La culture française, cible d'une offensive idéologique sans précédent
Dans un essai percutant publié ce 8 octobre 2026, l'écrivain et essayiste Olivier Mannoni dresse un constat alarmant : le monde de l'esprit et de la création artistique subit une attaque en règle, orchestrée par les milieux conservateurs et les forces d'extrême droite. Son ouvrage, La Pensée piétinée : pourquoi le fascisme écrase la culture, marque le dernier volet d'une trilogie engagée contre les dérives autoritaires de notre époque.
Selon l'auteur, qui a consacré des décennies à l'étude des mécanismes totalitaires – notamment à travers la traduction de Mein Kampf –, les attaques contre la culture ne sont pas des coups de semonce isolés, mais une stratégie méthodique pour étouffer toute velléité de pensée libre. « L'existence même du monde de l'esprit est visée et rongée par l'acide politique, l'abrutissement des masses par le divertissement, les grands groupes médiatiques et la technologie », écrit-il.
Un phénomène mondial aux relents historiques
Si l'offensive est particulièrement visible aux États-Unis depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2025, la France n'est pas épargnée. Mannoni pointe du doigt trois milliardaires traditionalistes – Vincent Bolloré, Pierre-Edouard Stérin et Alexandre Pesey – dont les empires médiatiques et culturels servent de vecteurs à cette dérive. « Ces acteurs œuvrent activement à réduire le cadre politique du libre exercice de la pensée et de la création », dénonce l'essayiste.
L'auteur rappelle que l'histoire regorge d'exemples similaires, où les régimes autoritaires ont toujours cherché à contrôler ou à écraser les intellectuels et les artistes. De Catherine II à Staline, en passant par Goebbels ou Louis XIV, les « princes de ce monde » ont tour à tour flatté, censuré ou anéanti ceux qui incarnaient une pensée dissidente. Aujourd'hui, les méthodes diffèrent, mais l'objectif reste le même : « tuer la culture pour mieux contrôler les esprits ».
En France, les exemples se multiplient : annulation de festivals par des mairies d'extrême droite, comme celui de jazz à Vauvert ou la pièce Passeport à Castres, attaques contre des œuvres d'art – à l'instar du tableau de Philippe Katerine lors des Jeux olympiques de Paris –, pressions sur les médias publics avec la commission sur l'audiovisuel ou le rapport controversé du député Charles Alloncle, et élimination de figures culturelles indésirables, comme l'éviction d'Olivier Nora de la direction des éditions Grasset.
Le CNC dans la ligne de mire des extrémistes
Parmi les cibles privilégiées, le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) cristallise les tensions. En 2025, le Rassemblement national a déposé un amendement visant à sa fermeture, accusant l'institution de « gaspiller l'argent des Français dans une entreprise de propagande ». Une rhétorique qui en dit long sur la vision que porte l'extrême droite de la culture : un outil de soft power à domestiquer, au service d'une idéologie nationaliste et réactionnaire.
Mannoni souligne que cette offensive ne se limite pas aux sphères politiques. Elle s'appuie sur des structures économiques puissantes, comme le groupe Bolloré, qui étend son emprise sur le paysage audiovisuel et cinématographique français. Depuis 2016, l'homme d'affaires a pris le contrôle de Canal+, premier investisseur privé du cinéma national, et s'apprête à absorber UGC, une manœuvre dénoncée par les professionnels du secteur comme une « concentration verticale excessive ». « Si je finance, je choisis », rappelait l'écrivain italien Roberto Saviano, cité par Mannoni, qui s'inquiète de voir la mainmise de Bolloré « redessiner le paysage culturel à l'image de ses convictions ».
L'auteur met en garde contre l'ironie tragique de cette stratégie : les magnats d'aujourd'hui pourraient connaître le sort d'Alfred Hugenberg, ce milliardaire allemand dont l'empire médiatique avait servi de tremplin à l'ascension nazie, avant d'être démantelé dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir. « Les dictateurs n'aiment pas avoir de dettes », rappelle Mannoni, suggérant que ceux qui financent aujourd'hui l'extrême droite pourraient être les premières victimes de leur propre emprise.
Une culture réduite au silence, une jeunesse abandonnée
L'offensive ne se limite pas aux arts et aux médias. Elle s'étend à l'éducation et à la science, deux domaines considérés comme des remparts contre l'obscurantisme. Mannoni alerte sur les coupes budgétaires répétées dans ces secteurs, présentées sous couvert de rentabilité économique, mais dont l'effet réel est de fragiliser les institutions culturelles avant de les livrer, le moment venu, à l'extrême droite. « Tout se passe comme si les responsables attendaient, espéraient, préparaient l'effondrement économique du secteur culturel avant de laisser l'extrême droite déblayer les derniers gravats », assène-t-il.
