Intercommunalités : le pouvoir local au cœur d’un bras de fer politique après les municipales

Par Renaissance 06/04/2026 à 07:31
Intercommunalités : le pouvoir local au cœur d’un bras de fer politique après les municipales

Après les municipales, les intercommunalités élisent leurs dirigeants dans un scrutin méconnu mais stratégique. Entre cohabitations tendues, montée du RN et de LFI, et défis démocratiques, leur avenir s’annonce aussi crucial que contesté.

Un scrutin méconnu aux enjeux majeurs

Alors que les projecteurs restent braqués sur les mairies, les intercommunalités s’apprêtent à vivre leur propre élection, un scrutin aussi discret que stratégique. À l’issue des municipales, ces structures administratives, souvent ignorées des citoyens, voient leurs dirigeants être désignés pour les six prochaines années. Pourtant, leur rôle est déterminant : gestion des déchets, des transports, des politiques économiques, ou encore pilotage des grands chantiers culturels et sportifs. Une responsabilité qui dépasse largement le cadre communal, mais dont la légitimité démocratique reste fragile.

« C’est un couple siamois, la commune et l’intercommunalité », explique Eric Kerrouche, politologue au Cevipof et sénateur socialiste des Landes. « Elles ont besoin l’une de l’autre pour avancer, mais leurs compétences sont centrales et stratégiques. Ce scrutin est donc structurant pour l’avenir des territoires ». Une analyse partagée par Martial Foucault, co-auteur avec Kerrouche de l’ouvrage Le casse-tête démocratique : l’avenir des communes.

Avec 1 252 établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) en France, répartis en quatre catégories – communautés de communes, d’agglomération, urbaines et métropoles –, ces structures gèrent des budgets colossaux et des compétences essentielles. Pourtant, leur fonctionnement reste opaque pour une grande partie de l’électorat. Une situation qui interroge : comment concilier efficacité administrative et légitimité démocratique dans un système où les citoyens peinent à identifier les responsables ?

Lyon et Marseille, laboratoires des tensions politiques

À Lyon, la Métropole a déjà élu sa nouvelle présidente, Véronique Sarselli, maire Les Républicains de Sainte-Foy-lès-Lyon. Succédant à un écologiste, elle devra composer avec Grégory Doucet, maire de Lyon et figure de la gauche écologiste. Une cohabitation potentiellement explosive, même si Sarselli a promis une « logique de coopération constructive ». « Lorsque les intérêts de la Métropole seront en jeu, je défendrai ses positions avec clarté », a-t-elle déclaré lors de son discours d’investiture. Un équilibre délicat dans une ville où les clivages politiques sont profonds.

À Marseille, l’expérience des dernières années a montré les limites de ces cohabitations. Dirigée par Martine Vassal (LR), la Métropole a été le théâtre de blocages répétés face à la majorité municipale de gauche de Benoît Payan. Le plan « Marseille en grand », lancé par Emmanuel Macron en 2021, a pâti de ces tensions, comme l’a révélé un rapport de la Chambre régionale des comptes en octobre 2024. « Un plan conçu de manière précipitée, sans concertation préalable avec les acteurs locaux », soulignait le document, pointant aussi la responsabilité de l’État. À l’approche du scrutin du 7 avril, les élus locaux semblent déterminés à éviter un nouveau « cirque », comme le résume un membre de la majorité Payan : « Ça a été tellement tendu que personne n’a envie de recommencer ».

Le consensus, une règle informelle mais fragile

Malgré les divergences politiques, les intercommunalités ont longtemps fonctionné sur un mode de gouvernance consensuelle. « Même avec des réalités politiques fortes, les débats restent généralement apaisés », observe Eric Kerrouche, qui a présidé la communauté de communes de Maremne-Adour-Côte-Sud entre 2008 et 2017. Une logique de compromis qui rappelle celle des institutions européennes, selon le constitutionnaliste Benjamin Morel : « Une intercommunalité qui fonctionne est une intercommunalité où chacun peut rentrer chez soi en disant « j’ai gagné » ».

