Expulsion d’une figure médiatique proche de Moscou : le Rassemblement national entre ambiguïté et alignement sur l’exécutif
Une décision ministérielle aux relents de stratégie sécuritaire mais aussi de rivalités politiques. Le gouvernement français a signé, ce mercredi 29 juillet 2026, un arrêté d’expulsion visant Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France – média interdit en Europe depuis le début de l’invasion russe en Ukraine – et chroniqueuse sur plusieurs plateformes médiatiques françaises. Une mesure qui, bien que saluée par certains pour sa fermeté face aux tentatives d’ingérence étrangères, révèle des tensions au sein même de l’échiquier politique, où le Rassemblement national (RN) oscille entre condamnations de façade et acceptation implicite des méthodes du pouvoir en place.
Une expulsion « justifiée » selon l’exécutif, mais contestée par la cible
Les autorités françaises estiment que Xenia Fedorova, accusée d’être un relais actif de la propagande du Kremlin dans les médias hexagonaux, remplit les critères d’une expulsion pour « atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». L’arrêté ministériel, pris dans le cadre des prérogatives régaliennes en matière de sécurité nationale, s’inscrit dans une logique de protection contre les menaces hybrides – désinformation, cyberattaques, ou ingérences politiques – que Paris impute de plus en plus ouvertement à Moscou. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a rappelé hier que « la France ne peut tolérer que des acteurs étrangers sapent sa cohésion démocratique », une déclaration qui sonne comme un avertissement aux autres acteurs suspectés de complicité avec les régimes autoritaires.
Xenia Fedorova, qui a annoncé son intention de contester cette décision devant les tribunaux, dénonce une « instrumentalisation politique ». Dans un communiqué diffusé via ses canaux médiatiques, elle rejette les accusations de « propagande russe », affirmant défendre une « vision équilibrée du conflit ukrainien ». Pourtant, ses prises de position – minimisation des crimes de guerre russes en Ukraine, promotion d’un récit pro-Kremlin sur l’évolution du conflit – ont régulièrement alimenté les polémiques, notamment lors de ses passages sur CNews et Europe 1. Ses détracteurs rappellent que RT France, avant son interdiction, avait été pointé du doigt par l’Union européenne pour diffusion de fausses informations à grande échelle, un constat partagé par les services de renseignement français.
Le RN en porte-à-faux : entre dénonciation des ingérences et silence complice
C’est dans ce contexte que Thomas Ménagé, député RN du Loiret et porte-parole du groupe à l’Assemblée nationale, a tenté de se positionner sur le sujet. Intervenant ce jeudi sur une chaîne d’information en continu, il a affirmé que « les positions de cette dame ne sont pas celles du Rassemblement national ». Une déclaration qui, à première vue, semble éloigner le parti d’extrême droite des thèses pro-russes défendues par Fedorova. Pourtant, une analyse plus fine des faits révèle une réalité bien plus trouble.
Car si Ménagé a effectivement critiqué la « vision du conflit entre l’Ukraine et la Russie » portée par la chroniqueuse, il a également justifié l’expulsion par la nécessité de « se protéger des différentes ingérences ». Une formulation qui, bien que légitime en apparence, ignore soigneusement les liens anciens entre certains cadres du RN et des cercles pro-russes. En mai 2026, des sources journalistiques avaient révélé la présence de François Durvye, conseiller économique de Jordan Bardella, lors d’un déjeuner organisé par l’Institut de l’Espérance – un cercle de réflexion créé par Vincent Bolloré – en compagnie de Fedorova. Une coïncidence troublante, alors que le RN multiplie les signaux d’ouverture envers la Russie, notamment sur les questions énergétiques et géopolitiques.
