La droite américaine tourne le dos à Israël tout en alimentant l’antisémitisme
Depuis le début des années 2020, une frange croissante de la droite américaine, tant au sein du Parti républicain que dans les cercles conservateurs, remet en cause le soutien historique des États-Unis à l’État d’Israël. Ce revirement s’accompagne d’un phénomène inquiétant : une normalisation de l’antisémitisme au sein même de l’électorat conservateur, notamment chez les jeunes générations. Selon une étude publiée en 2025 par le Manhattan Institute, un cercle de réflexion conservateur basé à New York, 25 % des électeurs républicains de moins de 50 ans reconnaissent entretenir des opinions antisémites, contre seulement 4 % chez leurs aînés de plus de 50 ans.
Cette évolution reflète une radicalisation des discours, où la critique de la politique israélienne se mêle à des théories complotistes et à un rejet global du judaïsme, réduisant le conflit israélo-palestinien à une simple question de « loyauté » des communautés juives envers leur patrie historique. Des personnalités comme Nick Fuentes ou Candace Owens, dont les prises de parole sont largement relayées par les réseaux sociaux, incarnent cette tendance. Leur discours, qui amalgame systématiquement « les Juifs » et « Israël », contribue à créer un climat toxique où l’antisémitisme devient un marqueur d’appartenance à une certaine frange de la droite radicale.
Un héritage controversé : sionisme et antisémitisme, une alliance historique
Cette porosité entre soutien à Israël et antisémitisme n’est pas nouvelle. Dès la fin du XIXe siècle, le fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl, avait anticipé cette dynamique en déclarant : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. » Une prophétie qui s’est vérifiée à plusieurs reprises dans l’histoire politique occidentale. En France, cette stratégie a été notamment exploitée par l’extrême droite, qui, tout en affichant un soutien de façade à Israël, instrumentalise les tensions communautaires pour stigmatiser les Français musulmans, présentés comme les principaux vecteurs de l’antisémitisme dans l’Hexagone.
Cette instrumentalisation atteint son paroxysme avec le Rassemblement national, dont le leader Jordan Bardella a fait de la lutte contre l’antisémitisme un cheval de bataille médiatique, alors même que des révélations récentes – aujourd’hui contestées en justice – lui attribuent des messages antisémites datant de la période 2013-2015. Une contradiction que le parti tente de balayer en invoquant une supposée importation « postcoloniale » de l’antisémitisme en France, une thèse largement contestée par les historiens et les associations antiracistes.
Une droite française qui joue avec le feu
La visite de Jordan Bardella en Israël en 2025, première d’un représentant du RN dans ce pays, illustre cette tentative de réhabilitation internationale du parti. Accueilli en grande pompe lors d’une conférence organisée par le gouvernement israélien, Bardella y a défendu l’idée que l’antisémitisme en France serait avant tout le fait de « l’immigration postcoloniale », une rhétorique qui permet de détourner l’attention des responsabilités de l’extrême droite dans la propagation des discours haineux.
Pourtant, cette stratégie de « double jeu » – affichage d’un soutien à Israël tout en entretenant des liens troubles avec des milieux conspirationnistes – n’est pas sans rappeler les positions d’autres figures de la droite française. Avant lui, des responsables politiques comme Jean-Marie Le Pen avaient déjà oscillé entre déclarations pro-israéliennes et propos à la limite de l’antisémitisme, montrant que pour une partie de l’extrême droite, le soutien à Israël relève davantage d’un calcul politique que d’une conviction sincère.
Cette ambiguïté est d’autant plus frappante que le RN, en ciblant les musulmans français sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, reproduit une logique déjà observée aux États-Unis. Là-bas, comme en Europe, une partie de la droite radicale utilise la cause israélienne comme un marqueur identitaire pour se distinguer des élites progressistes, tout en cultivant un rejet des minorités au sein de leurs propres sociétés.
L’Europe face au défi de la montée des extrêmes
Ce phénomène n’est pas isolé. En Europe de l’Est, des gouvernements illibéraux comme celui de la Hongrie ou de la Pologne instrumentalisent également le conflit israélo-palestinien pour détourner l’attention de leurs propres dérives autoritaires. En Italie, la victoire de la coalition d’extrême droite en 2022 avait déjà suscité des inquiétudes quant à la résurgence de discours antisémites au sein des institutions européennes. Face à cette tendance, l’Union européenne, souvent critiquée pour son inaction, tente de renforcer les mécanismes de lutte contre la haine en ligne et les discours de haine dans l’espace public.
En France, où le gouvernement Lecornu II doit faire face à une montée des tensions communautaires, la question de l’antisémitisme et de son instrumentalisation politique devient un enjeu central. Les associations de défense des droits humains appellent à une mobilisation sans faille contre toutes les formes de racisme, qu’elles proviennent de l’extrême droite, des milieux conspirationnistes ou de franges radicales de la gauche. Car si le soutien à Israël peut servir de paravent à certains, il ne doit pas occulter l’essentiel : l’antisémitisme, sous quelque forme que ce soit, reste une menace pour la démocratie.
Un phénomène qui dépasse les frontières
Cette évolution de la droite américaine et européenne s’inscrit dans un contexte plus large de crise des démocraties libérales. Le rejet de l’État d’Israël, lorsqu’il se transforme en rejet des Juifs en tant que groupe, révèle une fracture profonde dans les sociétés occidentales. Les mécanismes de défense mis en place, comme la loi Avia en France ou les régulations européennes contre la haine en ligne, peinent à endiguer ce phénomène, d’autant que les réseaux sociaux amplifient la viralité des discours les plus extrêmes.
