses pratiques. En 2020, une enquête avait déjà révélé que l’ancien maire de Saint-Denis, Didier Paillard, avait perçu des indemnités municipales tout en travaillant pour une entreprise privée liée à la ville. Des affaires qui rappellent les dérives observées dans d’autres collectivités locales, où les élus profitent des failles du système pour s’enrichir au détriment de la transparence.

Pourtant, la gauche française, et en particulier La France insoumise, se targue de défendre une éthique politique irréprochable. Comment justifier alors que l’un de ses députés les plus en vue, Eric Coquerel, défende avec autant de véhémence un élu dont les pratiques sont si éloignées des valeurs de probité ? La réponse tient peut-être dans la stratégie politique : dans un contexte où la gauche peine à se reconstruire après des années de divisions, les alliances locales et les soutiens inconditionnels deviennent des atouts précieux, même au prix de compromis douteux.

Un système à bout de souffle ?

L’affaire de Saint-Denis s’inscrit dans un contexte plus large de défiance envers les institutions. Depuis des années, les Français assistent, impuissants, aux scandales à répétition impliquant des élus de tous bords. Du PenelopeGate à l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, en passant par les affaires de corruption dans les collectivités territoriales, la liste des abus est longue. Pourtant, malgré les promesses de réforme, peu de changements concrets ont été apportés.

Le gouvernement de Sébastien Lecornu, en place depuis 2026, a pourtant fait de la lutte contre les conflits d’intérêts une priorité. Dans un discours prononcé en début d’année, le Premier ministre avait annoncé vouloir « renforcer la transparence et sanctionner plus sévèrement les manquements à l’éthique ». Pourtant, force est de constater que les mesures prises jusqu’à présent restent insuffisantes. Les règles encadrant le cumul des mandats sont toujours aussi floues, et les contrôles, lorsqu’ils existent, sont souvent trop tardifs.

Avec l’enquête du PNF sur Saint-Denis, c’est une nouvelle fois la question de l’intégrité des élus qui est posée. Faut-il attendre qu’un scandale éclate pour que des mesures fortes soient prises ? Faut-il continuer à tolérer un système où l’intérêt général passe après les intérêts personnels ?

La justice saisie, mais pour combien de temps ?

Face aux accusations de détournement de fonds publics, Bally Bagayoko a réagi avec la défiance qui caractérise souvent les élus mis en cause. « Je souhaite que cette affaire soit traitée le plus rapidement possible et me tiens à disposition de la justice », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Ma position ne change pas : je suis serein sur l’issue ». Des propos qui sonnent comme un déni de responsabilité, alors que les faits semblent accablants.

Pourtant, l’histoire récente montre que les enquêtes judiciaires sur les élus locaux prennent souvent des années avant d’aboutir. Combien de temps faudra-t-il pour que la justice se prononce sur le cas de Saint-Denis ? Et surtout, combien de temps encore faudra-t-il attendre avant que des mesures structurelles ne soient prises pour mettre fin à ces pratiques ?

Une chose est sûre : l’affaire de Saint-Denis ne restera pas un cas isolé. Dans un pays où le cumul des mandats et des revenus publics est devenu une norme, les scandales à venir ne manqueront pas. La question n’est plus de savoir si un changement est nécessaire, mais quand il aura enfin lieu.

En attendant, les citoyens, eux, continuent de payer le prix de cette opacité. À Saint-Denis comme ailleurs, ils attendent une chose : que leurs élus fassent enfin primer l’intérêt général sur leurs propres intérêts.

À propos de l'auteur

Anachronisme

On nous vend une modernité qui n'est qu'un retour en arrière déguisé. Destruction des services publics, casse du Code du travail, démantèlement de la Sécurité sociale : tout ce que nos grands-parents ont construit est méthodiquement détruit au nom du "progrès". Je refuse cette arnaque. Mon travail consiste à rappeler d'où nous venons pour comprendre où on nous emmène. Et croyez-moi, la destination ne me plaît pas. Je continuerai à documenter ce hold-up démocratique tant que ce sera possible.

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