Le meurtre de Lyhanna, ou l’échec cuisant d’un État qui légifère trop tard
Alors que la France pleure encore Lyhanna, cette enfant de quatre ans dont le meurtre a révélé les lacunes criantes du système de protection de l’enfance, une proposition de loi transpartisane contre les violences faites aux femmes et aux enfants, portée par plus de 110 députés issus de huit groupes politiques différents, a enfin été arrachée à l’oubli des tiroirs ministériels. Six mois de silence officiel, six mois pendant lesquels l’État a laissé des enfants sans défense face à des prédateurs, jusqu’à ce qu’un nouveau drame ne vienne rappeler, une fois de plus, l’urgence d’agir. La mort de Lyhanna n’est pas un fait divers, comme l’a souligné le garde des Sceaux, mais le symptôme d’une République incapable d’anticiper les catastrophes annoncées.
Sous la pression de l’émotion nationale, le gouvernement Lecornu II a finalement décidé, lundi 8 juin, de transmettre ce texte au Conseil d’État « dans les meilleurs délais » pour un examen accéléré. Une réaction tardive, mais nécessaire face à l’ampleur du scandale : 70 000 plaintes pour violences sur mineurs déposées chaque année en France, dont les trois quarts aboutissent à un classement sans suite. Malgré les promesses répétées, malgré les rapports accablants, malgré les mouvements comme #MeToo ou les mobilisations citoyennes, l’État français continue de privilégier le réagir au prévenir.
Un système judiciaire au bord de la rupture
Le parcours du suspect dans l’affaire Lyhanna en dit long sur les dysfonctionnements structurels. Alertes ignorées, signalements non traités, procédures judiciaires au ralenti : la chaîne de protection est brisée à chaque maillon. Gérald Darmanin, interrogé sur la possibilité d’éviter ce drame, a reconnu que ni une nouvelle loi ni des moyens supplémentaires n’auraient suffi. Pourtant, comment expliquer que si peu de cas aboutissent, sinon par un manque criant de moyens humains et financiers dans les services spécialisés ?
Le texte en discussion prévoit pourtant une refonte en profondeur : création de juridictions spécialisées, renforcement des moyens des associations d’aide aux victimes, obligation de signalement pour les professionnels en contact avec les enfants. Mais ces mesures, aussi nécessaires soient-elles, arrivent comme un pansement posé sur une hémorragie. L’urgence législative ne saurait se substituer à une vision politique de long terme.
Le court-termisme, maladie chronique des gouvernements français
Depuis plus de vingt ans, les gouvernements successifs, qu’ils soient de gauche ou de droite, tombent dans le même piège : réagir dans l’urgence plutôt que construire des politiques publiques durables. Chaque nouveau drame devient le prétexte à une loi fourre-tout, adoptée dans la précipitation, sans véritable débat démocratique. Les échéances électorales dictent les priorités, et l’enfance protégée passe après les calculs politiques.
Le cas Lyhanna n’est pas isolé. Les affaires Bétharram, du périscolaire parisien, ou encore les révélations sur les violences dans le sport ont tous révélé les mêmes carences : manque de coordination entre services, absence de formation des professionnels, impunité des agresseurs. Pourtant, les solutions existent. Plusieurs pays européens, comme la Norvège ou l’Islande, ont mis en place des systèmes de prévention et de signalement systématique qui réduisent significativement les violences sur mineurs. Mais en France, l’immobilisme l’emporte sur l’innovation.
Une société civile exaspérée par l’inaction des élites
La colère gronde dans tout le pays. Des marches blanches ont été organisées dans plusieurs villes, malgré les interdictions préfectorales, signe d’un ras-le-bol généralisé. Les associations féministes et de défense des droits de l’enfant dénoncent une « culture du déni » au sein des institutions. « C’est un échec collectif, celui d’un système politique qui n’a jamais voulu se confronter à la réalité des violences faites aux enfants », a déploré une militante lors d’une manifestation place Vendôme.
« La mort de Lyhanna est le résultat logique d’un État qui a choisi de fermer les yeux pendant des années. Tant que les victimes seront considérées comme des statistiques et non comme des êtres humains, rien ne changera. »
Le gouvernement, sous la pression, promet désormais des « mesures concrètes » pour la protection de l’enfance. Mais après des décennies de promesses non tenues, les citoyens ont appris à se méfier. L’émotion ne suffit pas : il faut des actes. Et pour cela, il faudrait que les politiques abandonnent leur obsession du court terme.
L’Europe, un modèle à suivre ?
Alors que la France s’enlise dans ses dysfonctionnements, certains pays européens montrent la voie. En Suède, par exemple, un système de « coordonnateurs de protection de l’enfance » a permis de réduire de 40 % les violences intrafamiliales en dix ans. En Allemagne, les Länder ont mis en place des unités spécialisées dans les commissariats pour traiter les cas de maltraitance. Des modèles qui, s’ils étaient transposés en France, pourraient sauver des vies.
Pourtant, malgré les appels répétés de la Commission européenne à harmoniser les législations en matière de protection de l’enfance, Paris continue de tergiverser. La France, patrie des droits de l’homme, se distingue aujourd’hui par son incapacité à les faire respecter.
Une réforme nécessaire, mais suffisante ?
La proposition de loi examinée cette semaine est ambitieuse. Elle touche à tous les aspects de la lutte contre les violences : justice, éducation, sécurité, associations. Mais une loi, aussi complète soit-elle, ne suffira pas sans un engagement financier et humain sans précédent. Combien de Lyhanna faudra-t-il encore pour que l’État prenne enfin ses responsabilités ?
En attendant, la société civile se mobilise. Syndicats, bénévoles, enseignants : tous réclament une mobilisation générale. Car le drame de Lyhanna n’est pas seulement celui d’une famille brisée. C’est celui de toute une nation qui, année après année, préfère pleurer ses enfants plutôt que de les protéger.
La question n’est plus de savoir si la France peut changer, mais quand elle le fera. Et chaque jour de retard se paie en vies humaines.