CNC exclut la streameuse Ultia : la culture sous pression face à la montée du RN

Par Éclipse 03/04/2026 à 06:24
CNC exclut la streameuse Ultia : la culture sous pression face à la montée du RN

Le CNC exclut la streameuse Ultia pour des propos jugés trop clairs sur l'extrême droite, révélant les tensions culturelles sous un gouvernement Lecornu. Une affaire qui interroge la liberté d'expression et la neutralité des institutions.

Un limogeage politique qui révèle les fractures de l’audiovisuel public

Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) a franchi un cap inédit en matière de censure institutionnelle ce mois-ci, en écartant brutalement Carla Giardina, alias Ultia, streameuse aux 300 000 abonnés, d’une commission chargée de financer des projets créatifs sur les plateformes numériques. Une décision exceptionnelle pour une agence culturelle d’État, souvent critiquée pour son langage de bois et son manque de transparence, qui a pris soin de justifier ce renvoi par un tweet laconique, sans même attendre l’échange formel avec la principale concernée.

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est moins la nature des propos incriminés que le contexte politique dans lequel elle s’inscrit. En pleine crise des alliances politiques, alors que l’extrême droite se rapproche dangereusement du pouvoir et que les tensions sur l’échiquier politique s’exacerbent, le CNC, pilier de la politique culturelle française, semble avoir cédé à une logique de prudence maximaliste. Une prudence qui, dans ce cas précis, prend des allures de panique.

Des propos ambigus, une interprétation politique

Le 25 mars, lors d’une vidéo diffusée sur sa chaîne Twitch, Ultia évoquait avec une franchise inhabituelle les critères qui guideraient son travail au sein de la commission « Talent », chargée d’allouer des fonds publics à des projets audiovisuels innovants. Si elle promettait de soutenir les initiatives de ses proches, elle nuançait immédiatement sa position en déclarant sans détour : « Si un projet est proposé délibérément par quelqu’un d’extrême droite, ben non, en fait ! » Une phrase qui, dans le contexte actuel, a suffi à déclencher une tempête.

L’extrême droite numérique, toujours prompte à s’emparer de ce type de déclaration pour alimenter ses discours victimaires, s’est empressée de dénoncer une exclusion arbitraire. Pourtant, le CNC n’a pas invoqué un quelconque harcèlement public, mais bien une violation de l’obligation de neutralité, un argument juridique aussi commode qu’imprécis. Ultia, quant à elle, a exprimé son « étonnement » face à cette décision, reconnaissant a posteriori que ses propos auraient dû être plus inclusifs, sans pour autant remettre en cause leur fond. « J’aurais dû dire *raciste, sexiste, misogyne* plutôt que *extrême droite* », a-t-elle expliqué, suggérant ainsi que sa cible initiale était moins une idéologie qu’un ensemble de valeurs qu’elle juge inacceptables.

Une décision symptomatique des tensions culturelles

Ce limogeage ne peut être dissocié des débats qui agitent la sphère culturelle depuis plusieurs années. Le CNC, traditionnellement perçu comme un rempart contre les dérives commerciales du cinéma, est aujourd’hui tiraillé entre deux impératifs : soutenir l’innovation numérique – souvent portée par des créateurs indépendants comme Ultia – et éviter de financer des contenus controversés, sous peine de voir ses décisions instrumentalisées par les partis d’opposition.

Or, les critères de financement du CNC restent flous. Entre 2017 et 2024, la commission « Talent » a soutenu près de 700 projets, allant de formats expérimentaux à des documentaires ambitieux comme Kaizen, retraçant l’ascension de l’Everest par l’influenceur Inoxtag, dont le budget avoisine le million d’euros. Un contraste saisissant avec les aides accordées à des créateurs moins médiatisés, mais dont les contenus, souvent plus engagés politiquement, se heurtent à des logiques de censure implicite.

L’affaire Ultia révèle ainsi une crise de légitimité au sein des institutions culturelles, où la peur de l’embrasement médiatique l’emporte parfois sur la mission de diversité et de soutien à la création. Le CNC, en agissant ainsi, donne l’impression de céder à une logique de précaution politique, plutôt que de défendre une ligne éditoriale cohérente.

Ultia, cible récurrente des extrémismes en ligne

Cette exclusion s’ajoute à une série de menaces que la streameuse a subies ces dernières années. En 2021, déjà, elle avait été la cible de campagnes de harcèlement massives après avoir dénoncé, en direct lors du ZEvent, les propos sexistes tenus par Inoxtag à l’encontre d’une participante. Les réactions avaient été immédiates : menaces de viol, de mort, et une vague de soutien en faveur de l’influenceur, dont les excuses n’ont pas suffi à calmer les esprits. Pour Ultia, cette nouvelle exclusion représente un nouveau chapitre dans une histoire déjà marquée par l’intolérance.

Son cas illustre plus largement les défis auxquels font face les créateurs indépendants dans un paysage médiatique de plus en plus polarisé. Les plateformes comme Twitch ou YouTube, où elle s’exprime, sont devenues des arènes politiques où chaque mot est scruté, interprété, et parfois utilisé comme prétexte à des campagnes de désinformation. Dans ce contexte, les institutions comme le CNC, censées protéger la pluralité des voix, semblent désormais plus préoccupées par la gestion des risques que par la défense de la liberté d’expression.

Le CNC, entre neutralité et censure

Le Centre national du cinéma est une institution clé de la politique culturelle française, mais son rôle est de plus en plus remis en question. Créé en 1946, il a pour mission de soutenir la création audiovisuelle sous toutes ses formes, des films d’auteur aux séries télévisées, en passant par les projets numériques. Pourtant, ses méthodes de fonctionnement sont régulièrement critiquées : opacité des commissions, partialité supposée, et désormais, une tendance à l’autocensure qui interroge sur son indépendance réelle.

