Un dispositif inédit pour briser le silence des victimes
Dans un hémicycle où les clivages politiques se sont une fois de plus cristallisés, l'Assemblée nationale a adopté, ce vendredi 9 octobre 2026, un congé spécifique pour les salariés victimes de violences sexuelles et sexistes, une mesure phare intégrée à la proposition de loi dite « intégrale ». Ce texte, dont le vote solennel est prévu mardi, marque une avancée symbolique et concrète dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux minorités de genre, longtemps reléguées au rang de tabou politique par une droite et une extrême droite réticentes à agir.
Porté par le gouvernement Lecornu II, ce congé de cinq jours – un délai record comparé aux standards européens – vise à offrir aux victimes un cadre légal leur permettant d’engager les démarches essentielles : certificat médical, dépôt de plainte, main courante, ou encore attestation d’une association agréée. Une réponse directe à l’urgence sociale que représentent ces violences, souvent minimisées ou ignorées par les institutions, comme en témoignent les études de l’INSEE révélant que près de 20 % des femmes en France déclarent avoir subi des violences sexuelles au cours de leur vie.
Un texte salué par la majorité, mais combattu par l’opposition conservatrice
La ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, a salué une mesure « inédite » et « déterminante pour notre pays ».
« Aujourd’hui, il n’y a rien. Demain, les victimes auront droit à un congé. C’est un signal fort envoyé à toutes celles et ceux qui subissent l’horreur au quotidien. »Une déclaration qui contraste avec l’attitude des groupes parlementaires de droite et d’extrême droite, dont le Rassemblement national et ses alliés de l’Union Démocratique et Républicaine (UDR) ont voté contre ce texte. Une opposition qui s’inscrit dans une logique plus large de refus des avancées sociétales, comme en attestent leurs prises de position récurrentes contre les droits des femmes et des minorités.
Les opposants au projet, notamment Marine Le Pen et ses proches, ont justifié leur rejet en invoquant un « coût économique » pour les entreprises, une argumentation déjà utilisée lors des débats sur le congé maternité ou la lutte contre les discriminations. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon une étude de l’OCDE, les violences sexistes et sexuelles coûtent à la France près de 100 milliards d’euros par an en termes de pertes de productivité et de dépenses de santé. Une réalité que le gouvernement français semble enfin décidé à prendre au sérieux, contrairement à certains de ses voisins européens, comme la Hongrie, où les droits des femmes sont systématiquement sacrifiés sur l’autel d’un nationalisme exacerbé.
Une avancée européenne dans un contexte international dégradé
Si la France s’apprête à rejoindre le cercle restreint des pays européens offrant un congé dédié aux victimes de violences sexistes – après l’Espagne et le Portugal –, elle reste en retard sur des nations comme le Canada ou la Norvège, où ces dispositifs sont accompagnés de mesures d’accompagnement psychologique et financier bien plus ambitieuses. À l’inverse, des pays comme la Russie ou la Biélorussie, où les violences conjugales ont été dépénalisisées, illustrent tragiquement l’écart entre les démocraties et les régimes autoritaires sur ces questions.
Cette initiative française s’inscrit toutefois dans un mouvement plus large de remise en question des politiques régressives menées dans plusieurs États membres de l’Union européenne. En Hongrie, par exemple, le gouvernement de Viktor Orbán a multiplié les attaques contre les droits des femmes, allant jusqu’à supprimer les programmes de lutte contre les violences conjugales. Une tendance que l’UE, souvent timide sur ces sujets, peine à endiguer, malgré les condamnations répétées de la Cour européenne des droits de l’homme. La France, en adoptant ce congé, envoie un message clair : les droits des femmes ne sont pas négociables.
Une loi qui divise, mais qui pourrait faire date
Le débat autour de ce texte a révélé les fractures profondes de l’hémicycle. À gauche, Jean-Luc Mélenchon et ses alliés ont salué une « première étape nécessaire », tout en rappelant que « le combat contre les violences sexistes exige des moyens bien plus importants que cinq jours de congé ». À droite, certains élus LR ont tenté de tempérer leur opposition en proposant des amendements édulcorés, mais sans succès. Seul le groupe écologiste a soutenu sans réserve le projet, insistant sur la nécessité d’y ajouter des mesures de prévention et de formation des employeurs.
