La dédiabolisation en question : quand les tweets de jeunesse de Jordan Bardella révèlent ses influences troubles
En pleine campagne présidentielle où le Rassemblement national (RN) tente de se présenter comme un parti républicain et modernisé, des archives numériques resurgissent pour rappeler les racines idéologiques de son président. Une enquête exclusive révèle comment les messages publics de Jordan Bardella, entre 2013 et 2017, s’inscrivaient dans un discours conspirationniste et antisémite en vogue au sein de l’extrême droite française, notamment sous l’influence d’Alain Soral, figure controversée condamnée à plusieurs reprises pour ses prises de position haineuses.
Des « codes » partagés avec l’extrême droite radicale
Le compte Twitter officiel de l’eurodéputé, toujours actif aujourd’hui, offre un aperçu glaçant de ses premières années militantes. Entre 2013 et 2016, Jordan Bardella y déploie un vocabulaire et des références qui, pour les spécialistes du conspirationnisme, ne laissent aucun doute sur son appartenance à une mouvance bien précise. L’expression « quand même », martelée à plusieurs reprises dans des tweets ciblant Manuel Valls, n’est en effet pas anodine. Elle renvoie à un épisode marquant de 2011, où le ministre de l’Intérieur de l’époque, alors député-maire d’Évry, avait utilisé cette formule lors d’une conférence sur l’antisémitisme, suscitant l’hilarité de la sphère complotiste.
« Ce ‘quand même’, popularisé ensuite par Dieudonné et Soral, était un marqueur fort d’une extrême droite en quête de légitimité. Jordan Bardella, en reprenant ce terme, ne faisait pas que critiquer la politique de Manuel Valls : il s’inscrivait dans une tradition de provocation et de rhétorique antisémite larvée, où chaque mot est un clin d’œil à un public initié. »
Julien Giry, politiste et spécialiste du conspirationnisme
Le 31 mars 2014, Jordan Bardella poste un tweet lapidaire à l’annonce de la nomination de Manuel Valls à Matignon : « Hollande vient de suicider définitivement son gouvernement. #quandmême ». Trois ans plus tard, il réutilise la même formule pour commenter le ralliement de l’ancien Premier ministre à Emmanuel Macron. Une répétition qui interroge : s’agissait-il d’une simple coïncidence, ou d’un héritage idéologique assumé ?
Des références explicites à la sphère soralienne
Au-delà de l’expression « quand même », d’autres éléments éclairent les liens troubles de Jordan Bardella avec l’extrême droite radicale. En 2015, il utilise l’injure « merde, quand même ! » – une formule reprise à foison par Alain Soral sur son forum Égalité & Réconciliation – pour critiquer à nouveau Manuel Valls. Cette fois, l’entourage du président du RN tente de justifier ce choix par une référence à Florian Philippot, alors numéro deux du FN. Pourtant, les spécialistes du conspirationnisme soulignent l’invraisemblance de cette explication : « Philippot n’a jamais utilisé cette version extrême du ‘quand même’. L’expression est indissociable de la rhétorique soralienne », précise Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch.
Un autre tweet, daté d’octobre 2016, révèle une obsession pour George Soros, milliardaire hongrois souvent diabolisé par les théories du complot. Jordan Bardella y affirme, sans preuve, que le Bondy Blog, média indépendant, serait financé par la fondation Open Society de Soros. Une accusation reprise en chœur par l’extrême droite et les milieux antisémites, où le nom de Soros est devenu un symbole de manipulation mondiale. Contacté sur ce point, l’entourage de Bardella n’a pas donné suite.
Plus troublant encore, deux messages de septembre 2013 où il pointe du doigt la nomination d’Emmanuel Macron comme conseiller économique de François Hollande, en soulignant son passage par la banque Rothschild. Une référence lourde de sous-entendus, alors que la banque est depuis des siècles au cœur des fantasmes conspirationnistes, notamment antisémites. « Ce n’est pas un hasard si Bardella insiste sur ce nom. Dans l’imaginaire complotiste, Rothschild incarne le pouvoir occulte des élites financières juives », analyse Jonas Pardo, directeur de l’association Boussole antiraciste.
Une jeunesse militante sous influence ?
Les révélations de Mediapart sur des messages privés attribués à Jordan Bardella, jugés trop ambigus pour être authentiques selon son entourage, ont relancé le débat sur l’authenticité et la sincérité de sa dédiabolisation. Mais les archives publiques, elles, ne mentent pas : elles montrent un jeune militant imprégné des codes d’une extrême droite radicale, où l’antisémitisme et les théories du complot étaient monnaie courante.
