L’ascension d’un tribun et la militarisation annoncée de la Colombie
Depuis Bogotá, où l’air est lourd d’une tension palpable, le nouveau président élu de Colombie a choisi la fermeté la plus radicale comme étendard de sa transition politique. Dans un discours prononcé jeudi 25 juin 2026, Abelardo de la Espriella, figure controversée de l’extrême droite, a brandi un ultimatum sans précédent : « Un mois. Pas un jour de plus. » Ce délai, lancé sous les applaudissements d’une foule en liesse scandant « Vive le Christ Roi ! », marque le coup d’envoi d’une politique sécuritaire qui promet de bouleverser les équilibres régionaux et de braquer les projecteurs sur Bogotá.
Porté au pouvoir par une vague populiste nourrie par le rejet des compromis passés, le président élu a clairement indiqué que son mandat serait celui de la rupture. « Dans mon gouvernement, il n’y aura ni générosité excessive ni concessions inacceptables », a-t-il lancé, un sourire satisfait aux lèvres. Les promesses de campagne se transforment aujourd’hui en une doctrine : l’écrasement sans pitié des groupes armés, accusés de prospérer grâce à l’économie illégale qui gangrène le pays. Pour y parvenir, il compte sur une alliance militaire renforcée avec Washington, évoquant même la possibilité d’installer des « bases stratégiques » sur le sol colombien – une perspective qui ne manque pas de réveiller les craintes d’une recolonisation déguisée.
Ce virage autoritaire intervient à un moment charnière pour la Colombie, premier producteur mondial de cocaïne, où les cultures illicites n’ont cessé de prospérer malgré les efforts déployés sous l’ère précédente. Selon les dernières données de l’ONU, les surfaces dédiées à la coca ont atteint 261 000 hectares en 2024, soit une hausse de 3,5 % par rapport à l’année précédente. Une progression qui illustre l’échec relatif des politiques de réduction des cultures, mais aussi la capacité d’adaptation d’un narcotrafic devenu une machine économique tentaculaire.
La cocaïne, cette malédiction qui défie les gouvernements
Les chiffres sont accablants. Les Nations unies révèlent que la pureté moyenne de la cocaïne colombienne dépasse désormais les 92 % avant même son entrée dans les circuits de trafic internationaux. Une performance qui en dit long sur l’efficacité des réseaux criminels, désormais capables de livrer une drogue toujours plus puissante, toujours plus accessible. Pire encore, les trafiquants ont innové : plutôt que de faire transiter la poudre blanche, ils exportent désormais des « sous-produits » – pâtes et précurseurs chimiques – pour être raffinés directement dans les pays de destination, contournant ainsi les contrôles frontaliers.
Plus de la moitié des champs de coca, soit 53 % des surfaces cultivées, se trouvent dans des zones reculées, des territoires où l’État a depuis longtemps abandonné toute prétention à exercer son autorité. Ces régions, souvent contrôlées par des groupes armés dissidents, des cartels ou des guérillas démobilisées mais toujours actives, sont devenues des « États dans l’État », où les lois de la jungle prime sur celles de la République. Pour Abelardo de la Espriella, ces zones ne sont plus des espaces de dialogue, mais des « nids de criminels » à éradiquer par la force.
La solution ? Une éradication chimique massive, promise dès la campagne électorale. Une méthode déjà utilisée par le passé, mais qui avait été suspendue en raison de ses effets dévastateurs sur les populations locales et l’environnement. Aujourd’hui, le nouveau président justifie ce retour en force par la nécessité de « sauver la Colombie », quitte à franchir des lignes rouges éthiques et écologiques. « Le bien commun l’emporte sur les scrupules », avait-il déclaré lors d’un meeting en mars dernier, sous les ovations de ses supporters.
L’héritage empoisonné de Gustavo Petro et la peur de l’échec démocratique
Le président sortant, Gustavo Petro, avait tenté une approche radicalement différente. Son gouvernement avait misé sur le dialogue avec les groupes armés, négociant des accords de paix et promouvant des programmes de substitution des cultures illicites. Une politique ambitieuse, saluée par une partie de la communauté internationale, mais critiquée pour son manque de résultats tangibles. Pour ses détracteurs, ces compromis n’ont fait qu’encourager la criminalité, tandis que les cultures de coca continuaient de s’étendre comme une tâche d’huile sur une carte.
