Gers : le drame de Lyhanna révèle les failles d’un système judiciaire asphyxié
Dans le silence étouffant des campagnes gersoises, le corps sans vie de Lyhanna, 7 ans, a été découvert ce week-end, mettant en lumière l’incapacité chronique des institutions à protéger les plus vulnérables. Alors que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, convoque les procureurs généraux dans l’urgence et annonce une revue de 70 000 plaintes pour violences sur mineurs, la présidente du groupe La France Insoumise à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, fustige une « fuite en avant politique » où l’État se décharge de ses responsabilités sur les épaules des juges.
Le principal suspect, Jérôme Barella, était pourtant connu des services de police depuis 2017. Sept plaintes ou signalements avaient été déposés contre lui, sans jamais aboutir à une audition. Une carence qui interroge : comment un système judiciaire, sous-financé et sous-doté en moyens humains, peut-il endiguer la marée montante des violences intrafamiliales et des agressions sexuelles ?
« On cherche un bouc émissaire dans les rangs des magistrats, alors que le problème est structurel », tonne Mathilde Panot. « Le garde des Sceaux se défausse en pointant du doigt la procureure d’Auch, Clémence Meyer, menacée de mort sur les réseaux sociaux, mais c’est toute la chaîne politique qui a failli. Depuis des années, l’État refuse de doter la justice des moyens nécessaires pour traiter ces dossiers avec la rigueur indispensable. »
Un État sous perfusion, une justice à genoux
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les dernières données de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, le nombre de plaintes pour violences sexuelles a triplé depuis 2017. Une hausse qui reflète moins une augmentation réelle des agressions qu’une « libération de la parole », rendue possible par les mouvements #MeToo. Pourtant, dans le même temps, les budgets alloués à la justice n’ont cessé de fondre, tandis que les délais de traitement des dossiers explosent.
« Ce n’est pas un manque de fermeté qu’il faut aujourd’hui, mais une refonte complète de notre approche », explique Mathilde Panot. « Une nouvelle loi, si elle ne s’accompagne pas d’un investissement massif dans les services sociaux, les associations d’aide aux victimes et les postes de magistrats, ne changera rien. La France dépense moins que la moyenne européenne pour sa justice : 1,2 % du budget de l’État contre 2 % en Allemagne ou 2,5 % en Suède. »
La députée insiste sur l’urgence d’une loi-cadre européenne contre les violences sexistes et sexuelles, inspirée des modèles nordiques. « En Norvège ou en Islande, les violences conjugales sont considérées comme une priorité nationale. Leurs résultats sont là : une baisse de 40 % des féminicides en dix ans. La France, elle, s’enlise dans des déclarations creuses et des mesures cosmétiques. »
Darmanin en première ligne : entre communication et hypocrisie
Le ministre de l’Intérieur, déjà sous le feu des critiques pour sa gestion des violences policières, tente désormais de jouer les sauveurs en ordonnant un audit des plaintes pour violences sur mineurs. Une initiative présentée comme une « révolution » par ses communicants, mais qui ressemble étrangement à une « opération de diversion », selon les observateurs.
« Quarante-huit heures après le drame, on nous parle de 70 000 dossiers à relire », ironise une magistrate sous couvert d’anonymat. « Très bien. Mais qui va payer les centaines de postes supplémentaires nécessaires ? Qui va former les enquêteurs pour éviter que ces plaintes ne s’entassent à nouveau dans des tiroirs ? Darmanin parle de « zéro impunité », mais son gouvernement a réduit de 15 % les budgets alloués aux associations d’aide aux victimes depuis 2022. »
Le parallèle avec d’autres démocraties européennes est saisissant. En Suède, où les violences contre les femmes sont considérées comme une « menace pour la cohésion sociale », les procureurs spécialisés dans les affaires de violences sexuelles bénéficient d’un accompagnement psychologique et d’une formation continue. En France, les magistrats en poste dans les tribunaux judiciaires doivent souvent faire face à des conditions de travail indignes, entre open spaces surchargés et suppressions de postes.
Une société civile exaspérée, un pouvoir sourd
Dans les rues de Paris, Lyon ou Toulouse, les associations féministes et familiales multiplient les appels à la grève et les manifestations. « On nous parle de « crise des vocations » chez les magistrats, mais qui voudrait travailler dans ces conditions ? » s’indigne la sociologue Claire Gamba, autrice d’un récent rapport sur l’état de la justice en France. « Les juges sont des boucs émissaires commodes. Le vrai scandale, c’est l’abandon politique. »
Les familles de victimes, elles, n’ont plus que les réseaux sociaux pour se faire entendre. Depuis la découverte du corps de Lyhanna, des milliers de messages de soutien ont inondé les plateformes, mais aussi des menaces de mort envers la procureure d’Auch. Un climat de tension qui rappelle, de manière glaçante, celui des pires heures de l’affaire Grégory ou de l’assassinat de Sarah Halimi.
« Ce n’est pas un drame isolé, c’est le symptôme d’une société qui a normalisé l’impunité », déplore Mathilde Panot. « Quand un État préfère payer des amendes à l’Union européenne pour non-respect de ses directives plutôt que de financer ses tribunaux, on comprend mieux pourquoi les victimes se heurtent à des murs. »
Vers une « tolérance zéro »… ou vers un sursaut démocratique ?
Face à l’inaction chronique des gouvernements successifs, certains élus locaux prennent les devants. À Lille, Bordeaux ou Grenoble, des maires ont décidé de créer des « cellules de crise » dédiées aux violences faites aux femmes et aux enfants, en partenariat avec les associations. Une initiative saluée par la Commission européenne, qui a récemment pointé du doigt la France pour son manque de conformité avec la directive européenne 2012/29/UE sur les droits des victimes.
« La France a signé des accords, elle a adopté des plans quinquennaux, mais elle ne les applique pas », rappelle le député européen Pierre Larrouturou (Renew Europe). « Pendant ce temps, des pays comme le Portugal ou la Belgique montrent l’exemple : des tribunaux spécialisés, des formations obligatoires pour les policiers, des budgets dédiés aux hébergements d’urgence. Nous, on en est encore à débattre de l’utilité d’un numéro vert. »
Dans l’attente d’un sursaut politique, les familles de victimes continuent de se battre. Pour Lyhanna, pour toutes les autres. Et pour exiger que l’État assume enfin son rôle : protéger, au lieu de punir les victimes en les oubliant dans l’ombre des procédures.
Les chiffres qui tuent
Selon les dernières statistiques du ministère de la Justice :
- 62 % des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite en moins de six mois, faute de moyens.
- Le délai moyen entre le dépôt d’une plainte et son traitement dépasse 18 mois dans les tribunaux de grande instance.
- La France compte 2,3 juges pour 100 000 habitants, contre 5,1 en Allemagne et 7,8 en Suède.
- Seulement 12 % des victimes de violences intrafamiliales bénéficient d’un hébergement d’urgence.
Des données qui contrastent avec les discours lénifiants des responsables politiques. « On nous parle de « société qui évolue », mais la réalité, c’est que la justice recule », souligne Claire Gamba. « Et quand un enfant meurt, c’est toute la République qui est en cause. »