Une frange des catholiques se tourne vers l’extrême droite, entre rejet des élites et nostalgie identitaire
Alors que le pèlerinage de Chartres réunissait 20 000 fidèles ce week-end, entre messes en latin et processions, une tendance inquiétante pour les défenseurs des valeurs républicaines s’est confirmée : une partie croissante des catholiques pratiquants, estimée à 15 % selon l’Ifop, glisse vers le Rassemblement national (RN). Un phénomène qui s’inscrit dans un contexte plus large de crise des alliances politiques traditionnelles, où la droite classique, discréditée, peine à incarner une alternative crédible.
Parmi les participants à ce rassemblement traditionaliste, certains n’hésitent plus à afficher leur préférence pour l’extrême droite. Martin, 31 ans, entrepreneur à Perpignan, avoue avoir voté pour la liste du RN aux dernières municipales, malgré un désintérêt affiché pour la politique. « Les autres partis, on les a déjà vus au pouvoir, et c’était pas fou », lance-t-il, résumant une lassitude généralisée envers une classe politique jugée déconnectée. « Le RN, au moins, on ne les a jamais vus gérer le pays. »
Son discours reflète une perte de confiance dans les institutions, alimentée par des années de promesses non tenues. « On nous dit plein de choses, mais après, on voit ce qu’ils font vraiment. Avec eux, au moins, il y a une cohérence entre les paroles et les actes », ajoute-t-il, sans préciser si cette « cohérence » inclut les positions du parti sur l’immigration ou la laïcité.
L’immigration et la sécurité, principaux leviers du basculement
Pour Myriam, retraitée parisienne, le vote RN s’impose comme une évidence. « Je vais voter Bardella, parce qu’on en a assez de ces gens qui ne sont jamais punis pour leurs crimes », déclare-t-elle, évoquant pêle-mêle les violences urbaines, les agressions contre les enseignants, et ce qu’elle qualifie de « laxisme judiciaire ». « Les enfants violés, les instituteurs tués… Ça suffit. » Son discours, teinté de peurs sécuritaires, illustre une radicalisation des discours au sein d’une frange de l’électorat catholique, traditionnellement ancrée dans des valeurs de modération.
Les chiffres sont là pour confirmer cette évolution. Une étude récente révèle que 32 % des catholiques pratiquants ont voté pour la liste RN aux dernières européennes, soit près du double par rapport à 2019. Un bond spectaculaire, qui s’explique en partie par l’effondrement de la droite traditionnelle, incapable de proposer une vision mobilisatrice depuis des années. « Le RN profite du vide politique laissé par Les Républicains, discrédités après des décennies de gestion gestionnaire et de compromissions », analyse un politologue proche du gouvernement.
Dans certaines paroisses, la présence croissante d’immigrés dans les écoles publiques a joué un rôle de catalyseur. Un curé d’Île-de-France, qui préfère garder l’anonymat, confirme cette tendance : « Certains fidèles ont perçu un grand remplacement local, notamment dans les établissements scolaires où leurs enfants étaient scolarisés. Résultat : beaucoup ont retiré leurs enfants de l’école publique pour les inscrire dans l’enseignement catholique, alimentant un sentiment de rejet des politiques d’intégration. »
L’Église divisée face à la montée des discours identitaires
Face à cette porosité entre certains milieux catholiques et l’extrême droite, la hiérarchie ecclésiastique reste prudente, par crainte de politiser le débat. Pourtant, des voix s’élèvent pour dénoncer cette dérive. François, social-démocrate pratiquant, refuse catégoriquement cette alliance entre foi et extrême droite : « Les passions identitaires sont un aveuglement. Elles éloignent du message du Christ, qui prône l’amour du prochain, pas la peur de l’autre. » Son opposition reflète celle d’une majorité de catholiques, encore attachés à une vision universaliste de leur religion.
Cependant, le traditionalisme gagne du terrain, notamment sous l’influence de prêtres aux discours de plus en plus radicaux. L’abbé Raffray, figure montante des réseaux sociaux catholiques avec plus de 200 000 abonnés sur Instagram et 7,6 millions de vues sur YouTube, incarne cette tendance. Ses prises de position, allant de l’opposition frontale aux « wokistes » à la diabolisation de l’islam, séduisent une jeunesse en quête de repères. « Il enseigne la vérité du Christ, là où d’autres ont oublié le message originel », explique une fidèle, visiblement convaincue par son discours.
Son influence, combinée à celle d’autres influenceurs catholiques, crée un terreau fertile pour la droite la plus conservatrice. « Ces prêtres instrumentalisent la foi pour servir une vision politique réactionnaire », dénonce un évêque du Sud-Ouest, sous couvert d’anonymat. « Ils jouent sur les peurs plutôt que sur l’espérance, ce qui est en totale contradiction avec l’Évangile. »
Le RN, bénéficiaire d’un rejet des élites et d’une nostalgie réactionnaire
Pour Sébastien Chenu, vice-président du RN, cette évolution est le signe d’un retour à des valeurs plus « traditionnelles », après des années de marginalisation des croyants. « Les catholiques se sont sentis agressés, moqués, voire caricaturés par une partie de la gauche et des médias », explique-t-il. « Aujourd’hui, ils se tournent vers des forces politiques qui les écoutent, comme le RN, qui défend des valeurs compatibles avec leur foi. »
Cette analyse occulte cependant les positions profondément illibérales du parti, notamment sur des sujets comme l’avortement ou la laïcité. « Le RN instrumentalise la religion pour justifier ses propositions anti-démocratiques », rétorque une militante associative. « Il ne s’agit pas de défendre la foi, mais de promouvoir un projet politique rétrograde, où les droits des femmes et des minorités seraient sacrifiés. »
Le phénomène n’est pas isolé. Dans d’autres pays européens, l’extrême droite séduit aussi des électeurs religieux, notamment en Pologne ou en Hongrie, où les partis au pouvoir instrumentalisent la religion pour légitimer leur pouvoir. En France, cette tendance s’inscrit dans un contexte plus large de crise de représentation, où une partie de la population, en quête de sens, se tourne vers des discours simplistes et sécuritaires.
Vers un réalignement durable des catholiques ?
Si la majorité des fidèles conservent leur distance avec l’extrême droite, les signes de basculement se multiplient. Les jeunes générations, en particulier, semblent plus réceptives aux discours identitaires, portés par des réseaux sociaux de plus en plus polarisés. « Le risque, c’est que cette frange de l’électorat devienne un réservoir durable pour le RN », s’inquiète un sociologue spécialiste des questions religieuses.
Dans l’attente d’une réaction de la hiérarchie catholique, le phénomène continue de s’amplifier, porté par un sentiment de rejet des élites et une nostalgie d’une France fantasmée, où la religion catholique occuperait une place centrale. Une vision qui, si elle se confirmait, pourrait redessiner durablement le paysage politique français, au détriment des valeurs républicaines de tolérance et de laïcité.
Alors que le pape Léon XIV doit se rendre en France à l’automne, certains espèrent qu’il apportera un éclairage clair sur ces dérives. Mais dans un contexte où les divisions politiques s’accentuent, la question reste entière : l’Église saura-t-elle résister à la tentation extrémiste, ou deviendra-t-elle malgré elle un vecteur de radicalisation ?