Les conséquences sont déjà visibles : violences contre les enseignants, manque criant de professeurs, et une jeunesse française dont les conditions d'apprentissage se dégradent chaque année. « Une France vieillissante condamne sa jeunesse », écrit Mannoni, qui dénonce un mépris assumé pour les nouvelles générations. « On cesse de mépriser la culture et ses acteurs lorsqu'on a les moyens de les acheter et de les mettre au service de sa propre vision », résume-t-il, citant l'exemple américain où la famille de Donald Trump a pris le contrôle de Skydance, un géant audiovisuel issu de la fusion de Paramount et Warner Bros Discovery.
Ironie de l'histoire : après avoir diabolisé les artistes et les intellectuels, les régimes autoritaires finissent souvent par instrumentaliser la culture à leur profit. Mannoni rappelle qu'après avoir liquidé les « artistes dégénérés » dans les années 1930, les nazis ont mis en place une politique artistique intensive, subventionnant théâtres et réalisateurs sous Goebbels. Aux États-Unis, Trump menace désormais de détruire le Kennedy Center si son nom n'y est pas associé, illustrant le paradoxe d'un pouvoir qui méprise la culture avant de chercher à la contrôler.
Résistances et contre-pouvoirs : des lueurs d'espoir
Face à cette offensive, des résistances émergent. Mannoni cite le départ de plus d'une centaine d'éditeurs de chez Grasset après l'éviction d'Olivier Nora, ou encore l'organisation des éditeurs indépendants, qui ont expliqué leur combat dans l'ouvrage Déborder Bolloré. Des initiatives comme la Maison des médias libres ou le travail de l'association Peuple et culture – née de la résistance au nazisme – montrent que la contre-attaque est possible.
L'auteur plaide également pour un ralentissement du flux informationnel, dénonçant la frénésie des chaînes d'information en continu, dont les contenus « insipides ou manipulés » contribuent à l'abrutissement des masses. « Il faut recréer le temps de la pensée », insiste-t-il, alors que la montée en puissance de l'intelligence artificielle – souvent présentée comme une avancée – menace de reléguer la réflexion humaine au rang de simple « variable d'ajustement ».
« La culture, entendue au sens large – arts, savoir, pensée –, est le canari de l'État de droit », rappelle Mannoni, citant Anne Carson, lauréate du prix Nobel de littérature 2026. « Quand il meurt, c'est tout l'édifice démocratique qui tremble. »
Le modèle autoritaire en question : pourquoi l'extrême droite échouera
Malgré l'ampleur de la menace, l'auteur refuse de céder au fatalisme. Il souligne que les régimes fascistes sont structurellement fragiles, leur haine de la pensée et leur attachement aux « réalités alternatives » les condamnant à terme à affronter le réel. « Leur position est précaire, car la pensée et la culture ne se laissent pas étouffer indéfiniment. Elles reviennent toujours, plus fortes, plus subversives », écrit-il.
Les exemples récents le confirment : l'éviction de Viktor Orbán en Hongrie et les difficultés croissantes de Donald Trump aux États-Unis montrent que les régimes autoritaires ne sont pas invincibles. Leur obsession du contrôle finit par les fragiliser, tandis que les sociétés civiles, même divisées, conservent une capacité de résilience.
Pour Mannoni, la bataille pour la culture est avant tout une bataille pour la démocratie. « Les dictatures commencent toujours par museler les artistes et les intellectuels, car ils sont les premiers à dénoncer les mensonges du pouvoir. Mais elles finissent toujours par s'effondrer sous leur propre poids, parce qu'une société sans pensée libre est une société sans avenir. »
Ce qu'il faut retenir
- Une offensive systématique : l'extrême droite et les milieux conservateurs ciblent délibérément la culture, l'éducation et la science pour imposer leur vision du monde.
- Des cibles multiples : médias, cinéma, littérature, enseignement, science – aucun domaine n'est épargné.
- Des résistances qui s'organisent : éditeurs indépendants, associations, départs massifs de professionnels illustrent une contre-attaque en cours.
- Un enjeu démocratique : la culture est le premier rempart contre l'autoritarisme. Son affaiblissement annonce celui de la démocratie.
- Un espoir malgré tout : les régimes autoritaires sont fragiles, et les sociétés civiles conservent un pouvoir de résistance.
Dans un contexte où les démocraties européennes sont sous pression – des tensions persistantes en Hongrie à la montée des extrêmes en France –, l'ouvrage d'Olivier Mannoni tombe à point nommé. Il rappelle que la culture n'est pas un luxe, mais un pilier de la liberté. Et que sa défense doit être une priorité absolue pour tous ceux qui refusent de voir sombrer les valeurs républicaines dans l'oubli.