Fortunes des ultra-riches : l'État dans l'aveuglement, le Sénat exige la transparence

Par Aporie 17/06/2026 à 17:22
Fortunes des ultra-riches : l'État dans l'aveuglement, le Sénat exige la transparence

Fortunes des ultra-riches : le Sénat révèle l’opacité fiscale scandaleuse en France. 23 % des millionnaires paient moins de 10 % d’impôt. Un système qui coûte des milliards à l’État et creuse les inégalités sociales.

L'opacité fiscale des grandes fortunes : un scandale qui dure depuis deux décennies

« La France a perdu la mémoire de ses milliardaires. » Ce constat cinglant, livré par les sénateurs après des mois d’enquête, résume l’ampleur du scandale fiscal qui frappe le pays. Alors que les classes moyennes et populaires subissent les effets ravageurs de l’inflation et des réformes successives, une partie des plus grandes fortunes françaises échappe toujours à tout contrôle. Une « boîte noire » s’est refermée sur le patrimoine des ultra-riches depuis près de vingt ans, rendant toute tentative de réforme fiscale aussi inefficace qu’illusoire.

Mercredi 17 juin 2026, la commission des finances du Sénat, dirigée par le socialiste Claude Raynal et le républicain Jean-François Husson, a rendu public un rapport accablant. Malgré des mois de travail, les parlementaires n’ont pu obtenir les données essentielles sur les fortunes colossales qui prospèrent dans l’ombre. Les chiffres, quand ils existent, sont partiels, incomplets et souvent tardifs. Résultat : l’État ignore toujours qui sont ces contribuables, combien ils possèdent, et surtout, combien ils paient – ou ne paient pas – d’impôts.

Cette opacité n’est pas un hasard. Elle est le fruit d’une politique délibérée, où les gouvernements successifs, qu’ils soient de droite ou d’extrême droite, ont consciemment laissé s’installer un système de fraude légale. Une fraude qui coûte des milliards à l’État chaque année, au moment où les collectivités locales doivent serrer leur budget et où les services publics se dégradent.

Des millionnaires qui ne paient pas d’impôt sur le revenu : le scandale révélé par un ancien ministre

Tout a commencé par une révélation surprenante. Le 11 janvier 2026, Éric Lombard, alors ministre de l’Économie, lâche dans la presse : « Parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu. » Une affirmation qui a provoqué un tollé, tant elle semble défier toute logique fiscale. Pourtant, sous la pression des sénateurs, Bercy a fini par confirmer ces chiffres : en 2024, 13 324 foyers assujettis à l’IFI – c’est-à-dire disposant d’un patrimoine immobilier supérieur à 1,3 million d’euros – ont déclaré un impôt sur le revenu nul ou même négatif.

Mais les sénateurs ne se sont pas arrêtés là. En élargissant leur enquête, ils ont découvert que 56 657 foyers millionnaires – toujours au regard de l’IFI – étaient soumis à un taux moyen d’imposition inférieur à 10 %. Après élimination des non-résidents, des défunts et des fonctionnaires internationaux, ce chiffre reste impressionnant : 43 845 foyers millionnaires bénéficient ainsi d’une fiscalité ultra-avantageuse. Autrement dit, 23 % des détenteurs d’un patrimoine immobilier supérieur à 1,3 million d’euros paient peu ou pas d’impôt sur le revenu.

Ces chiffres, obtenus de haute lutte, ne représentent qu’une infime partie de l’iceberg. Car l’IFI, rappelons-le, ne couvre que l’immobilier. Que dire des fortunes placées dans des holdings, des trusts, des œuvres d’art ou des comptes à l’étranger ? Rien. Ou presque. L’État ignore tout de ces actifs, faute d’avoir mis en place les outils nécessaires pour les traquer.

« Connaître les patrimoines pour réparer les fractures » : l’appel désespéré des sénateurs

Face à cette situation, les rapporteurs du Sénat ne cachent plus leur exaspération. «

On connaît beaucoup mieux la situation des ménages pauvres que celle des plus aisés. Si l’on veut réparer les fractures sociales, il faut commencer par la base : connaître. Connaître les patrimoines. Il revient donc au gouvernement de mener un travail d’expertise et de chiffrage, pour pouvoir ensuite modifier éventuellement la fiscalité.
» Ces mots, prononcés par Jean-François Husson, résument l’absurdité du système actuel. Comment lutter contre les inégalités quand on ignore l’ampleur des richesses qui échappent à l’impôt ?

Le rapport sénatorial ne se contente pas de dénoncer l’opacité. Il propose une série de mesures concrètes pour y mettre fin. Parmi elles, la création d’un fichier national des patrimoines, alimenté par les banques, les notaires et les administrations fiscales. Une mesure qui, si elle était appliquée, permettrait enfin de disposer d’une vision claire des inégalités en France.

Mais le gouvernement de Sébastien Lecornu semble réticent. Malgré les appels répétés des sénateurs, Bercy tergiverse. Les raisons ? Probablement une combinaison de pression des lobbies économiques et de peur des réformes fiscales qui en découleraient. Car une fois les données connues, comment justifier que des milliardaires paient moins d’impôts que des enseignants ou des infirmières ?

Pourtant, les exemples étrangers montrent que la transparence fiscale est possible. En Suède, en Norvège ou au Canada, des registres publics permettent de consulter les patrimoines des contribuables. Résultat : une fiscalité plus juste, et une confiance retrouvée dans l’État. Pourquoi la France, patrie des Lumières, en serait-elle incapable ?