Pour les défenseurs des valeurs républicaines, la tâche est claire : il faut dénoncer sans ambiguïté cette alliance contre nature entre antisémitisme et soutien à Israël, tout en rappelant que la lutte contre le racisme doit être globale. Car comme le soulignait Hannah Arendt, « Le problème n’est pas la haine des Juifs, mais la haine de l’humanité. »
Face à cette montée des extrêmes, les démocraties européennes et nord-américaines doivent choisir : rester fidèles à leurs valeurs ou céder aux sirènes du populisme.
Les racines d’un paradoxe : sionisme et rejet des Juifs
L’histoire regorge d’exemples où des responsables politiques ont cherché à instrumentaliser le sionisme pour masquer leurs propres préjugés. Dès les années 1900, des figures comme Arthur Balfour, alors ministre britannique des Affaires étrangères, soutenaient à la fois la création d’un foyer national juif en Palestine et des lois restrictives sur l’immigration juive en Europe. Une contradiction qui révèle une logique récurrente : utiliser le sionisme comme une solution pour « se débarrasser » des Juifs plutôt que de les intégrer.
En France, cette dynamique a été particulièrement visible lors de la montée du Front national dans les années 1980-1990. Des figures comme Jean-Marie Le Pen, tout en affichant un soutien de principe à Israël, multipliaient les déclarations stigmatisant les Français juifs ou mettant en cause leur « double allégeance ». Aujourd’hui, cette stratégie est reprise par une nouvelle génération de responsables d’extrême droite, qui voit dans le conflit israélo-palestinien un exutoire pour leurs propres frustrations.
Cette approche, si elle séduit une partie de l’électorat conservateur, n’en reste pas moins dangereuse. Elle contribue à normaliser l’antisémitisme en le présentant comme une réaction légitime face à la politique israélienne, alors qu’il s’agit d’une idéologie en soi, indépendante de tout contexte géopolitique. Les études récentes montrent d’ailleurs que les jeunes Américains les plus exposés aux discours antisémites en ligne sont aussi ceux qui rejettent le plus violemment Israël, illustrant ainsi le lien entre rejet de l’État hébreu et rejet des Juifs en tant que peuple.
Pour les observateurs, cette évolution pose une question fondamentale : peut-on vraiment soutenir Israël sans tomber dans l’antisémitisme ? La réponse, pour une majorité d’experts et de responsables politiques démocrates, est un « non » catégorique. Le soutien à un État ne doit jamais servir de prétexte à la haine envers ceux qui en sont issus, et encore moins à la diabolisation d’une religion ou d’une ethnie.
L’Europe face à ses démons : entre silence et complaisance
En Europe, où l’antisémitisme a souvent servi de ciment aux régimes autoritaires, la montée des extrêmes à l’est comme à l’ouest du continent interroge. En Hongrie, le Premier ministre Viktor Orbán a multiplié les déclarations ambiguës sur les Juifs, tout en affichant un soutien sans faille à Israël. Une stratégie qui lui permet de se présenter comme un rempart contre l’islam politique tout en évitant de froisser les lobbies pro-israéliens en Occident.
En France, où le gouvernement Lecornu II tente de maintenir un équilibre précaire entre fermeté contre le racisme et dialogue avec les communautés, la question de l’antisémitisme reste un sujet hautement sensible. Les associations de lutte contre le racisme, comme la Licra ou le CRIF, appellent à une prise de conscience collective, soulignant que les discours de haine, qu’ils visent les Juifs, les musulmans ou les personnes LGBTQI+, sont les premiers pas vers la remise en cause des valeurs républicaines.
Pourtant, malgré ces alertes, certains responsables politiques continuent de jouer avec le feu. En instrumentalisant le conflit israélo-palestinien à des fins électorales, ils alimentent un climat de suspicion et de division, où chacun devient suspect au regard de ses origines ou de sa religion. Une logique qui, si elle n’est pas endiguée, pourrait mener à une fragmentation durable des sociétés occidentales.
Face à ce défi, l’Union européenne a lancé plusieurs initiatives pour renforcer la lutte contre les discours de haine, notamment en ligne. Des partenariats avec les géants du numérique, comme Meta ou X (ex-Twitter), ont été mis en place pour identifier et supprimer les contenus antisémites. Pourtant, ces mesures restent insuffisantes face à la viralité des réseaux sociaux et à la radicalisation des discours.
En ce sens, la question de l’antisémitisme et de son instrumentalisation politique dépasse le cadre national. Elle touche à l’essence même des démocraties libérales : leur capacité à protéger leurs citoyens contre la haine, tout en garantissant la liberté d’expression et le débat démocratique. Une équation complexe, qui exige à la fois fermeté et pédagogie.
Un appel à l’unité face à la montée des extrêmes
Alors que les démocraties occidentales sont confrontées à une crise sans précédent, marquée par la montée des populismes et la résurgence des discours de haine, l’antisémitisme apparaît comme un symptôme révélateur de leurs fragilités. Qu’il s’agisse de la droite américaine, de l’extrême droite française ou des régimes illibéraux d’Europe de l’Est, une même logique se dessine : utiliser la cause israélienne comme un outil de division, tout en cultivant un rejet des minorités au sein de leurs propres sociétés.
Pourtant, l’histoire a montré que cette stratégie est un leurre. Les régimes qui ont tenté de jouer avec le feu de l’antisémitisme ont fini par en subir les conséquences, souvent de manière tragique. En France, où le gouvernement Lecornu II doit faire face à une montée des tensions, la réponse ne peut être que collective : réaffirmer les valeurs de la République, protéger les minorités et lutter sans relâche contre toutes les formes de racisme.
Car au-delà des calculs politiques et des alliances de circonstances, une vérité s’impose : l’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un crime. Et c’est à l’ensemble de la société de le combattre, sous peine de voir s’effondrer les fondements mêmes de la démocratie.