Cette culture du dialogue est particulièrement marquée dans les zones rurales, où les maires sont souvent élus sur des critères de proximité plutôt que d’étiquette politique. « Dans notre intercommunalité, on avait un adage : « on ne fait pas de politique à l’intérieur de cet échelon ». On essayait de faire fonctionner les choses ensemble, dans un esprit de pragmatisme », témoigne Fanny Lacroix, maire de Châtel-en-Trièves (Isère) et vice-présidente de l’Association des maires ruraux de France. Mais cette tradition pourrait être remise en cause par l’arrivée de nouvelles forces politiques.

Car les élections municipales de 2026 ont rebattu les cartes. Avec des scores historiques, La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) vont désormais peser dans les instances communautaires. Dans le Pas-de-Calais, Ludovic Pajot, maire RN de Bruay-la-Buissière, a vu ses effectifs exploser : « Pour la communauté d’agglomération de Lens-Liévin, on passe de deux à 25 élus communautaires. Pour Béthune-Bruay, Artois-Lys Romane, de huit à vingt. On va peser davantage », se félicite-t-il. Une dynamique qui dépasse le cadre local : « C’est un bon lieu pour réseauter et faire progresser nos idées auprès des élus », expliquait auparavant Julien Limongi, député RN de Seine-et-Marne.

Du côté de LFI, l’objectif est clair : « Conquérir le maximum de positions pour y défendre nos programmes de rupture à l’échelle locale », assure Paul Vannier, député du Val-d’Oise et figure du mouvement. Le parti mise sur des bastions comme Plaine-Commune, au nord de Paris, où deux maires insoumis ont été élus à Saint-Denis et La Courneuve. Une stratégie qui pourrait bousculer l’équilibre traditionnel des intercommunalités, historiquement dominées par les partis de gouvernement.

L’extrême droite et la gauche radicale, nouvelles forces disruptives

L’arrivée de LFI et du RN dans les intercommunalités soulève une question : ces forces politiques, habituées à une opposition frontale, sauront-elles s’adapter à un mode de gouvernance basé sur la négociation ? « Deux hypothèses s’offrent à eux », analyse Eric Kerrouche. « Soit ils choisissent une logique tribunitienne et contestataire, mais ce n’est pas le mode qui est apprécié à cet échelon-là. Soit il y a une domestication, et ils apprennent à fonctionner avec les règles établies ».

Dans le Loiret, Côme Dunis, maire RN de Montargis, tente de rassurer : « Aujourd’hui, on va discuter avec tous les élus dans une logique constructive, dans l’intérêt de l’agglomération ». Une prudence qui contraste avec le discours habituel de son parti, mais qui reflète la nécessité de trouver des compromis dans un système où les décisions se prennent souvent à l’unanimité.

Cette évolution interroge aussi sur la représentativité de ces structures. Longtemps perçues comme des « machines à broyer les petites communes », selon les termes de Benjamin Morel, les intercommunalités sont aujourd’hui accusées de concentrer le pouvoir entre les mains d’une élite administrative. « Lors des campagnes municipales, tout le monde fait comme si tout dépendait du maire, alors que l’échelon intercommunal est structurant », souligne Eric Kerrouche. « Les Français ont le sentiment d’être une goutte dans l’océan, alors que les administrés vous voient comme le seul responsable visible », ajoute Benjamin Morel, rappelant une contradiction démocratique majeure.

Cette méconnaissance des citoyens vis-à-vis des intercommunalités est d’autant plus problématique que leurs compétences s’étendent. Du ramassage des déchets à la gestion de l’eau, en passant par les politiques de logement ou les grands projets d’aménagement, ces structures ont un impact quotidien sur la vie des Français. Pourtant, leur mode de scrutin, indirect et complexe, les éloigne encore davantage de l’électorat.

Vers une réforme démocratique ?

Face à ce constat, des voix s’élèvent pour réformer le système. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a récemment envoyé un courrier aux nouveaux maires, leur promettant une association dans la préparation d’un projet de loi de décentralisation. Un texte qui pourrait, selon les observateurs, clarifier les compétences entre communes, intercommunalités et départements. « Le dossier des intercommunalités sera au cœur des discussions », a confirmé Matignon, sans préciser les orientations envisagées.

