L’armée française en sursis : quand l’industrie de défense devient un boulet
Dans un contexte international de plus en plus menaçant, où les conflits s’intensifient aux portes de l’Europe et au-delà, le chef d’état-major des armées françaises a tiré une sonnette d’alarme d’une rare gravité lors de son audition devant la commission des Finances du Sénat. Ses propos, rendus publics ce 3 juin, dessinent un tableau alarmant de l’état des capacités militaires de la France, révélant des lacunes structurelles qui pourraient, à terme, condamner le pays à un décrochage stratégique face à ses alliés.
Fabien Mandon, sommet de la hiérarchie militaire, n’a pas mâché ses mots : « Nous n’y sommes pas. Le décrochage est possible. » Ces mots, prononcés alors que la loi de programmation militaire pour 2024-2030 est en pleine négociation, résonnent comme un avertissement solennel. Dans un monde où la guerre en Ukraine a montré l’ampleur des défis industriels et logistiques, où les attaques de drones et de missiles se multiplient, la France, pourtant troisième puissance militaire mondiale, semble prise en étau entre une industrie de défense trop lente et un budget insuffisant.
Un modèle industriel en crise : l’artisanat face à la guerre de haute intensité
Le général Mandon a été catégorique : l’industrie française de défense produit des bijoux, mais pas des armes en quantité suffisante. Ses propos, comparant la production militaire à de la « haute couture » face à un besoin urgent de « prêt-à-porter », illustrent une réalité brutale. Pendant que les drones ukrainiens bombardent quotidiennement le territoire russe, que les missiles de défense sol-air s’épuisent en quelques semaines dans les conflits du Proche-Orient, la France peine à suivre un rythme de production compatible avec l’urgence des menaces.
« Nous avons en France des entreprises remarquables, je suis admiratif de ce que nous faisons. Mais ce modèle de grande qualité n’est pas adapté, en temps et en coût de production, pour faire face au volume de la menace. Tous les soirs, 200 drones attaquent l’Ukraine. Nos industries doivent passer à la vitesse supérieure. »
Cette analyse n’épargne pas non plus le reste de l’Occident. L’Europe, dans son ensemble, reste à la traîne face à des adversaires comme la Russie ou la Chine, capables de mobiliser des ressources industrielles colossales. Le constat est sans appel : l’Occident a perdu sa supériorité technologique en matière de production de masse, un avantage stratégique qui, pendant des décennies, avait garanti une avance décisive sur les champs de bataille.
Le budget de la défense : un effort insuffisant, malgré les promesses
Malgré une hausse historique des dépenses militaires depuis 2017 – le budget devant être multiplié par deux d’ici 2030 –, la France consacre encore moins de 2,5 % de son PIB à la défense. Une proportion bien en deçà de ce que recommande l’OTAN, et qui place le pays dans une position de faiblesse face à des voisins comme l’Allemagne, dont les dépenses militaires devraient tripler d’ici 2030. « Les Allemands projettent de dépenser trois fois plus que la France chaque année. Dans cinq ans, l’écart sera frappant. », a alerté le général.
Cette situation s’aggrave avec les retards budgétaires et les coups de théâtre parlementaires. Mercredi soir, le Sénat a supprimé une rallonge de 36 milliards d’euros prévue dans la loi de programmation militaire, plongeant le gouvernement dans l’embarras. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a reconnu un « vrai problème », qualifiant cette décision de « contretemps non négligeable ». Si la trajectoire budgétaire pourrait être rétablie lors d’une commission mixte paritaire, l’incident révèle un manque de cohérence politique dans la gestion des priorités stratégiques.
Pourtant, le général Mandon insiste : le temps presse. « Nous devons être plus forts collectivement », a-t-il martelé, soulignant que la présence américaine en Europe se réduit et que la Russie ne se contentera pas de l’Ukraine. « Nous travaillons pour développer ces capacités aujourd’hui détenues par les Américains », a-t-il ajouté, rappelant que l’autonomie stratégique européenne est une nécessité vitale.
L’Europe divisée : l’Allemagne prend les commandes, la France risque l’isolement
Le chef d’état-major a réservé certains de ses propos les plus sévères à l’égard de l’Allemagne, dont la stratégie militaire suscite désormais l’admiration des États-Unis. Selon lui, la revue stratégique allemande ignore totalement la France, une omission symptomatique d’un manque de coordination européenne. « Pour les Américains, la référence européenne devient peu à peu l’Allemagne », a-t-il souligné, ajoutant que dans cinq ans, l’argument d’une expérience opérationnelle française ne suffira plus à justifier un leadership continental.
Cette division européenne est d’autant plus inquiétante que les menaces se multiplient. La Russie, dont les ambitions territoriales ne se limitent plus à l’Ukraine, teste régulièrement les défenses de l’OTAN. La Chine, quant à elle, renforce sa présence militaire en Indo-Pacifique, tandis que les tensions au Proche-Orient et en Afrique du Nord s’aggravent. Dans ce contexte, une Europe militaire unie est plus que jamais une urgence – mais les divergences entre États membres, notamment sur les questions budgétaires et industrielles, freinent toute avancée.