L’Union européenne face au scandale de l’évasion fiscale française

Ce scandale ne concerne pas seulement la France. Il s’inscrit dans un contexte plus large, où les paradis fiscaux et les montages juridiques permettent aux ultra-riches de soustraire des fortunes colossales à l’impôt. Une évasion qui prive les États de ressources indispensables pour financer les services publics, l’éducation ou la santé.

L’Union européenne, consciente du problème, a tenté de réagir. En 2023, elle a adopté une directive obligeant les États membres à publier les données sur les multinationales et les fortunes. Mais la France, malgré ses discours sur la justice fiscale, traîne des pieds. Comme si elle craignait de froisser ses élites économiques, ou pire, de révéler l’ampleur de leur évasion fiscale.

Ironie de l’histoire : alors que Paris se présente comme le champion de la lutte contre les paradis fiscaux, le pays lui-même abrite l’un des systèmes les plus opaques d’Europe. Une situation d’autant plus intenable que Emmanuel Macron, en 2017, avait fait de la « justice fiscale » un pilier de son programme. Aujourd’hui, force est de constater que les promesses sont restées lettre morte.

Que faire face à l’inaction gouvernementale ?

Face à l’immobilisme de l’exécutif, les sénateurs appellent à une mobilisation plus large. «

Il ne s’agit pas seulement de taxer davantage les riches, mais de les faire contribuer à hauteur de leurs moyens. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit : les plus aisés profitent des niches fiscales, des exemptions et des montages juridiques pour payer moins que les classes moyennes.
» Ces mots, signés par un haut fonctionnaire anonyme, résument l’injustice criante du système actuel.

Plusieurs pistes sont évoquées pour briser cette opacité. La première serait de rendre public le fichier national des patrimoines, comme le font déjà plusieurs pays européens. Une mesure qui permettrait aux citoyens de savoir qui possède quoi, et de demander des comptes à leurs dirigeants. La seconde serait d’instaurer un impôt minimum mondial sur les grandes fortunes, comme le propose l’OCDE. Une initiative qui limiterait les possibilités de fraude transfrontalière.

Enfin, certains experts plaident pour une réforme en profondeur de l’IFI, afin qu’il intègre l’ensemble des actifs et non plus seulement l’immobilier. Une mesure qui, si elle était appliquée, permettrait de récupérer plusieurs milliards d’euros par an, sans toucher aux classes moyennes.

Mais toutes ces solutions se heurtent à un mur : l’opposition farouche des lobbies économiques et des partis de droite, qui brandissent à chaque fois l’épouvantail de la « fuite des capitaux » ou de la « désincitation à l’investissement ». Des arguments fallacieux, souvent brandis pour masquer une réalité plus simple : les milliardaires ne veulent pas payer.

Alors que le pouvoir d’achat s’effondre, que les services publics se dégradent et que les inégalités explosent, la question n’est plus de savoir si la France doit réformer son système fiscal. Elle est de savoir quand. Et surtout, sous quelle pression politique.

Les pistes ignorées par le gouvernement : un choix politique assumé ?

Si le rapport sénatorial a le mérite de mettre en lumière les failles du système, il passe sous silence une évidence : l’opacité fiscale des grandes fortunes n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de décisions politiques prises au plus haut sommet de l’État.

Depuis des années, les gouvernements successifs – qu’ils soient de droite, de centre ou même de gauche modérée – ont démantelé les outils de contrôle fiscal. Les effectifs de la direction générale des finances publiques (DGFiP) ont été réduits, les contrôles ciblés sur les grandes fortunes ont été supprimés, et les paradis fiscaux ont été maintenus dans l’ombre. Une politique qui, coïncidence, coïncide avec la montée en puissance des milliardaires français sur la scène internationale.

Pire encore : certains responsables politiques n’hésitent pas à défendre ouvertement les intérêts des ultra-riches. En 2024, plusieurs députés de droite et d’extrême droite ont tenté de supprimer l’IFI, au prétexte qu’il « pénaliserait l’investissement ». Une mesure qui, si elle avait abouti, aurait encore renforcé l’opacité fiscale en France.

Face à cette situation, les sénateurs appellent à une prise de conscience collective. «

La transparence fiscale n’est pas une option, c’est une obligation démocratique. Comment demander aux citoyens de faire des efforts si les plus riches continuent de bénéficier de régimes dérogatoires ?
» Ces mots, prononcés par un membre de la commission, résument l’enjeu : sans justice fiscale, il n’y a pas de justice sociale.

Alors que les élections de 2027 approchent, la question des inégalités fiscales risque de devenir un sujet central du débat politique. Les partis de gauche, notamment, pourraient en faire un cheval de bataille. Mais une chose est sûre : si rien ne change d’ici là, le scandale des fortunes invisibles continuera de pourrir la démocratie française.

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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Commentaires (3)

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Patrick du 67

il y a 6 jours

@quiberon Exactement. Et vous trouvez ça normal ? 23% des millionnaires à moins de 10% d'impôt ? C'est du vol organisé.

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Quiberon

il y a 6 jours

Encore un rapport qui va finir dans un tiroir... Bon, on sait tous que la transparence fiscale, c’est comme le chômage de longue durée : tout le monde en parle, personne ne fait rien. Mouais.

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Ophélie

il y a 6 jours

nooooon mais c’est pas possible ça ??? ils nous prennent vraiment pour des billes à la fin... md pas sptnd !! sa fait des milliards en moins pour les hopitaux et les écoles et tout... et eux ils se barrent à isorre ???? pfff...

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