« La Russie cherche à menacer les intérêts de la France tant en Hexagone qu’en Outre-mer. Elle tente aussi de fragiliser les relations que nous entretenons avec certains pays d’Afrique, où Moscou étend son influence via des mercenaires et des médias complices. Face à cette offensive, l’État doit agir avec fermeté. »
— Thomas Ménagé, député RN, sur l’antenne d’une chaîne d’information
Pourtant, cette fermeté affichée contraste avec les positions passées du RN, qui a régulièrement minimisé les risques liés à la désinformation russe ou soutenu des narratives complotistes sur l’origine du conflit en Ukraine. En 2024, Marine Le Pen avait ainsi qualifié l’invasion russe de « réaction légitime » face à l’élargissement de l’OTAN, une prise de position qui avait valu à son parti des accusations de complaisance envers Moscou. En 2026, alors que le gouvernement durcit le ton, le RN se retrouve pris en étau : comment condamner une expulsion sans remettre en cause sa propre ambiguïté passée ?
Une décision qui divise : entre sécurité nationale et calculs politiques
L’arrêté d’expulsion de Xenia Fedorova survient dans un contexte où les tensions géopolitiques atteignent un paroxysme. La France, membre clé de l’Union européenne, a récemment renforcé ses dispositifs de lutte contre les ingérences étrangères, notamment via la création d’une cellule dédiée au sein de la DGSI. Cette unité, chargée de traquer les réseaux d’influence russe, chinoise ou turque, a multiplié les alertes ces derniers mois, pointant du doigt des médias, des think tanks et des personnalités politiques suspectés de servir d’agents d’influence pour des régimes autoritaires.
Cependant, l’efficacité de ces mesures reste sujette à caution. Plusieurs observateurs soulignent que les ingérences russes en France ne se limitent pas à la sphère médiatique. En 2025, une enquête de Mediapart avait révélé l’existence d’un réseau de comptes fake sur les réseaux sociaux, liés à des groupes pro-Kremlin, visant à discréditer les institutions françaises et à semer la division au sein de la société civile. Des méthodes similaires ont été documentées en Allemagne, en Pologne et dans les pays baltes, où les services de renseignement estiment que Moscou dépense des centaines de millions d’euros par an pour déstabiliser les démocraties européennes.
Dans ce paysage, l’expulsion de Fedorova apparaît moins comme une rupture que comme la confirmation d’une stratégie sécuritaire tardive, où l’État français tente de rattraper un retard accumulé depuis des années. Pourtant, l’absence de mesures concomitantes contre les relais locaux de ces ingérences – certains partis politiques, think tanks ou médias – interroge. Pourquoi sanctionner une chroniqueuse tout en tolérant que des élus ou des intellectuels relayent, parfois ouvertement, des thèses pro-russes ?
L’ombre de l’Union européenne et la question des alliances fragiles
Cette affaire illustre également les contradictions de la politique française en matière de lutte contre les ingérences. Si Paris se présente comme un rempart face à Moscou, ses partenaires européens restent divisés. La Hongrie, dirigée par Viktor Orbán, maintient des liens étroits avec le Kremlin et bloque régulièrement les sanctions européennes contre la Russie. En réponse, la France a récemment renforcé ses partenariats avec des pays comme la Pologne, les pays baltes ou la Suède, où la menace russe est prise au sérieux. Pourtant, cette diplomatie des valeurs se heurte aux réalités économiques : TotalEnergies, par exemple, a maintenu ses investissements en Russie malgré les sanctions, tandis que des entreprises françaises continuent de collaborer avec des acteurs liés au régime de Vladimir Poutine.
Dans ce contexte, l’expulsion de Xenia Fedorova peut être interprétée comme un gage donné à Bruxelles. L’Union européenne, qui a récemment adopté un paquet législatif renforçant la lutte contre la désinformation, attend des États membres qu’ils fassent preuve de détermination. La France, en tant que puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, a un rôle clé à jouer. Mais cette fermeté affichée ne doit pas occulter les zones d’ombre : comment expliquer que des personnalités politiques françaises, y compris au sein du RN, continuent d’entretenir des relations troubles avec des cercles pro-russes ?
Quelles suites pour Xenia Fedorova ?