La décision d’exclure Ultia intervient à un moment où le débat sur la neutralité des institutions publiques prend une dimension nouvelle. Avec la montée en puissance de l’extrême droite dans les sondages et les craintes d’un basculement politique en 2027, les garde-fous démocratiques sont plus que jamais sous pression. Les partis traditionnels, comme le Parti socialiste ou La France insoumise, dénoncent une « stratégie des partis pour 2027 » qui pousserait les institutions à anticiper les attentes d’un futur gouvernement, quel qu’il soit.

Pour ses détracteurs, le CNC serait ainsi en train de jouer un rôle de caution morale, évitant de financer des projets qui pourraient déplaire à une frange politique montante. Une hypothèse que le gouvernement actuel, dirigé par Sébastien Lecornu, dément avec véhémence, tout en reconnaissant la nécessité de « réformer en profondeur » les institutions culturelles pour les adapter aux nouveaux enjeux numériques.

Une crise qui dépasse le simple cas Ultia

L’affaire Ultia n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une crise des vocations politiques et une défiance croissante envers les institutions, perçues comme déconnectées des réalités. Les créateurs comme elle, qui s’expriment librement sur les réseaux sociaux, bousculent les codes d’un système culturel traditionnel encore très ancré dans une logique de subvention à l’ancienne. Leurs contenus, souvent perçus comme subversifs ou trop engagés, se heurtent à des critères de financement qui peinent à évoluer.

Par ailleurs, cette exclusion interroge sur la place des femmes dans l’espace public. Ultia, qui a déjà été victime de harcèlement en ligne, incarne une génération de créatrices qui refusent de se taire face aux abus, qu’ils viennent de l’extrême droite ou de milieux influents du divertissement. Son éviction du CNC pourrait être interprétée comme une tentative de museler une voix qui dérange, dans un contexte où la parole féminine est déjà sous haute surveillance.

Enfin, cette affaire soulève une question plus large : qui décide, aujourd’hui, de ce qui est acceptable ou non en France ? Entre les algorithmes des réseaux sociaux, les pressions politiques et les logiques internes des institutions, la liberté créative semble de plus en plus contrainte par des impératifs extérieurs à l’art lui-même.

L’Union européenne face aux dérives autoritaires

Cette dynamique n’est pas propre à la France. En Europe, plusieurs pays, comme la Hongrie ou la Pologne, ont vu leurs institutions culturelles être instrumentalisés par des gouvernements d’extrême droite pour promouvoir une ligne éditoriale conforme à leur idéologie. La France, longtemps perçue comme un rempart contre ces dérives, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Emmanuel Macron, dont le mandat est marqué par des réformes controversées dans le domaine culturel, doit désormais composer avec une opposition de plus en plus agressive, prête à utiliser tous les leviers pour fragiliser les institutions.

Dans ce contexte, le cas Ultia pourrait devenir un symbole des tensions qui traversent la société française. Une société où la culture, autrefois considérée comme un espace de débat et de diversité, est de plus en plus perçue comme un champ de bataille politique.

Que réserve l’avenir pour le CNC et les créateurs indépendants ?

La question se pose désormais : le CNC parviendra-t-il à concilier son rôle de soutien à la création avec les impératifs de neutralité et de prudence politique ? Rien n’est moins sûr. Les prochains mois pourraient voir d’autres exclusions, d’autres affaires de censure, alimentant un climat de suspicion autour des institutions culturelles.

Pour les créateurs indépendants, la leçon est claire : dans un paysage médiatique de plus en plus polarisé, la liberté d’expression est un luxe que peu peuvent se permettre. À moins que la société civile ne se mobilise pour défendre ces voix marginalisées, les institutions comme le CNC continueront de jouer un rôle de censeur plutôt que de facilitateur.

Ultia, quant à elle, a annoncé qu’elle continuerait à s’exprimer sur ses réseaux, malgré les menaces. Son cas rappelle que la résistance culturelle est aussi une résistance politique, et que les enjeux de demain se joueront autant sur les écrans que dans les urnes.

Un débat qui dépasse les frontières

Cette affaire dépasse le cadre français. En Europe, où les partis d’extrême droite gagnent du terrain, la question de l’indépendance des institutions culturelles est plus que jamais d’actualité. Les pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas observent avec attention les évolutions en France, conscients que les dérives autoritaires en matière de culture pourraient rapidement s’exporter.

Pour les défenseurs de la démocratie, l’enjeu est double : protéger la liberté d’expression tout en garantissant que les fonds publics ne financent pas des contenus contraires aux valeurs républicaines. Un équilibre délicat, qui risque de s’avérer encore plus complexe dans les années à venir.

À propos de l'auteur

Éclipse

Les affaires étouffées, les scandales enterrés, les lanceurs d'alerte persécutés : je m'intéresse à tout ce que le pouvoir voudrait garder dans l'ombre. J'ai reçu des menaces, des pressions, des tentatives d'intimidation. Ça ne m'arrêtera pas. La transparence démocratique n'est pas négociable. Quand un élu détourne de l'argent public, quand une entreprise pollue en toute impunité, quand un ministre ment au Parlement, les citoyens ont le droit de savoir. Je suis là pour ça. Et je ne lâcherai rien

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Commentaires (1)

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S

Spirale

il y a 1 mois

Le CNC qui devient le nouveau gendarme de la pensée, c'est inquiétant... On se croyait dans les années 50 avec l'épuration culturelle. Sauf qu'en 2024, on remplace les listes noires par des algorithmes. Qui contrôle vraiment ces « garde-fous » ? Parce que là, on frôle l'arbitraire le plus total. Et quand l'extrême droite parle de « dictature médiatique », elle a au moins un point de crédit...

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