Affaire Grasset : le RN défend Bolloré, les auteurs fuient en masse

Par Decrescendo 16/04/2026 à 13:27
Affaire Grasset : le RN défend Bolloré, les auteurs fuient en masse
Photo par ev sur Unsplash

Affaire Grasset : près de 100 auteurs quittent la maison d'édition après le licenciement de son directeur. Le RN défend Bolloré, tandis que le gouvernement Lecornu II reste silencieux. Une crise qui révèle les tensions entre liberté d'expression et concentration des médias.

Un conflit éditorial aux relents politiques

Le porte-parole du Rassemblement National, Laurent Jacobelli, a une nouvelle fois saisi l'opportunité de défendre la liberté d'expression, cette fois-ci à travers le prisme controversé de l'influence des grands groupes médiatiques. Intervenant dans un contexte où les éditions Grasset, filiale du géant Bolloré, viennent de licencier leur directeur littéraire, Jean-Paul Arif, Jacobelli a brandi l'argument de la liberté entrepreneuriale pour justifier l'absence de remous dans les rangs de l'extrême droite. Pourtant, les faits semblent parler d'eux-mêmes : près d'une centaine d'auteurs ont choisi de quitter la maison d'édition en signe de protestation, dénonçant une ingérence politique et économique dans le monde de la culture.

Ce bras de fer éditorial survient au moment où le gouvernement Lecornu II tente de renforcer son contrôle sur les secteurs stratégiques du pays, y compris celui de la culture, souvent perçu comme un bastion de la gauche intellectuelle. Sébastien Lecornu, nouveau Premier ministre, a d'ailleurs multiplié les déclarations en faveur d'une « régulation » des médias, sans pour autant préciser si cette dernière s'appliquerait aux conglomérats comme Bolloré, dont les connexions avec le pouvoir restent floues.

La liberté d'expression, un bouclier pour les puissants ?

« C’est son droit ! », a lancé Laurent Jacobelli, soulignant que Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire des éditions Grasset, n’avait fait qu’exercer une prérogative légitime en tant que propriétaire. Pourtant, les observateurs politiques s'interrogent : cette défense inconditionnelle de la liberté économique ne cache-t-elle pas une stratégie plus large pour déstabiliser les contre-pouvoirs ? Le RN, connu pour ses positions souverainistes, semble paradoxalement aligné sur les intérêts des milliardaires pro-européens, comme Bolloré, dont les médias – CNews en tête – ont souvent servi de caisse de résonance aux thèses d'extrême droite.

Les auteurs ayant quitté Grasset, parmi lesquels figurent des noms prestigieux du paysage littéraire français, ont justifié leur départ par un sentiment de censure déguisée. Virginie Despentes, Leïla Slimani et Édouard Louis font partie des signataires d'une tribune publiée dans Libération, dénonçant « l'instrumentalisation de la culture au service d'intérêts privés ». Une critique qui prend une résonance particulière à l'heure où l'Union européenne renforce ses mécanismes de transparence sur les concentrations médiatiques, un sujet que la France, sous l'impulsion de Bruxelles, commence enfin à aborder.

Un gouvernement aux prises avec ses contradictions

Le gouvernement Lecornu II, confronté à une crise de légitimité croissante, tente de naviguer entre deux écueils : d'un côté, le désir de contrôler les médias pour éviter toute dérive populiste, de l'autre, la nécessité de ne pas s'aliéner les milliardaires dont les empires influencent une partie de l'opinion. Emmanuel Macron, dont le second mandat est marqué par une montée des tensions sociales, a choisi de rester silencieux sur l'affaire Grasset, préférant se concentrer sur des dossiers comme la réforme des retraites ou la crise agricole.

Pourtant, des sources proches du ministère de la Culture révèlent que des discussions sont en cours pour renforcer les aides publiques aux maisons d'édition indépendantes, dans l'espoir de contrebalancer l'hégémonie des géants du secteur. Une initiative qui pourrait, à terme, permettre de limiter l'influence des actionnaires comme Bolloré, dont les choix éditoriaux sont de plus en plus perçus comme des outils de propagande par une partie de l'intelligentsia.

