Un outil déjà utilisé en 1990… mais avec quels résultats ?
Alors que les prix des carburants flambent depuis le début du conflit entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran, la France insoumise (LFI) martèle sa solution : le blocage pur et simple des prix à la pompe. Une mesure radicale, mais pas inédite, affirme Mathilde Panot, la cheffe de file du groupe parlementaire. « La France l’a déjà fait en 1990 pendant la guerre du Golfe, et ça n’a pas créé de pénurie », rappelle-t-elle avec aplomb. Pourtant, les archives révèlent une réalité bien plus nuancée, où l’interventionnisme étatique s’est heurté aux lois du marché… sans vraiment protéger les consommateurs.
Dès août 1990, alors que le prix du baril explose après l’invasion du Koweït par l’Irak, le gouvernement d’alors, dirigé par Michel Rocard, active le décret n°90-742 du 8 août, instaurant un plafonnement temporaire des prix des produits pétroliers. Officiellement, l’objectif est clair : protéger le pouvoir d’achat face à une flambée des cours. Mais dans les faits, la mesure reste très encadrée. Le texte fixe un plafond non pas sur le prix final à la pompe, mais sur les marges des distributeurs et des raffineurs, tout en laissant le prix de vente évoluer quotidiennement en fonction des cours du pétrole sur le marché de Rotterdam. Une subtile distinction qui réduit considérablement l’impact de la mesure.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre le 9 août et le 15 septembre 1990, période où ce plafonnement est en vigueur, les prix des carburants ont tout de même augmenté de 7 à 10 %, selon les estimations du Sénat. Un chiffre confirmé par Pierre Bérégovoy, alors ministre de l’Économie, qui reconnaît en 1991 devant la commission des Affaires économiques une « sensible augmentation » des prix à la pompe. Le gouvernement avait beau tenter de limiter les marges des compagnies pétrolières comme Elf ou Total, ces dernières conservaient une marge de manœuvre suffisante pour répercuter partiellement la hausse des cours.
Cette période illustre un paradoxe français : l’État peut agir, mais souvent à contrecœur et sans véritable volonté de briser la spéculation. Le plafonnement de 1990 n’était pas une remise en cause du libéralisme économique, mais un simple amortisseur social, insuffisant face à la violence des marchés.
Des pompistes au bord de la faillite
Loin d’être une panacée, cette mesure a même provoqué des tensions inédites dans le secteur. Des stations-services, notamment en Corse ou dans l’Aveyron, se sont retrouvées contraintes de vendre à perte, leurs marges étant fixées trop bas par le décret. Des protestations éclatent dès la première semaine, avec des blocages de raffineries et des appels à la grève des pompistes. La situation devient si tendue que le gouvernement doit improviser : après des négociations en urgence avec les professionnels, Elf et Total s’engagent à compenser les pertes des stations indépendantes. Une solution de dernier recours qui révèle l’impuissance de l’État face aux géants pétroliers.
Le 15 septembre 1990, après seulement cinq semaines de mesures, le gouvernement Rocard renonce à prolonger le plafonnement. Dans un communiqué laconique, il justifie sa décision par la volonté d’éviter « tout dérèglement du marché ». Pourtant, les distributeurs avaient déjà garanti une modération des prix… mais à condition que l’État ne s’immisce plus dans leurs affaires. Une victoire à la Pyrrhus pour les consommateurs, qui paieront finalement le prix fort pendant des années.
Outre-Mer : un système à deux vitesses où l’État traîne des pieds
Si la métropole a connu un épisode éphémère de contrôle des prix dans les années 1990, les territoires ultramarins appliquent depuis des décennies un système de « prix administrés ». Une exception justifiée par l’insularité et la concurrence limitée dans ces régions, où les distributeurs pétroliers bénéficient souvent d’un quasi-monopole. Dès 1986, l’ordonnance sur la liberté des prix avait aboli ce système, mais le Conseil de la concurrence avait obtenu une exception pour les DOM-TOM, jugés trop vulnérables à la spéculation.
À La Réunion, en Guadeloupe ou en Martinique, les prix des carburants sont donc fixés par les préfectures, avec un plafond révisé mensuellement. Pourtant, cette protection reste partielle et tardive. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les prix ont certes été décalés d’un mois par rapport à la métropole, offrant un répit aux automobilistes. Mais cette marge de manœuvre n’a été que temporaire : en définitive, la hausse a fini par rattraper les DOM, comme le confirment les données de l’Autorité de la concurrence.
Le cas de 2008 est encore plus révélateur : lors de la chute brutale des cours du pétrole, les stations-service ultramarines ont mis plusieurs semaines à répercuter la baisse, prolongeant artificiellement des prix élevés. Un exemple criant de l’inefficacité d’un système où l’État fixe les prix… mais à contretemps. Les consommateurs, eux, paient toujours le prix fort, tandis que les distributeurs profitent d’une stabilité artificielle.