Plusieurs anciens cadres du Front national, aujourd’hui dissous au profit du RN, confirment l’ambiance « soralienne » qui régnait au sein de la jeunesse lepéniste au début des années 2010. « À l’époque, tous les jeunes du parti regardaient les vidéos d’Alain Soral. C’était l’influenceur politique numéro un sur internet », confie un ancien militant, aujourd’hui désillusionné. Un autre témoin, présent aux forums du FNJ (Front national de la jeunesse), décrit des soirées où « des blagues sur les camps de concentration ou les juifs circulaient, même si c’était souvent présenté comme de l’humour noir ».
Jordan Bardella, lui, nie toute proximité avec Soral. Son entourage évoque plutôt une admiration pour Florian Philippot, alors figure montante du parti, ou pour des références gaulliennes. Pourtant, les faits sont têtus : son directeur de cabinet, François Paradol, a bien été membre du mouvement de Soral il y a quinze ans, et l’un de ses plumeurs, Donatien Veret, a recommandé la lecture d’un ouvrage de l’idéologue dans un document interne avant la présidentielle de 2012.
L’héritage toxique d’une extrême droite en mutation
Alors que le RN tente de se présenter comme un parti « normalisé », les révélations sur les années de jeunesse de Jordan Bardella posent une question cruciale : une dédiabolisation est-elle possible quand les fondations idéologiques restent celles d’un parti où l’extrême droite radicale a longtemps prospéré ?
Les démentis systématiques de son entourage, qui qualifient les accusations de « montages grossiers » ou de « hors contexte », peinent à convaincre. « Bardella a gravi les échelons du parti en pleine stratégie de dédiabolisation, mais ses tweets de jeunesse montrent qu’il maîtrisait parfaitement les codes d’une extrême droite où l’antisémitisme et les théories conspirationnistes étaient des outils de communication », analyse Joël Gombin, auteur d’un ouvrage sur le FN en 2016.
Dans un contexte où l’extrême droite européenne enregistre des scores historiques, et où des figures comme Marine Le Pen ou Jordan Bardella multiplient les discours « républicains », ces archives rappellent que le RN n’a pas rompu avec son passé. Elles interrogent aussi sur l’efficacité des stratégies de « normalisation » menées depuis des années.
Alors que la France se prépare à une échéance électorale majeure, la question de l’héritage idéologique du RN et de ses dirigeants reste plus que jamais d’actualité. Entre communication maîtrisée et réalités militantes, le fossé semble, pour certains observateurs, impossible à combler.
Une stratégie de communication en crise ?
Face à ces révélations, le RN a choisi de minimiser leur portée. Jordan Bardella lui-même a qualifié les accusations de « falsifications » et d’« attaques politiques », sans pour autant apporter de réponses précises sur les éléments incriminants. Pourtant, les faits sont vérifiables : les tweets existent, les archives sont publiques, et les spécialistes du conspirationnisme s’accordent sur leur signification.
Pourtant, dans un paysage médiatique où les fake news et les théories du complot prospèrent, le RN pourrait être tenté de jouer la carte de la victimisation. Mais cette stratégie risque de se retourner contre lui, alors que l’opinion publique, de plus en plus méfiante envers les discours extrêmes, commence à exiger des comptes.
Alors que le parti prépare une nouvelle offensive électorale, ses dirigeants devront peut-être rendre des comptes sur un passé qu’ils croyaient enterré. Car si la dédiabolisation a permis au RN de séduire de nouveaux électeurs, les vieux démons de l’extrême droite refusent de disparaître.
Le RN face à son miroir
Interrogé sur ces questions, le RN n’a pas répondu aux demandes de précisions formulées par plusieurs médias. Pourtant, les silences et les dénis en disent long sur la difficulté du parti à assumer pleinement son histoire. Entre communication maîtrisée et réalités militantes, le RN semble pris dans un étau : comment séduire un électorat modéré tout en conservant ses bases les plus radicales ?
Une chose est sûre : les archives de Jordan Bardella ne mentent pas. Elles rappellent à tous que, derrière l’image lissée d’un parti « républicain », subsistent des traces indélébiles d’une extrême droite où l’antisémitisme et les théories du complot étaient, et restent peut-être, des outils politiques.
Alors que la France s’interroge sur son avenir, le RN devra un jour ou l’autre affronter ses démons. Et les électeurs, eux, ne manqueront pas de le lui rappeler.