Les propos du général Mandon s’inscrivent dans une logique de réveil stratégique, alors que la France, malgré ses atouts technologiques, peine à transformer ses innovations en capacités opérationnelles. Les drones, les missiles de défense et les équipements de pointe existent, mais leur production reste trop artisanale pour répondre à l’urgence des conflits modernes.
« Nous devons davantage communiquer avec nos alliés. Lorsque les Allemands projettent de fabriquer certains types de missiles, cela concerne aussi la France. Nous devons réfléchir aux éléments constitutifs de notre défense. Il est inquiétant que la revue stratégique allemande ne mentionne pas une seule fois la France. »
Cette absence de coordination n’est pas anodine. Elle reflète un manque de vision commune et une rivalité persistante entre États membres, alors que la guerre en Europe devrait, au contraire, servir de catalyseur à une défense européenne intégrée.
Les armées tiendront-elles le premier choc ?
Malgré ces sombres perspectives, le général Mandon a tenu à rassurer : les armées françaises sont prêtes à tenir le premier choc. « Les armées tiendront le premier choc, le temps que les deux moteurs, ressources humaines et industrie, se mettent en marche sur un mode de guerre », a-t-il expliqué. Mais cette capacité à résister temporairement à une attaque n’est pas suffisante. Dans un conflit prolongé, la France dépendrait alors de ses alliés pour combler ses lacunes industrielles – une dépendance qui, en temps de crise, pourrait se révéler fatale.
Les sénateurs, lors de cette audition, ont d’ailleurs interrogé le général sur les priorités : faut-il d’abord combler les manques industriels ou renforcer les effectifs ? Sa réponse a été claire : les deux sont indispensables, mais l’accent doit être mis sur l’industrie. « Il est fondamental que nos concitoyens comprennent pourquoi de tels efforts leur sont demandés », a-t-il insisté, rappelant que le budget actuel reste inférieur à ce qui serait nécessaire pour une vraie autonomie stratégique.
Un appel à l’Europe : la survie passe par l’unité
Les propos du chef d’état-major ne visent pas seulement à alerter sur la situation française. Ils s’adressent aussi à l’Europe, dont l’unité militaire est plus que jamais menacée par les divisions internes et les priorités nationales divergentes. Sans une coopération renforcée, sans une industrie de défense européenne intégrée, sans une augmentation significative des budgets, le risque de décrochage est bien réel.
La France, avec son expertise technologique et son expérience opérationnelle, a un rôle clé à jouer. Mais pour cela, elle doit surmonter ses divisions politiques et accélérer la mutation de son industrie de défense. Le temps des demi-mesures est révolu : soit l’Europe se dote d’une véritable capacité de défense collective, soit elle risque de devenir un spectateur impuissant des guerres du XXIe siècle.
Alors que la loi de programmation militaire doit être adoptée dans les prochains jours, le message du général Mandon résonne comme un ultimatum : la France et l’Europe doivent agir maintenant, sous peine de payer le prix fort dans un avenir proche.
Les défis à relever pour éviter le pire
Pour sortir de cette impasse, plusieurs pistes se dégagent, même si leur mise en œuvre requerra un volontarisme politique sans faille :
1. Accélérer la production industrielle : La France doit passer d’un modèle artisanal à une production de masse, en s’inspirant des méthodes américaines ou chinoises. Cela implique des investissements massifs dans les usines et une simplification des procédures administratives, souvent pointées du doigt comme un frein à l’innovation.
2. Renforcer la coordination européenne : Les divergences entre États membres, notamment sur les priorités budgétaires, doivent être surmontées. Une agence européenne de défense renforcée pourrait être une solution, permettant de mutualiser les ressources et d’éviter les doublons coûteux.
3. Augmenter significativement le budget de la défense : Atteindre les 3 % du PIB recommandés par l’OTAN est une nécessité. Les 36 milliards d’euros supplémentaires annoncés dans la loi de programmation militaire sont un premier pas, mais restent insuffisants face à l’ampleur des défis.
4. Moderniser les équipements et les doctrines : Les conflits modernes, marqués par l’usage massif de drones et de missiles de précision, exigent une refonte des stratégies militaires. La France doit investir dans des systèmes de défense anti-drone, des réseaux de communication sécurisés et des capacités de cyberdéfense.
5. Sensibiliser l’opinion publique : Comme l’a souligné le général Mandon, il est crucial que les citoyens comprennent l’urgence de la situation. La défense nationale ne peut plus être considérée comme une variable d’ajustement budgétaire, mais comme une priorité absolue.Conclusion : l’heure des choix
Les alertes du général Mandon ne sont pas des prophéties alarmistes, mais des constats fondés sur des réalités tangibles. La France et l’Europe sont à la croisée des chemins : soit elles relèvent le défi et se dotent des moyens de leur ambition, soit elles courent le risque de devenir des puissances secondaires, incapables de protéger leurs intérêts dans un monde de plus en plus dangereux.
Le temps des promesses est révolu. Il est temps d’agir.