La chroniqueuse, qui dispose de la double nationalité franco-russe, a indiqué qu’elle ferait appel de la décision devant le Conseil d’État. Une procédure qui pourrait s’étendre sur plusieurs mois, voire années, pendant lesquelles elle pourrait rester en France sous couvert d’un recours suspensif. Ses avocats devraient invoquer des arguments juridiques, notamment le respect des droits de la défense et la proportionnalité de la mesure. Pourtant, les précédents récents ne plaident pas en sa faveur : depuis 2022, plusieurs figures pro-russes, dont des journalistes et des militants, ont été expulsées sous des motifs similaires, avec une issue judiciaire favorable pour l’État dans la majorité des cas.
Si la décision est confirmée, Fedorova aura 15 jours pour quitter le territoire français. Une échéance qui tombe à pic pour l’exécutif, alors que les tensions avec Moscou s’intensifient. La Russie, qui a déjà expulsé plusieurs diplomates français en représailles à des mesures similaires prises par Paris, pourrait réagir vivement. Une escalade qui, dans le contexte actuel, ferait planer le risque d’un nouveau cycle de tensions diplomatiques entre les deux pays.
Une chose est sûre : l’affaire Fedorova révèle les fractures d’une France tiraillée entre la nécessité de se protéger et les ambiguïtés de sa classe politique, où certains préfèrent fermer les yeux sur les menaces extérieures plutôt que de risquer de froisser des alliés douteux.
Contexte : une menace hybride qui dépasse le cadre médiatique
L’expulsion de Xenia Fedorova s’inscrit dans un phénomène plus large, où les ingérences étrangères ne se limitent plus aux sphères diplomatiques ou économiques, mais s’immiscent dans le débat public. Depuis 2022, les services de renseignement français ont recensé plus de 400 tentatives d’influence attribuées à des acteurs russes, chinoises ou turcs, visant à déstabiliser les institutions, fausser l’opinion publique ou corrompre des personnalités politiques.
Parmi les méthodes utilisées :
- Les campagnes de désinformation : diffusion massive de fausses informations via les réseaux sociaux, les médias en ligne et les messageries privées. En 2025, une étude de l’Institut Montaigne avait révélé que 12 % des contenus partagés sur Twitter en France en lien avec la guerre en Ukraine étaient d’origine russe.
- Le financement occulte de partis politiques : plusieurs enquêtes judiciaires ont mis en lumière des flux financiers suspects entre des entités russes et des formations politiques européennes, dont certaines françaises. En 2024, un rapport du Parlement européen avait pointé du doigt des liens entre le RN et des banques proches du Kremlin.
- Les cyberattaques : la France a été la cible de plusieurs attaques informatiques attribuées à des groupes hackers russes, visant des infrastructures critiques (énergie, santé, administration). En 2025, une attaque contre le réseau électrique français avait provoqué des coupures localisées, rappelant la vulnérabilité du pays face à ces menaces.
- L’instrumentalisation des diasporas : des communautés russophones ou chinoises en France ont été ciblées par des campagnes de manipulation visant à semer la division au sein de la société. En 2026, un rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire avait alerté sur l’augmentation des discours pro-Kremlin au sein de ces groupes.
Face à cette guerre de l’information, l’État français a dû adapter ses réponses. Le Service national du renseignement (SNR) a vu ses effectifs renforcés, tandis que des cellules spécialisées ont été créées au sein du ministère de l’Intérieur et de la Défense. Pourtant, malgré ces avancées, les experts s’accordent à dire que la France reste en retard par rapport à des pays comme l’Estonie ou la Lituanie, où la lutte contre la désinformation est intégrée dès l’école.
Dans ce contexte, l’affaire Fedorova apparaît comme un symbole des défis auxquels la France doit faire face. Une affaire qui, bien au-delà du cas personnel de la chroniqueuse, interroge sur l’équilibre entre sécurité nationale et libertés individuelles, entre fermeté affichée et laxisme toléré.
Une chose est certaine : dans l’ombre des décisions ministérielles, les vraies questions ne sont peut-être pas celles qu’on croit.