Un sénateur mieux connu comme betteravier qu’à travers ses votes
Pierre Cuypers incarne une figure singulière de la République : à la fois élu du peuple au Sénat, où il siège sous l’étiquette Les Républicains (LR), et agriculteur productiviste dont les terres s’étendent sur 245 hectares en Seine-et-Marne. Son double visage éclaire d’un jour particulier les débats parlementaires sur l’avenir de l’agriculture française, où les intérêts privés et publics s’entremêlent avec une habileté troublante.
Cette semaine, l’homme s’est illustré une fois de plus en déposant un amendement visant à réintroduire l’acétamipride, un pesticide controversé, classé parmi les néonicotinoïdes et dont l’usage est strictement encadré – voire interdit – au niveau européen pour ses effets dévastateurs sur les insectes pollinisateurs et ses risques avérés pour la santé humaine. Une manœuvre législative qui, bien que probablement vouée à l’échec, révèle une stratégie politique mûrement réfléchie : instrumentaliser la survie supposée de la filière betteravière pour justifier le retour des substances les plus toxiques.
Un amendement condamné d’avance, mais pas sans conséquences
L’examen de la loi d’urgence agricole au Sénat, où Pierre Cuypers a joué un rôle central aux côtés de ses corapporteurs Laurent Duplomb (LR, Haute-Loire) et Franck Menonville (UDI, Meuse), offre un terrain fertile à cette offensive. Pourtant, le texte porté par l’élu seine-et-marnais semble condamné dès sa naissance. Déjà, deux millions de signatures ont été recueillies contre la loi Duplomb, symbole d’un rejet massif de la politique agricole actuelle au Sénat. Pis encore, le Conseil constitutionnel avait censuré une mesure similaire en août 2025, rappelant que la réintroduction des néonicotinoïdes, même sous conditions, contrevenait aux principes de précaution et de protection de la biodiversité.
Mais Pierre Cuypers, imperturbable dans sa quête, persiste. Son argumentaire repose sur un postulat simple : sans pesticides, c’est toute une filière qui s’effondre. Une rhétorique que les syndicats agricoles majoritaires, comme la FNSEA, reprennent en chœur, malgré les alertes scientifiques répétées. « L’agriculture française ne peut se passer de ces outils, au risque de devenir non compétitive face à des concurrents étrangers moins regardants sur l’environnement », martèle-t-il en coulisses, selon des sources parlementaires.
Du champ à la chambre : un parcours politique façonné par les lobbies
Pour comprendre l’obstination de Pierre Cuypers, il faut remonter le fil de son parcours, tissé entre les champs de betteraves et les couloirs du pouvoir. Issu d’une dynastie de betteraviers – son père fut l’un des piliers de la profession –, il a bâti sa carrière politique dans l’ombre des institutions agricoles. Avant d’entrer au Sénat en 2017, il a présidé l’antenne seine-et-marnaise de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le syndicat le plus puissant de France, dont les prises de position productivistes et résistantes aux normes environnementales sont souvent pointées du doigt par les écologistes.
Son engagement ne s’est pas limité à la FNSEA. Il a également siégé au conseil d’administration de la Fédération des oléagineux et protéagineux, ainsi qu’à la tête de l’Association pour le développement des carburants agricoles – une structure qui promeut les biocarburants issus de betteraves, un secteur aujourd’hui en crise face à la concurrence des énergies fossiles. Ces fonctions, cumulées avec sa présidence de la chambre d’agriculture départementale, ont fait de lui un relais infatigable des intérêts de l’agro-industrie, bien au-delà des frontières de son exploitation personnelle.
Son mandat de maire d’Aubepierre-Ozouer-le-Repos jusqu’en 2017 – commune où il cultive ses betteraves – illustre cette proximité troublante entre pouvoir local et enjeux économiques privés. Une configuration qui, dans d’autres démocraties européennes, aurait soulevé des questions d’éthique et de conflits d’intérêts. En France, elle reste pourtant largement tolérée, voire encouragée, au nom de la « connaissance du terrain ».
La betterave sucrière, une filière en crise permanente
Pour justifier ses positions, Pierre Cuypers s’appuie sur la détresse économique des betteraviers, une profession en première ligne face aux pressions du marché et aux réglementations environnementales. La France, premier producteur européen de sucre, voit son modèle menacé par la concurrence des pays où les normes sanitaires sont moins strictes – comme la Turquie ou certains États membres de l’Union européenne moins regardants sur les pesticides.