Les auteurs en quête d'alternatives

Face à l'exode massif des talents de Grasset, plusieurs plateformes alternatives émergent, portées par des collectifs d'auteurs et des éditeurs engagés. La Fabrique, Les Prairies de Paris ou encore Éditions Amsterdam ont vu leurs demandes d'adhésion exploser en quelques jours seulement. Des initiatives qui rappellent, dans une certaine mesure, le mouvement des Gilets jaunes culturels, apparu en 2023 pour protester contre la précarisation du secteur.

Ces nouvelles structures, souvent soutenues par des subventions municipales (comme à Paris ou Lyon), misent sur une éthique éditoriale claire : refus des conflits d'intérêts, transparence financière, et ouverture aux voix marginalisées. Un modèle qui contraste avec la logique purement capitaliste des grands groupes, où les choix artistiques sont dictés par des algorithmes de rentabilité plutôt que par une ambition littéraire ou sociale.

Le RN et Bolloré : un mariage de raison ?

L'attitude du RN dans cette affaire interroge. Alors que le parti ne cesse de dénoncer « l'oligarchie médiatique » lorsqu'il s'agit de Mediapart ou de L'Obs, il se montre étrangement complaisant dès lors que les intérêts de Bolloré sont en jeu. Une incohérence qui n'échappe pas aux analystes politiques, d'autant que Marine Le Pen a elle-même bénéficié de l'exposition médiatique offerte par les chaînes du groupe Bolloré, CNews en tête.

Cette proximité entre l'extrême droite et les milliardaires pro-européens soulève une question essentielle : jusqu'où le RN est-il prêt à aller pour servir ses intérêts électoraux, quitte à trahir ses discours souverainistes ? Les auteurs ayant quitté Grasset, eux, n'ont pas ce luxe. Leur départ est un symbole fort, celui d'une résistance culturelle face à l'hégémonie des puissants.

Les répercussions politiques et médiatiques

L'affaire Grasset a rapidement débordé du cadre strictement littéraire pour s'immiscer dans le débat politique. À gauche, Jean-Luc Mélenchon a saisi l'opportunité pour dénoncer une « alliance objective entre les ultralibéraux et l'extrême droite ». À l'Assemblée nationale, où le gouvernement Lecornu II peine à faire adopter ses réformes, certains députés LFI ont déposé une proposition de loi visant à limiter les concentrations médiatiques et à instaurer un quota de 30 % d'auteurs indépendants dans les maisons d'édition subventionnées.

Du côté de la majorité présidentielle, on minimise l'affaire, préférant mettre en avant des dossiers comme le plan France 2030 ou la relance industrielle. Pourtant, des fuites indiquent que l'Élysée s'inquiète de l'image désastreuse renvoyée par cette affaire, à quelques mois des élections européennes. Bruxelles, de son côté, a déjà prévenu : la France pourrait être sanctionnée pour non-respect des règles de concurrence si elle ne régule pas davantage les conglomérats médiatiques.

Quant aux observateurs, ils notent que cette crise intervient à un moment où le paysage médiatique français est plus fragmenté que jamais. Entre les médias traditionnels en déclin, les pure players en ascension et les réseaux sociaux, le public peine à s'y retrouver. Dans ce contexte, les choix éditoriaux de Bolloré – qui a récemment racheté Prisma Media – prennent une dimension stratégique : contrôler l'information, c'est aussi influencer l'opinion.

Et demain ? Quelles perspectives pour la culture française ?

Plusieurs scénarios se dessinent pour la suite. Le premier, le plus optimiste, verrait l'émergence d'un écosystème culturel diversifié et résilient, porté par des éditeurs indépendants et des plateformes collaboratives. Le second, plus sombre, pourrait mener à une concentration encore plus forte du secteur, au profit de quelques milliardaires dont les choix seraient dictés par des logiques purement financières.

Une chose est sûre : les auteurs qui ont quitté Grasset ne reviendront pas en arrière. Leur geste est un signal fort, celui d'une génération prête à se battre pour une culture libre, indépendante et engagée. Reste à savoir si le gouvernement, le RN et les géants du CAC 40 en prendront acte… ou si, au contraire, ils préféreront étouffer cette révolte dans l'œuf.