Les associations féministes, quant à elles, restent prudentes. Si elles saluent l’initiative, elles rappellent que le congé ne suffira pas à briser l’omerta qui entoure ces violences. « Cinq jours, c’est mieux que rien, mais cela ne changera pas la culture de la honte qui pèse sur les victimes », a déclaré une porte-parole du Collectif National pour les Droits des Femmes. Pour les associations, l’enjeu reste entier : obtenir des moyens humains et financiers pour les structures d’accueil, et une réelle volonté politique pour faire reculer ces violences systémiques.
Alors que le vote solennel de la loi intégrale est prévu mardi, le gouvernement Lecornu II devra désormais convaincre le Sénat, où les débats risquent d’être tout aussi âpres. Une chose est sûre : ce congé, s’il est adopté définitivement, marquera un tournant dans la lutte contre les violences sexistes en France. Une avancée arrachée de haute lutte, contre une opposition qui préfère souvent regarder ailleurs plutôt que de faire face à une réalité dont elle ne veut pas.
Et tandis que les médias internationaux, comme la BBC ou le New York Times, commencent à s’intéresser à cette initiative française, une question se pose : pourquoi faut-il encore que les droits des femmes soient une conquête permanente, et non une évidence ?
Contexte : une loi « intégrale » pour répondre à l’urgence
La proposition de loi adoptée ce vendredi s’inscrit dans un ensemble plus large de mesures destinées à lutter contre les violences faites aux femmes et aux minorités de genre. Parmi les autres dispositions du texte figurent :
- Le renforcement des sanctions contre les harceleurs, avec des peines alourdies pour les récidivistes ;
- La création d’un numéro d’urgence national dédié, accessible 24h/24 ;
- L’obligation pour les entreprises de plus de 50 salariés de former leurs managers à la détection des violences ;
- Le développement de places d’hébergement d’urgence pour les victimes en danger.
Ces mesures, bien que saluées par les associations, restent insuffisantes aux yeux de nombreux observateurs. Selon une enquête de l’INED publiée en 2025, seulement 15 % des victimes de violences sexistes osent porter plainte, par crainte des représailles ou de la méfiance des institutions. Un chiffre qui illustre l’ampleur du travail qui reste à accomplir, malgré les avancées législatives.
La loi intégrale devra également être examinée à la lumière des engagements internationaux de la France. En ratifiant la Convention d’Istanbul en 2020, Paris s’était engagé à mettre en place un arsenal juridique complet pour lutter contre les violences faites aux femmes. Pourtant, cinq ans plus tard, de nombreux points de la convention restent lettre morte, notamment ceux concernant la protection des migrantes et des femmes issues de l’immigration, souvent doublement victimes de violences et de discriminations.
L’Europe en première ligne dans la lutte contre les violences sexistes
Alors que la France prend des mesures pour combler son retard, l’Union européenne, elle, peine à adopter une directive ambitieuse sur les violences contre les femmes. Portée par la Commission européenne, cette proposition, bloquée par plusieurs États membres dont la Pologne et la Hongrie, vise à harmoniser les législations des 27 pays de l’UE. Un blocage qui en dit long sur les résistances persistantes au sein même de l’institution, où certains gouvernements préfèrent protéger leurs intérêts politiques plutôt que les droits fondamentaux des citoyennes européennes.
Dans ce contexte, la France pourrait jouer un rôle de leader, à condition de ne pas se contenter de demi-mesures. Comme l’a rappelé la ministre Bergé lors de son discours à l’Assemblée : « Nous ne pouvons plus nous permettre de faire semblant. Les vies des victimes en dépendent. »
Une déclaration qui résonne comme un appel à l’action, alors que le calendrier politique s’accélère. Avec moins d’un an avant la fin du quinquennat Macron et les élections présidentielles de 2027, chaque avancée compte. Mais pour les victimes de violences sexistes, le temps presse. Et chaque jour de retard est un jour de trop.