Abelardo de la Espriella incarne aujourd’hui le rejet de cette voie. Son discours s’inscrit dans une tendance plus large en Amérique latine, où les électeurs, exaspérés par l’insécurité et la corruption, se tournent vers des solutions radicales. En Colombie, comme au Brésil ou au Mexique, la montée des figures populistes de droite s’accompagne d’un discours martial, où la répression est présentée comme la seule issue. « La Colombie mérite mieux qu’un gouvernement qui négocie avec des assassins », avait-il lancé lors d’un débat télévisé, avant de promettre un « État fort, implacable, qui rétablit l’ordre ».
Cette rhétorique trouve un écho particulier dans un pays où la violence a toujours été une constante. Depuis des décennies, les Colombiens vivent sous la menace des groupes armés, des cartels et des milices privées. Les accords de paix de 2016 avec les FARC avaient suscité l’espoir d’une pacification durable, mais leur mise en œuvre a été inégale, et les dissidences armées ont repris du poil de la bête. Aujourd’hui, avec près de 100 groupes armés actifs selon les estimations du ministère de la Défense, la Colombie est plus que jamais un pays à feu et à sang.
L’ombre des États-Unis et les risques d’une dérive autoritaire
La promesse d’un soutien militaire américain n’est pas anodine. Washington, déjà engagé dans la lutte contre les stupéfiants en Amérique latine, pourrait voir dans la Colombie un nouveau terrain d’intervention. Depuis les années 1990 et le plan Colombie, les États-Unis ont joué un rôle central dans la lutte antidrogue, financant des programmes de formation, d’équipement et de répression. Mais cette coopération a souvent été critiquée pour ses méthodes brutales, ses violations des droits humains et son manque de résultats durables.
« Les États-Unis ont une longue histoire d’ingérence en Amérique latine, et leur soutien à des régimes répressifs n’a jamais résolu les problèmes structurels. Au contraire, il a souvent aggravé les crises humanitaires. »
Abelardo de la Espriella, lui, mise sur cette alliance pour assoir sa légitimité. Il évoque même la possibilité d’installer des bases militaires américaines, une décision qui, si elle se concrétisait, ferait de la Colombie un nouveau front dans la guerre contre les cartels. Une perspective qui inquiète les défenseurs des droits humains, mais qui séduit une partie de l’opinion publique, lasse de l’insécurité et prête à sacrifier des libertés au nom de la sécurité.
Pourtant, les précédents ne plaident pas en faveur d’une telle stratégie. En Afghanistan, en Irak ou même en Colombie dans les années 2000, l’intervention militaire occidentale a rarement permis de venir à bout du narcotrafic. Au contraire, elle a souvent alimenté des cycles de violence et de corruption. Les États-Unis, eux-mêmes confrontés à une crise des opioïdes d’une ampleur sans précédent, ont-ils vraiment les moyens – ou la légitimité – de jouer les gendarmes en Amérique du Sud ?
Une politique qui divise, entre espoir et craintes
Dans les rues de Bogotá, Medellín ou Cali, les réactions sont contrastées. Les partisans du nouveau président célèbrent une « renaissance de la Colombie », un retour à l’ordre après des années de laxisme. Pour eux, Abelardo de la Espriella incarne l’homme providentiel, capable de briser le cycle de la violence et de redonner fierté à un pays meurtri. « Enfin, un gouvernement qui ne tremble pas devant les criminels ! » s’exclame une manifestante, brandissant une pancarte à l’effigie du Christ-Roi.
Mais dans les quartiers populaires, les doutes persistent. Les organisations de défense des droits humains alertent sur les risques d’une répression aveugle, qui pourrait toucher non seulement les narcotrafiquants, mais aussi les communautés rurales, déjà fragilisées par des décennies de conflit. « Quand on bombarde des zones de coca, ce sont des paysans qui meurent, pas des cartels », dénonce un militant associatif sous couvert d’anonymat. Les ONG rappellent que l’éradication forcée a souvent entraîné des déplacements massifs de populations, alimentant les tensions sociales et poussant les paysans vers les bras des groupes armés par désespoir.