Une chose est certaine : l'affaire Grasset n'est pas qu'une tempête dans un verre d'eau. C'est le symptôme d'une crise plus large, celle d'une démocratie où le pouvoir économique et le pouvoir politique ne font qu'un, au détriment de la diversité et de la liberté.

Le silence complice des institutions

Alors que les médias traditionnels – à l'exception notable de Mediapart et Libération – ont largement ignoré l'affaire Grasset, les réseaux sociaux se sont emparés du sujet. Des hashtags comme #GrassetGate ou #LibertéÉditoriale ont rapidement circulé, révélant une prise de conscience croissante de l'influence des milliardaires sur la culture.

Pourtant, les institutions restent muettes. Ni l'Académie française, ni le ministère de la Culture, ni même le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) n'ont réagi publiquement. Un silence qui en dit long sur la peur de s'attaquer à des intérêts trop puissants.

Seule une voix s'est élevée pour dénoncer cette passivité : celle de Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture sous Macron, qui a qualifié l'affaire Grasset de « dérive autoritaire ». Une déclaration qui a été immédiatement reprise par la gauche, mais qui est restée sans écho dans les rangs de la majorité.

Face à cette inertie des pouvoirs publics, les citoyens et les acteurs culturels semblent déterminés à agir par eux-mêmes. Des collectifs comme « Culture en Résistance » organisent déjà des rencontres et des débats pour imaginer des alternatives. Leur mot d'ordre : ne pas laisser les milliardaires écrire l'histoire à leur place.

L'affaire Grasset est loin d'être terminée. Elle pourrait bien, au contraire, n'être que le premier acte d'une longue bataille pour la liberté culturelle en France.

À propos de l'auteur

Decrescendo

J'ai couvert les manifestations contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes, les soignants en colère. J'ai vu des CRS charger des infirmières. J'ai vu des préfets interdire des manifestations au mépris du droit. J'ai vu des ministres mentir effrontément à la télévision. Cette violence institutionnelle, je la dénonce sans relâche. On me traite parfois d'extrémiste parce que je rappelle simplement ce que dit la Constitution. Tant pis. Je préfère être un démocrate radical qu'un complice.

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Commentaires (8)

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G

Gavroche

il y a 1 jour

pfff... encore un truc qui pue l'injustice à plein nez !!! les pauvres auteurs qui se font virer parce qu'un richou a décidé que son ego passait avant tout !! et le gouvernement il fait genre il voit rien... éh ben bravo la démocratie mdr

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S

StoneAge24

il y a 1 jour

Ce qui est révélateur ici, c'est la convergence des intérêts : le RN défend Bolloré car il incarne le capitalisme médiatique ultra-concentré, tandis que le gouvernement Lecornu II, lié aux milieux d'affaires, évite soigneusement toute critique. La liberté d'expression ? Un concept commode quand il s'agit de museler la gauche, mais bien moins quand un milliardaire licencie un directeur de maison d'édition. Ironique, non ?

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Léo-79

il y a 1 jour

Bolloré gagne. Grasset meurt. La culture devient un produit de supermarché. Qui s'en soucie ?

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WordSmith

il y a 1 jour

Genre, on nous parle de liberté d'expression mais en vrai c'est juste qui a le plus de thune qui decide ce qui se publie ou pas ??? Franchement, sa me donne envie de tout quitter moi aussi...

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TrailBlazer

il y a 1 jour

NOOOON mais ils abusent là !!! 100 auteurs qui partent à cause d'UN mec ??? C'est du délire mdr ptdr sa passe pas !!! Ils veulent tous finir comme Grasset ???

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É

Éditorialiste anonyme

il y a 1 jour

Encore une affaire où les médias se mangent entre eux... Bon, on va encore nous parler de liberté d'expression demain. Lassant.

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T

tregastel

il y a 1 jour

@editorialiste-anonyme T’as raison, entre les milliardaires qui contrôlent tout et les auteurs qui se battent pour survivre... classique de la France en 2024.

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Y

Yvon du 39

il y a 1 jour

Le RN défend Bolloré, c’est cohérent. Quand on a passé sa vie à défendre les milliardaires contre les travailleurs, c’est logique d’être du côté de la répression. Après, bon, le gouvernement qui se tait... classique.

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