Un rassemblement sous le signe de la résistance républicaine
À Sens, en Bourgogne-Franche-Comté, s’est ouverte ce jeudi 27 août 2026 la troisième édition de l’Université d’été du Laboratoire de la République, un laboratoire d’idées qui cherche à fédérer les forces vives du pays autour d’un projet commun : empêcher l’arrivée au pouvoir des extrêmes. Pour la première fois depuis des années, des figures politiques de tous bords – de François Hollande à Xavier Bertrand, en passant par Bernard Cazeneuve – se retrouvent sous le même toit pour dessiner les contours d’une France unie, loin des clivages stériles qui minent la démocratie.
Parmi les invités de marque, Édouard Philippe, ancien Premier ministre et probable candidat à la présidentielle de 2027, occupe une place centrale. Une présence qui n’est pas anodine, alors que les sondages laissent entrevoir un duel redouté entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon au second tour. « Le but est d’arriver à ce que ni l’extrême droite ni l’extrême gauche ne soient au pouvoir dans un an », a rappelé Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Éducation nationale et organisateur de l’événement, lors de son passage sur France 2. Une déclaration qui sonne comme un avertissement face à la montée des radicalités dans un pays fracturé.
La République en danger : un monde en ébullition
La situation en France reflète une tendance mondiale, où les démocraties libérales sont mises à mal par l’ascension des populismes. Aux États-Unis, le trumpisme et les dérives de la gauche radicale démocrate menacent l’équilibre institutionnel. En Europe, la Hongrie et la Turquie, sous l’influence de dirigeants autoritaires, servent de repoussoirs. Même au Brésil, où la démocratie a connu des soubresauts récents, les leçons sont amères. « Il y a un mouvement mondial dans ce sens », souligne Blanquer. « Mais en France, ces dernières années, ça fait dix ans qu’Emmanuel Macron gouverne. Il est coresponsable, bien sûr, avec d’autres, avec nous tous en réalité. »
Pour le responsable du Laboratoire de la République, la crise française est avant tout une crise de représentation. « On a aujourd’hui la France rurale, la France des banlieues, la France des centres-villes. Ça fait trois Frances : économique, sociale et politique », observe-t-il. Une fragmentation qui nourrit le ressentiment et ouvre la voie aux extrêmes. Face à ce constat, Blanquer plaide pour une réforme en profondeur de l’aménagement du territoire, avec un réinvestissement massif de l’État dans les zones les plus délaissées. « Il faut en finir avec ce divorce. Il faut rerassembler les Français. »
Blanquer et Philippe : une alliance éducative et politique
L’ancien ministre de l’Éducation nationale, connu pour ses réformes controversées mais ambitieuses, n’a pas hésité à saluer les propositions d’Édouard Philippe en matière scolaire. Parmi elles, une hausse de 20 % des salaires des enseignants en cinq ans, une mesure que Blanquer qualifie de « très importante », même s’il reconnaît qu’elle reste insuffisante. « La revalorisation est amorcée, elle n’est pas suffisante », admet-il. « Il faut mettre le professeur au centre de la société et donc le valoriser, pas seulement financièrement, mais au titre du projet éducatif du pays. »
Autre point de convergence : l’autonomie des établissements, une réforme chère à Blanquer pendant son mandat. « Notamment, l’autonomie des établissements, ça va évidemment dans la bonne direction », confirme-t-il. Une position qui contraste avec les attaques répétées contre le système éducatif français, souvent accusé de rigidité. Pourtant, les résultats concrets existent : « Il y a 400 000 enfants chaque année qui bénéficient du dédoublement des classes. Et ça produit de premiers effets sur la remontée du niveau. »
Blanquer ne cache pas non plus son soutien à la proposition de Gabriel Attal – aujourd’hui Premier ministre – de stabiliser le ministère de l’Éducation pour éviter les changements de cap trop fréquents. « Ce que j’ai beaucoup regretté pour le deuxième quinquennat, c’est précisément l’instabilité ministérielle, les sept ministres qui se sont succédé. Ça, ça n’a pas de sens. » Une critique à peine voilée de la gouvernance macronienne, où les remaniements ministériels ont rythmé le quinquennat.
L’IA à l’école : entre innovation et ancrage des fondamentaux
Sur la question de l’intelligence artificielle dans l’éducation, Blanquer défend une approche équilibrée. « Plus le monde est technologique, avec l’IA et d’autres phénomènes comme la robotisation, plus il faut ancrer les enfants dans la nature ou la culture. » Un discours qui tranche avec les enthousiasmes parfois aveugles pour le tout-numérique. Pour lui, l’école doit rester un lieu de transmission des savoirs fondamentaux, tout en intégrant les outils modernes. « Il faut un grand plan de transformation de l’école qui prenne en compte cela, mais qui n’abandonne pas, au contraire, tout ce qui est ancrage de l’enfant. »
Mais Blanquer va plus loin : il rappelle que l’éducation ne se limite pas aux murs de l’école. « Le temps de l’enfant est majoritairement en dehors de l’école. C’est pourquoi on avait fait les vacances apprenantes, le plan mercredi, etc. » Une vision globale qui intègre la famille, les associations et les collectivités locales dans un projet éducatif commun.
