Un député de gauche dénonce l’invasion des data centers étrangers
Le député de la Somme et figure de l’aile gauche du Parlement, François Ruffin, a déposé ce jeudi une proposition de résolution historique visant à instaurer un moratoire de cinq ans sur l’implantation de data centers non européens sur le territoire national. Une mesure présentée comme une urgence démocratique face à l’hégémonie des géants américains et chinois, dont l’expansion fulgurante menace selon lui la souveraineté numérique de la France.
Portée par un soutien transpartisan, cette initiative a rapidement fédéré au-delà des clivages traditionnels : Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, mais aussi des députés communistes, socialistes et centristes du Modem ont apporté leur signature à ce texte. Une alliance rare qui reflète l’ampleur du malaise face à une politique industrielle jugée opaque et soumise aux intérêts étrangers.
Un modèle économique et écologique en question
Les chiffres avancés par le député Ruffin sont accablants. Selon les données compilées par son équipe, la France a attiré 69 milliards d’euros d’investissements étrangers dans le secteur des data centers en 2025, un record en Europe. Pourtant, derrière cette manne financière se cachent des dérives environnementales et territoriales de plus en plus difficiles à ignorer.
« On a des centres de données qui dévorent des centaines d’hectares de terres agricoles, qui siphonnent l’eau potable et qui consomment une électricité précieuse pour des usages bien moins prioritaires », dénonce Ruffin. Les estimations officielles indiquent que les data centers installés en France ont absorbé plus de 10 térawattheures d’électricité en 2024, soit l’équivalent de la consommation annuelle de 2,5 millions de foyers. Une gabegie énergétique d’autant plus incompréhensible que ces infrastructures, souvent contrôlées par des acteurs extra-européens, échappent largement au débat démocratique.
« Tout cela s’est décidé dans l’ombre, sans consultation des assemblées ni des citoyens. L’Élysée a passé des accords avec la Silicon Valley lors du dernier sommet Choose France, comme s’il s’agissait d’une priorité nationale incontestable », s’indigne le député. Pour lui, cette politique relève moins d’une stratégie de souveraineté que d’une forme de colonisation numérique, où la France jouerait le rôle de piste d’atterrissage européenne pour les géants américains.
La souveraineté numérique, un enjeu européen ignoré ?
Ruffin ne mâche pas ses mots : « La France est championne du monde pour attirer les investissements des Gafam, mais cela ne relève pas de la souveraineté, c’est l’inverse. Aux États-Unis, républicains et démocrates se sont unis pour bloquer l’installation de ces monstres énergivores. Pourtant, ici, on leur déroule le tapis rouge ». Une contradiction que le député attribue à une dépendance structurelle au modèle économique américain, où la puissance publique se plie aux exigences des multinationales plutôt que de défendre ses propres intérêts.
Cette situation prend une dimension encore plus préoccupante lorsqu’on considère les risques géopolitiques liés à la présence de data centers chinois ou américains sur le sol français. « Ces infrastructures peuvent être utilisées à des fins d’espionnage industriel ou de surveillance de masse, sans que les autorités françaises n’aient le moindre contrôle », alerte Ruffin. Un scénario déjà observé dans d’autres pays européens, où des législations strictes ont fini par encadrer – voire interdire – ces installations.
Pourtant, l’Union européenne, dans sa quête d’autonomie stratégique, a récemment adopté des mesures visant à renforcer la localisation des données et à limiter l’influence des acteurs non européens. Mais ces directives, jugées trop timides par les défenseurs de la souveraineté numérique, peinent à se traduire concrètement en France.
Un moratoire pour « rendre la parole aux citoyens »
La proposition de résolution déposée par Ruffin ne se contente pas de critiquer l’existant : elle propose une pause législative de cinq ans, le temps de mettre en place un cadre démocratique et écologique adapté. « Il faut un temps de réflexion. Ces centres de données ne sont pas une fatalité. Ils ont été imposés sans débat public, et aujourd’hui, les territoires subissent les conséquences », plaide le député.
Parmi les mesures phares de ce moratoire, on trouve :
- L’obligation d’une étude d’impact environnemental et territorial approfondie pour tout nouveau projet ;
- La priorité donnée aux acteurs européens dans l’attribution des autorisations ;
- Un moratoire immédiat sur les subventions publiques accordées aux data centers non souverains ;
- La création d’une commission parlementaire chargée d’évaluer les alternatives locales et durables.
Une approche qui séduit au-delà des bancs de l’Assemblée. Les associations environnementales, comme Greenpeace France ou Les Amis de la Terre, ont salué cette initiative, tandis que certains élus locaux, confrontés à des projets d’implantation controversés, y voient une opportunité de reprendre le contrôle de leur territoire.
« Les data centers étrangers ne sont pas une fatalité, mais le symptôme d’un système où les profits priment sur l’intérêt général. Ce moratoire est une bouffée d’oxygène pour nos communes, nos ressources et notre démocratie », a déclaré un porte-parole d’une association de défense des terres agricoles.
Réactions et divisions politiques
Si la proposition de Ruffin a reçu un accueil favorable à gauche, elle cristallise les tensions au sein de la majorité présidentielle. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a tacitement validé le modèle des data centers lors du dernier sommet Choose France, où des accords ont été signés avec des entreprises américaines pour implanter de nouvelles infrastructures en Île-de-France et dans les Hauts-de-France.
Du côté de l’opposition de droite, les réactions sont plus nuancées. Certains députés LR, comme Éric Ciotti, ont critiqué « l’idéologie anti-économique » de Ruffin, tandis que d’autres, plus modérés, reconnaissent la nécessité de mieux réguler le secteur sans pour autant remettre en cause son expansion. L’extrême droite, elle, évite soigneusement le sujet, préférant se concentrer sur d’autres priorités nationalistes.
Quant à Marine Le Pen, dont le parti a longtemps dénoncé les « délocalisations numériques », elle n’a pas encore réagi officiellement à cette initiative. Pourtant, pour les observateurs, ce texte pourrait s’inscrire dans une stratégie plus large de reconquête industrielle, si le RN venait à accéder au pouvoir.
Vers une refonte du modèle énergétique et industriel ?
Au-delà du débat parlementaire, la proposition de Ruffin soulève une question plus large : la France est-elle prête à sacrifier une partie de sa souveraineté écologique et numérique au profit d’un modèle économique court-termiste ?
Les défenseurs du moratoire pointent du doigt l’absence de vision stratégique du gouvernement, qui mise sur les data centers pour attirer des investissements étrangers tout en fermant les yeux sur leurs externalités négatives. « On nous vend ces projets comme des leviers de croissance, mais ils creusent notre dépendance énergétique et alimentent une bulle spéculative », analyse un économiste proche des cercles écologistes.
Face à ce constat, certains plaident pour une refonte radicale du modèle : développement de data centers low-tech et sobres en énergie, soutien aux acteurs européens, et surtout, réappropriation citoyenne des infrastructures numériques. Une piste explorée en Allemagne ou aux Pays-Bas, où des coopératives locales gèrent désormais des centres de données à l’échelle régionale.
« La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit. Et aujourd’hui, la France a le choix : continuer à être la colonie des Gafam, ou devenir le leader d’un modèle alternatif, sobre et démocratique », conclut François Ruffin. Le débat est lancé – et il s’annonce explosif.