La communauté internationale, elle, observe avec une prudence mêlée d’inquiétude. L’Union européenne, traditionnellement critique envers les dérives autoritaires en Amérique latine, pourrait voir d’un mauvais œil une militarisation accrue du pays. La France, en particulier, entretient des liens étroits avec Bogotá, notamment dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue. Mais Paris, déjà confronté à ses propres défis sécuritaires, pourrait être tenté de fermer les yeux sur les méthodes colombiennes si elles s’avéraient efficaces – du moins à court terme.
Le narcotrafic, miroir des failles colombiennes
Au-delà des promesses de fermeté, le défi qui attend Abelardo de la Espriella est colossal. Le narcotrafic n’est pas seulement une question de sécurité, mais un phénomène économique et social profond. Selon la Banque mondiale, le trafic de drogue représente près de 3 % du PIB colombien, une manne qui irrigue une économie parallèle tentaculaire. Les cartels ne se contentent pas de produire de la cocaïne : ils investissent dans l’immobilier, les mines illégales, le commerce et même la politique. Leur influence s’étend bien au-delà des frontières, jusqu’en Europe, où la cocaïne colombienne alimente un marché en pleine expansion.
Pour briser cette machine, il ne suffira pas de recourir à la force. Il faudra aussi s’attaquer aux causes structurelles : la pauvreté rurale, l’absence de services publics dans les zones reculées, la corruption endémique. Mais Abelardo de la Espriella a-t-il les moyens – ou la volonté politique – de s’attaquer à ces racines du mal ? Son discours, centré sur la répression, laisse peu de place à des réformes sociales ambitieuses. « La Colombie n’a pas besoin de charité, elle a besoin de discipline », a-t-il martelé lors de son discours d’investiture symbolique.
Dans ce contexte, une question se pose avec une acuité particulière : cette politique de la main de fer parviendra-t-elle à endiguer le fléau de la drogue, ou ne fera-t-elle que déplacer les réseaux criminels vers d’autres pays, tout en alimentant un nouveau cycle de violence ? L’histoire récente de la Colombie, mais aussi celle du Mexique ou des Philippines, montre que la répression seule ne suffit pas. Elle peut réduire temporairement les capacités des cartels, mais elle ne brise pas leur emprise économique et sociale.
Un tournant pour l’Amérique latine ?
L’élection d’Abelardo de la Espriella s’inscrit dans un mouvement plus large en Amérique latine, où les gouvernements de gauche, jugés trop conciliants envers les criminels, sont de plus en plus contestés. Au Brésil, au Mexique et même en Équateur, les électeurs se tournent vers des dirigeants qui promettent la fin de l’impunité et le retour de l’ordre. Cette tendance reflète un rejet des politiques de dialogue, perçues comme des échecs, mais aussi une lassitude face à des décennies de violence qui n’en finit pas.
Pourtant, le pari de la fermeté est risqué. Dans un continent où les coups d’État militaires ne sont pas si lointains, et où les droits humains sont souvent bafoués au nom de la sécurité, le risque d’une dérive autoritaire n’est pas à écarter. Les observateurs internationaux rappellent que la Colombie a déjà connu des phases de militarisation extrême, sans pour autant venir à bout du narcotrafic. En 2000, le plan Colombie, soutenu par les États-Unis, avait permis de réduire les cultures de coca de moitié en quelques années… avant qu’elles ne repartent à la hausse dès le début des années 2010.
Alors, Abelardo de la Espriella parviendra-t-il là où tant d’autres ont échoué ? Rien n’est moins sûr. Son ultimatum aux groupes armés pourrait bien se heurter à la réalité d’un pays où l’État n’a jamais vraiment contrôlé l’ensemble de son territoire. Et si les cartels, plutôt que de se rendre, choisissent la clandestinité et la guérilla, la Colombie pourrait bien entrer dans une nouvelle ère de violence, encore plus difficile à maîtriser que les précédentes.
Une chose est certaine : le discours du nouveau président ne laisse aucune place au doute. Dans un pays où la peur est une arme politique, il a choisi de brandir la force comme seule réponse. Reste à savoir si cette stratégie sauvera la Colombie… ou si elle l’entraînera un peu plus dans l’abîme.