Les néonicotinoïdes, interdits depuis 2018 pour leurs effets sur les abeilles, sont souvent présentés comme la solution miracle par une partie du monde agricole. Pourtant, les études scientifiques – y compris celles commandées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) – démontrent leurs impacts dévastateurs : affaiblissement des colonies d’abeilles, perturbation des écosystèmes, risques cancérigènes et neurotoxiques pour l’homme. En 2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) avait même classé l’acétamipride comme « préoccupant pour les travailleurs agricoles et les riverains des zones traitées ».
Face à cette réalité, les défenseurs de l’environnement dénoncent une stratégie du choc : utiliser la crise économique des agriculteurs comme levier pour faire reculer les protections environnementales. « C’est une logique de la terre brûlée, où l’on sacrifie la biodiversité et la santé publique au nom d’un productivisme à tout prix », s’insurge une chercheuse en agroécologie, sous couvert d’anonymat.
Le Sénat, bastion d’un productivisme à l’ancienne
L’attitude de Pierre Cuypers ne doit pas être isolée du contexte politique plus large. Le Sénat, souvent perçu comme une chambre de modération, est en réalité un fief des lobbies agricoles, où les élus LR et UDI – majoritaires dans l’hémicycle – défendent avec constance des positions hostiles aux avancées écologiques. Depuis 2022, les textes visant à renforcer la protection des pollinisateurs ou à réduire l’usage des pesticides y sont systématiquement édulcorés, retardés ou rejetés, sous la pression des syndicats agricoles et des sénateurs proches de leurs intérêts.
Cette résistance au changement s’inscrit dans un mouvement plus large de rejet des normes européennes, perçues comme une « atteinte à la souveraineté agricole française ». Une rhétorique qui trouve un écho particulier dans la droite conservatrice, mais aussi chez une partie de la gauche productiviste, soucieuse de ne pas froisser une base électorale rurale. Pourtant, les deux millions de pétitionnaires contre la loi Duplomb, ainsi que les manifestations massives organisées par les apiculteurs et les écologistes, témoignent d’un rejet populaire croissant de cette politique.
Le gouvernement d’Emmanuel Macron, dirigé par Sébastien Lecornu, se retrouve pris en étau. Officiellement, Matignon défend une transition écologique « réaliste », mais dans les faits, les compromis avec le Sénat aboutissent souvent à des reculs. En 2024, le Premier ministre avait pourtant promis de « ne pas céder aux sirènes des lobbies » – une promesse aujourd’hui bien éloignée des réalités parlementaires.
La bataille des symboles : quand l’agriculture devient un enjeu géopolitique
Au-delà des frontières françaises, la question des pesticides s’inscrit dans un conflit plus large entre modèles agricoles. D’un côté, une Europe qui tente de concilier productivité et durabilité, avec des règles strictes sur les intrants chimiques. De l’autre, des pays comme la Russie, la Chine ou les États-Unis, où les normes environnementales sont souvent reléguées au second plan au profit d’une logique de « rendement maximal ».
Pour les défenseurs des néonicotinoïdes, l’argument est simple : la France ne peut pas se permettre de perdre en compétitivité face à ces concurrents. Une logique qui, si elle était poussée à son terme, mènerait à une course vers le moins-disant environnemental – un scénario craint par les ONG et une partie de la communauté scientifique. « Quand on sabote nos propres règles, on donne un blanc-seing à ceux qui ne respectent même pas les leurs », déplore un chercheur en écologie politique.
Dans ce contexte, les tentatives répétées de réintroduire des pesticides interdits, comme celle portée par Pierre Cuypers, dépassent le cadre strictement agricole. Elles reflètent une vision du monde où la nature est une ressource à exploiter sans limites, et où la démocratie se mesure à l’aune des profits à court terme.
Et demain ? La biodiversité paiera-t-elle le prix de la realpolitik
Alors que le Sénat examine en urgence une loi censée sauver l’agriculture française, les défenseurs de l’environnement redoutent un nouveau recul. Les néonicotinoïdes, sous couvert de « solutions temporaires », pourraient s’installer durablement dans le paysage réglementaire, au mépris des engagements internationaux de la France en matière de protection des pollinisateurs et de réduction des pesticides.
Pourtant, les alternatives existent. Des modèles agricoles agroécologiques, comme ceux promus par des pays comme le Canada ou la Norvège, montrent qu’il est possible de concilier rentabilité et respect de l’environnement. Mais ces solutions, souvent plus coûteuses à court terme, peinent à trouver des relais politiques dans une classe dirigeante encore largement captive des vieux réflexes productivistes.
Pierre Cuypers, lui, continue sa croisade. Entre deux réunions au Sénat, il retourne à ses champs, où les betteraves – et les abeilles – paieront peut-être le prix de son entêtement. Une chose est sûre : dans cette bataille, la nature n’a pas voix au chapitre.