Pourtant, malgré ces échecs patents, le gouvernement français persiste à opposer une fin de non-recevoir aux appels au blocage des prix. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a maintes fois répété que toute intervention directe risquait de « dérégler les marchés ». Une position qui interroge, alors que les marges des pétroliers atteignent des records et que les ménages les plus modestes consacrent une part croissante de leur budget à l’essence.
L’Europe, modèle de régulation… que la France refuse d’imiter
Face à la crise, d’autres pays européens ont choisi une voie radicalement différente. En Espagne, en Italie ou en Belgique, des taxes exceptionnelles sur les superprofits des pétroliers ont été instaurées, tandis que l’Allemagne a subventionné directement le prix du litre. Des mesures qui, contrairement au modèle français, ont permis de limiter la casse sociale sans provoquer de pénurie. Pourtant, à Paris, l’exécutif semble déterminé à ignorer ces exemples, comme s’il craignait de froisser les lobbies pétroliers ou de donner des idées aux autres États membres.
La Norvège, souvent citée en exemple pour sa gestion transparente de la rente pétrolière, applique depuis des années un principe de redistribution équitable des revenus du pétrole. Résultat : ses citoyens bénéficient de carburants parmi les moins chers d’Europe, financés par un fonds souverain alimenté par les recettes pétrolières. Un modèle que la France, pourtant championne des taxes, refuse obstinément d’envisager.
La gauche radicale en embuscade : et si Macron avait peur de la vérité ?C’est dans ce contexte que Mathilde Panot enfonce le clou : « Le gouvernement a les moyens d’agir, mais il refuse de le faire ». Pour la LFI, le blocage des prix n’est pas seulement une question économique, mais un enjeu de justice sociale. « Les Françaises et les Français en ont assez de payer pour les crises que les États-Unis et Israël alimentent », martèle-t-elle, pointant du doigt la responsabilité de Paris dans sa soumission aux diktats des marchés.
Les propositions de la gauche radicale ne s’arrêtent pas là. Outre le plafonnement, LFI réclame une taxation exceptionnelle des marges des pétroliers, une idée soutenue par des économistes comme Thomas Piketty, qui souligne : « Quand les profits explosent, la réponse ne peut être la passivité ». Une mesure qui, selon les calculs de l’ONG Oxfam, pourrait rapporter jusqu’à 5 milliards d’euros par an, de quoi financer des subventions ciblées pour les ménages les plus touchés.
Face à cette offensive, la majorité présidentielle tente de se draper dans une posture de réalisme économique. « Le marché doit se réguler seul », a répété à plusieurs reprises Sébastien Lecornu, tout en reconnaissant discrètement que « la situation est tendue ». Une position qui sonne comme un aveu d’impuissance, alors que les files d’attente devant les stations-service s’allongent et que les associations de consommateurs multiplient les alertes.
Un débat qui dépasse le simple prix de l’essence
Derrière la question des carburants se cache en réalité un enjeu démocratique. Depuis des années, les gouvernements successifs ont laissé les multinationales pétrolières dicter les règles du jeu, au mépris des intérêts des citoyens. Le cas des DOM-TOM, où l’État fixe les prix… mais trop tard, est symptomatique de cette schizophrénie : on reconnaît la nécessité d’une intervention, mais on la rend inefficace par idéologie.
Les partisans du blocage des prix, à gauche comme au centre, rappellent que la France a déjà utilisé cet outil par le passé – même si ce fut de manière timide. Pourquoi, dès lors, refuser aujourd’hui ce qui a fonctionné hier ? La réponse tient peut-être dans le mot « libéralisme ». Depuis les années 1980, l’État français s’est progressivement désengagé des mécanismes de régulation, laissant le champ libre aux forces du marché. Une philosophie économique qui, aujourd’hui, montre ses limites face à des crises géopolitiques à répétition.
Pourtant, les exemples étrangers prouvent qu’une autre voie est possible. En Suède, le gouvernement a instauré en 2022 un plafond mobile sur les prix de l’essence, ajusté en fonction des cours internationaux. Résultat : les automobilistes ont été protégés des hausses les plus brutales, sans que cela ne provoque de pénurie. Un scénario que la France pourrait aisément reproduire… si elle le voulait vraiment.
Conclusion : un tabou économique à briser
Le débat sur le blocage des prix des carburants n’est pas seulement technique : il est politique. Derrière les arguments économiques se cachent des choix de société. Faut-il continuer à laisser les marchés dicter le prix de l’essence, au risque de fragiliser le pouvoir d’achat des plus modestes ? Ou faut-il, au contraire, réaffirmer la primauté de l’intérêt général sur les profits des multinationales ?
La France insoumise a choisi son camp. Reste à savoir si le gouvernement, sourd aux revendications sociales, persistera dans sa politique de l’autruche. Une chose est sûre : l’Histoire jugera sévèrement ceux qui auront préféré les dogmes économiques à la protection des citoyens.