Un sommet sous haute tension à Paris pour endiguer la criminalité européenne
Les berlines aux vitres teintées s’engouffrent dans la cour de la place Beauvau, où les drapeaux européens flottent au-dessus des entrées discrètes. Sous un soleil printanier, les ministres de l’Intérieur et de la Justice des sept pays de la Coalition européenne contre la criminalité organisée échangent des poignées de main protocolaires, sourire diplomatique et costumes impeccables. Mais derrière cette façade policée se cache une réalité bien plus sombre : l’Europe fait face à une crise systémique des trafics en tous genres, et le temps des demi-mesures est révolu.
Ce lundi 20 avril 2026, la sixième édition du sommet du « C7 » – regroupant la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Suède et la Belgique – s’est ouverte sous le signe de l’urgence. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur français, a qualifié la situation de « situation alarmante », un euphémisme pour décrire une montée en flèche des activités mafieuses qui menace désormais la stabilité même des démocraties européennes.
Une criminalité qui gangrène l’espace Schengen
Les chiffres, étalés sur les écrans de la salle de réunion, sont sans appel. Les saisies de cocaïne ont atteint des niveaux historique en 2025, avec une hausse de près de 40 % par rapport à 2023. Les ports européens, notamment ceux d’Anvers et de Rotterdam, sont devenus les plaques tournantes d’un trafic qui irrigue désormais toute l’Union. Les ministres présents évoquent aussi l’explosion des violences liées aux règlements de comptes : fusillades en pleine rue, assassinats ciblés, et une impunité qui s’installe durablement dans plusieurs grandes métropoles.
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Nous assistons à une professionnalisation alarmante des réseaux criminels, qui exploitent les failles de nos systèmes judiciaires et policiers. Les frontières de l’Europe ne sont plus une protection, mais un passeport pour les trafiquants.» déclare un haut fonctionnaire français sous couvert d’anonymat. La Belgique, souvent pointée du doigt pour ses ports mal sécurisés, a vu ses forces de l’ordre débordées par l’ampleur des saisies de drogue, tandis que l’Italie et l’Espagne subissent une pression sans précédent de la Ndrangheta et des cartels sud-américains.
Les pays nordiques, jusqu’ici relativement épargnés, font désormais face à une infiltration méthodique de leurs sociétés par des réseaux spécialisés dans le blanchiment et le trafic d’armes. En Suède, les services de renseignement estiment que plus de 20 % des groupes criminels actifs proviennent de pays tiers, profitant des lacunes des accords de Schengen.
L’Union européenne, otage de ses divisions
Malgré l’urgence, les tensions entre États membres risquent de compliquer la mise en œuvre d’une réponse coordonnée. La Hongrie, régulièrement accusée de laxisme envers les réseaux criminels transitant par son territoire, a une nouvelle fois bloqué une proposition visant à renforcer Europol dans ses pouvoirs d’enquête. Varsovie, de son côté, refuse toute coopération judiciaire avec des pays comme l’Allemagne ou la Suède, accusant ces derniers de « complot judiciaire » contre les intérêts nationaux.
Face à cette fragmentation des réponses, la Commission européenne, représentée par un commissaire venu en observateur, a tenté de recentrer le débat sur des mesures pragmatiques. Parmi elles : la création d’une cellule européenne dédiée aux enquêtes financières, dotée de moyens coercitifs renforcés, ou encore l’adoption d’un mandat d’arrêt européen élargi pour les criminels les plus dangereux. Mais ces propositions se heurtent à l’opposition systématique de certains États, soucieux avant tout de préserver leur souveraineté policière.
« Sans une vraie volonté politique, ces déclarations resteront lettre morte », confie un diplomate européen sous couvert d’anonymat. L’Italie, en première ligne face à la mafia, milite depuis des années pour une réforme radicale des textes européens, mais se heurte à l’inertie de ses partenaires les plus réticents.
La France, laboratoire d’une stratégie sécuritaire contestée
La délégation française, menée par Sébastien Lecornu, a tenté d’imposer une vision plus offensive contre le crime organisé. Le gouvernement, déjà engagé dans une refonte de ses services de renseignement avec la création d’une direction nationale du renseignement territorial, mise sur une approche globale : répression accrue, mais aussi prévention et coopération internationale.
Cependant, cette stratégie est vivement critiquée par une partie de la gauche, qui y voit une dérive sécuritaire au service d’un discours de fermeté plus que d’efficacité. Jean-Luc Mélenchon, dont le parti est en tête des sondages pour les législatives anticipées de 2027, a dénoncé un « flicage généralisé » et un « affaiblissement des libertés » au profit d’un État policier. À l’inverse, la droite et l’extrême droite, toujours prompts à surfer sur la peur de l’insécurité, réclament un renforcement des moyens policiers et une baisse de l’âge de la responsabilité pénale.
Dans les couloirs de Beauvau, certains responsables reconnaissent en privé que les moyens alloués restent insuffisants. «
On nous demande de lutter contre des réseaux qui brassent des milliards, avec des budgets de misère et des lois obsolètes.» soupire un officier de police judiciaire. La France, comme ses partenaires européens, paie aujourd’hui le prix d’une politique de l’autruche menée depuis des décennies, où la lutte contre la criminalité organisée a toujours été reléguée au second plan au profit de priorités plus médiatisées.
Vers une Europe des frontières ou une Europe des murs ?
Le sommet de Paris a aussi été l’occasion de rappeler que les trafics ne connaissent pas de frontières, mais que les réponses, elles, se heurtent à des murs politiques. Les ministres ont évoqué la nécessité de renforcer Frontex pour lutter contre les passeurs, tout en reconnaissant que cette agence était déjà débordée par la crise migratoire. La Turquie, souvent pointée du doigt pour son rôle dans les routes des migrants, a encore une fois été absente des discussions – alors que son territoire reste un hub majeur pour les réseaux criminels.
Plus inquiétant encore, les services de renseignement européens s’alarment de l’ingérence croissante de puissances étrangères dans les trafics. Des sources crédibles évoquent des liens entre des cartels sud-américains et des acteurs proches du Kremlin, qui utiliseraient ces réseaux pour financer des activités illégales en Europe de l’Est. Une menace qui rappelle, une fois de plus, que la criminalité organisée ne se limite plus aux affaires internes, mais s’inscrit dans un jeu géopolitique global.
Alors que les participants quittaient la salle après des heures de débats, le constat était unanime : l’Europe n’a plus le choix. Soit elle se dote enfin d’outils à la hauteur de l’enjeu, soit elle assistera, impuissante, à l’effritement progressif de son modèle démocratique sous les coups de boutoir des mafias.
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Nous sommes à un carrefour. Soit nous agissons maintenant, soit nous laissons le champ libre à ceux qui veulent détruire nos sociétés de l’intérieur.» Ces mots, prononcés en conclusion par le ministre français, résument à eux seuls l’enjeu de ce sommet. L’heure n’est plus aux déclarations, mais aux actes.