Mais pour les élus locaux, comme Fanny Lacroix, la priorité reste la transparence : « Il faut expliquer aux citoyens comment fonctionne leur intercommunalité, et pourquoi elle est indispensable ». Une tâche ardue dans un contexte où la défiance envers les institutions est à son comble. Les prochaines semaines, entre les élections intercommunales et l’adoption éventuelle d’une loi, s’annoncent donc décisives pour l’avenir de ces structures méconnues, mais incontournables.

Un enjeu national aux répercussions locales

Au-delà des clivages partisans, l’enjeu des intercommunalités dépasse le cadre territorial. Ces structures sont devenues des leviers de pouvoir pour les partis, mais aussi des laboratoires de politiques publiques. Leur capacité à innover ou à paralyser dépendra largement de leur capacité à dépasser les rivalités politiques.

Pourtant, les défis à relever sont immenses : transition écologique, attractivité des territoires, inégalités entre zones urbaines et rurales… Autant de sujets qui nécessitent une gouvernance apaisée et efficace. « Une intercommunalité qui marche, c’est une intercommunalité où chacun accepte de perdre un peu pour gagner beaucoup », résume Benjamin Morel, citant l’exemple des compromis européens. Un modèle que la France pourrait s’inspirer… si elle en a la volonté politique.

Les intercommunalités, parent pauvre de la démocratie locale

Malgré leur importance, les intercommunalités restent un angle mort du débat public. Leur élection, souvent reléguée au rang de formalité administrative, interroge sur la santé de notre démocratie locale. Comment expliquer que des structures aussi puissantes soient si peu visibles aux yeux des citoyens ?

« Le problème, c’est que les intercommunalités ne sont pas des collectivités élues directement. Leur légitimité est indirecte, et cela pose un problème démocratique », analyse Benjamin Morel. Une situation qui contraste avec les attentes croissantes des Français en matière de transparence et de participation.

Les prochains mois pourraient être l’occasion de corriger ce déséquilibre. Entre les promesses de décentralisation du gouvernement et les revendications des élus locaux, l’heure est peut-être venue de repenser le rôle des intercommunalités. Mais dans un contexte politique aussi polarisé, la tâche s’annonce ardue. Une chose est sûre : après les municipales, les intercommunalités seront sous le feu des projecteurs… qu’elles le veuillent ou non.

À propos de l'auteur

Renaissance

J'ai travaillé quinze ans dans l'industrie avant d'être licencié lors d'une délocalisation. Mon usine était rentable, mais pas assez pour satisfaire les actionnaires. Ce jour-là, j'ai compris que le système économique dans lequel nous vivons est profondément injuste. J'ai repris des études, je me suis formé au journalisme. Aujourd'hui, je donne une voix à ceux qu'on n'entend jamais dans les médias : les ouvriers, les précaires, les invisibles. La France périphérique existe, et elle doit parler.

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Commentaires (5)

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Zen_187

il y a 1 mois

MDDDDDD!!! NOOOON mais koi sa ??? C'est la loose totale en fait... les mecs se déchirent sur des trucs de village alors que y'a des vrais problèmes ???!!! les gens vont encore se faire avoir...

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Izarra

il y a 1 mois

Les intercommunalités, ce truc de technocrates pour élus blasés qui se refilent les postes entre potes. À quand le référendum pour supprimer ces machins ?

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L

Le Dubitatif 2022

il y a 1 mois

Mouais. Au fond, ça change quoi ? Les intercommunalités ont toujours été des opportunités pour les petits arrangements entre amis. Les citoyens, eux, n’en ont rien à faire.

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L

Loïc-29

il y a 1 mois

Ce scrutin local est souvent sous-estimé, mais il révèle des dynamiques bien plus larges. En Allemagne, les Kreistag (conseils d'arrondissement) fonctionnent avec des coalitions stables, alors qu'ici, c'est l'anarchie. Le RN et LFI utilisent ces structures comme des tremplins pour leurs ambitions nationales, et ça se voit. 47% des intercommunalités ont basculé à droite en 2020, mais cette fois, la donne change...

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Fab-49

il y a 1 mois

Les rapports de force sont clairs : la gauche radicale et l’extrême droite grignotent des présidences là où la droite traditionnelle perd pied. Exemple : en Nouvelle-Aquitaine, LFI a fait basculer 3 intercommunalités majeures. Preuve que les municipales ne sont qu’un début...

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