Un laboratoire d’idées face à la montée des extrêmes
Le rassemblement de Sens n’est pas qu’une simple réunion de politiciens. C’est aussi une initiative citoyenne qui vise à mobiliser au-delà des clivages partisans. Plus de 1 000 participants sont attendus pour débattre des solutions concrètes : réindustrialisation des territoires, réforme de la fiscalité locale, ou encore renforcement des services publics dans les zones rurales. « Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est qu’on commence par les idées avant de commencer par les personnes », insiste Blanquer. Une posture qui tranche avec le personnalisation excessive de la vie politique française.
Pourtant, la question d’un soutien explicite à Édouard Philippe reste en suspens. « Soutiendrez-vous Édouard Philippe ? », lui demande-t-on. La réponse est prudente, mais révélatrice : « C’est possible. Pour l’instant, ce n’est pas défini. En tout cas, il fait partie des gens qui sont évidemment tout à fait dignes de la fonction. Il n’y a aucun doute. » Une phrase qui en dit long sur les alliances à venir dans la majorité présidentielle, alors que l’horizon de 2027 se précise.
L’extrême droite et l’extrême gauche, deux menaces symétriques
Blanquer, qui a souvent été critiqué pour ses positions libérales en éducation, assume aujourd’hui un discours plus combatif. « On doit voir aujourd’hui quelles sont les idées possibles pour éviter ce que beaucoup de Français ont envie d’éviter, c’est-à-dire ce duel-là. » Un duel entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux figures qui incarnent, selon lui, les dangers d’un pays divisé. Une analyse qui rejoint les craintes d’une partie de la gauche modérée et du centre, pour qui le Rassemblement National et La France Insoumise représentent deux facettes d’un même rejet des institutions.
Pourtant, le Laboratoire de la République a fait le choix de ne pas inviter de représentants du RN ou de LFI. « Le but est d’arriver à ce que ni l’extrême droite ni l’extrême gauche ne soient au pouvoir dans un an », explique Blanquer. « Ça ne veut pas dire qu’il y a une excommunication, mais on doit voir aujourd’hui quelles sont les idées possibles pour éviter ce que beaucoup de Français ont envie d’éviter. » Une stratégie qui interroge : faut-il exclure les extrêmes du débat démocratique, ou au contraire les y confronter pour mieux les combattre ?
Vers une nouvelle alliance pour la France ?
Alors que Sébastien Lecornu, actuel Premier ministre, est également présent à Sens, les spéculations sur une alliance future entre les différentes sensibilités de la majorité s’intensifient. « Le slogan, c’est “faire sens ensemble”. À mon avis, c’est une bonne définition de la République », souligne Blanquer. Une formule qui résume l’ambition du Laboratoire de la République : réconcilier les Français autour d’un projet commun, loin des querelles stériles.
Mais dans un pays où les fractures sociales et territoriales n’ont jamais été aussi profondes, la tâche s’annonce ardue. Les propositions concrètes devront rapidement se traduire en actions, sous peine de voir les extrêmes capitaliser sur le mécontentement. « Il faut que ce soit un projet de société et que tous les Français soient concernés par la priorité à l’enfance », rappelle Blanquer. Un enjeu qui dépasse largement le cadre électoral, et qui pourrait bien déterminer l’avenir de la Ve République.
Une éducation repensée pour une société unie
Enfin, l’ancien ministre de l’Éducation revient sur les défis de l’école, souvent pointée du doigt pour son incapacité à réduire les inégalités. Pour Blanquer, la solution passe par une refonte du système éducatif, avec un accent mis sur les savoirs fondamentaux et une meilleure prise en compte des réalités territoriales. « L’éducation, ce n’est pas seulement ce qui se passe à l’école, c’est ce qui se passe tout autour. » Une vision qui intègre les familles, les associations et les collectivités, dans une logique de co-construction.
Alors que les débats sur la laïcité, l’immigration et la souveraineté nationale s’intensifient, le Laboratoire de la République tente de proposer une alternative : une France unie, fière de son histoire et ouverte sur le monde, mais déterminée à préserver ses valeurs. Un défi de taille, alors que les extrêmes gagnent du terrain dans les urnes et dans les esprits.
Dans les mois à venir, les propositions issues de Sens pourraient bien servir de socle à une nouvelle dynamique politique. À condition, bien sûr, que les acteurs de ce rassemblement parviennent à dépasser leurs divergences pour offrir une alternative crédible aux Français. Car en 2027, le choix ne sera pas seulement entre deux candidats : ce sera entre deux visions de la France.