Un meeting fondateur à Saint-Denis pour une gauche unie
Dans l’ombre des stigmates des divisions passées, la gauche française a choisi de tourner la page. Sous les ors du théâtre municipal de Saint-Denis, plus de 26 000 militants et sympathisants se sont massés dimanche 7 juin 2026 pour saluer l’avènement de Jean-Luc Mélenchon comme candidat naturel de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES) pour 2027. Un choix imposé par « la volonté populaire », selon ses partisans, et non par un quelconque processus démocratique interne. Mais face à l’urgence de clarifier une ligne politique capable de contrer la montée des extrêmes, cette stratégie interroge.
Interrogé lors des 4 Vérités, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a balayé d’un revers de main les critiques sur la désignation autoritaire du tribun insoumis. « Jean-Luc Mélenchon ne fait que traduire la volonté populaire, qui exige désormais de gouverner et de diriger », a-t-il déclaré, soulignant que « l’heure des tergiversations est terminée ». Une rhétorique qui tranche avec les divisions chroniques de la gauche, entre socialistes en quête d’une ligne cohérente et insoumis déterminés à imposer leur leadership.
L’extrême droite, usurpatrice du « On est chez nous » ?
Parmi les slogans scander par la foule, l’un a particulièrement retenu l’attention : « On est chez nous ». Un cri que l’extrême droite a longtemps monopolisé, mais que Bagayoko revendique pour toute la gauche républicaine. « Ce slogan n’appartient pas à l’extrême droite, a-t-il lancé. Toutes celles et ceux qui se disent républicains ont le droit de le porter ». Une déclaration qui sonne comme une réponse aux accusations de récupération identitaire, alors que le Rassemblement National (RN) et Reconquête! multiplient les discours sur l’immigration et la souveraineté nationale.
Pourtant, ce cri de ralliement, né spontanément dans la bouche des militants présents, interroge : la gauche peut-elle se réapproprier des codes traditionnellement associés à l’extrême droite sans en endosser les dérives ? Bagayoko balaie l’objection avec force : « Ce message est parti de la population, pas d’un parti. Plus de 26 000 personnes ont assumé leur belonging à la République. C’est un choix politique et citoyen. »
Socialistes : entre trahison historique et opportunisme tactique
La question d’une alliance avec le Parti Socialiste (PS) reste, elle, un serpent de mer. Bagayoko a encore une fois fermement rejeté l’idée d’une collaboration avec les socialistes, qu’il accuse d’avoir « trahi l’espoir de la gauche » en participant à des gouvernements libéraux. « Ils se sont maltraités eux-mêmes », a-t-il asséné, avant de rappeler les propos acerbes tenus lors de la campagne municipale de 2020, où il avait qualifié un adversaire de « petit bourgeois visqueux ».
Pourtant, l’hypothèse d’une union en 2027 ne peut être totalement écartée. Bagayoko a laissé planer un doute : « Nous sommes prêts à travailler avec toute gauche de rupture. Mais au PS de clarifier : sont-ils prêts à accepter un programme plébiscité par la population ? » Une formulation qui laisse entrevoir une possible négociation, à condition que les socialistes acceptent de s’aligner sur les propositions phares de la NUPES – à commencer par l’abrogation de la réforme des retraites.
Retraites : l’éternel débat sur le pouvoir d’achat et la justice sociale
Sur le plateau des 4 Vérités, la question des retraites a occupé une place centrale. Mélenchon a réaffirmé son engagement pour un retour à 62 ans, puis à 60 ans, dans un pays où l’espérance de vie ne cesse de s’allonger. Une perspective qui a immédiatement suscité des interrogations sur la soutenabilité économique du projet. Bagayoko, ancien cadre à la RATP, a rétorqué que « l’économie française doit se donner les moyens de corriger les inégalités », pointant du doigt les milliardaires dont il faudrait exiger une contribution accrue.
« Dans un autre temps, les congés payés auraient été jugés impossibles à financer », a-t-il rappelé, évoquant un projet social porté par une volonté politique forte. Une position qui s’inscrit dans la droite ligne du programme insoumis, mais qui pourrait trouver un écho dans l’opinion publique, alors que le pouvoir d’achat reste une préoccupation majeure des Français.
Gouvernance locale : sécurité et éducation sous le feu des critiques
Le maire de Saint-Denis n’a pas seulement défendu sa ligne politique nationale. Les questions locales ont également occupé une part importante de l’entretien, révélant les défis auxquels doit faire face la gauche au pouvoir. Interrogé sur la gestion des signalements d’infractions commises par des personnels éducatifs, Bagayoko a détaillé les mécanismes d’alerte en place dans sa ville : « Chaque information préoccupante est remontée systématiquement. Nous avons des procédures administratives et des enquêtes pour protéger les enfants. »
Une réponse qui n’a pas manqué de faire écho à l’affaire Lyhanna, cette lycéenne d’Occitanie victime de harcèlement d’un enseignant, dont le cas a révélé des dysfonctionnements dans le signalement des abus. Contrairement à Emmanuel Grégoire, maire de Paris, qui a affiché une politique de « suspension au premier signalement », Bagayoko a défendu une approche plus mesurée, privilégiant l’enquête avant toute mesure disciplinaire. « Nous préférons analyser les éléments avant de prendre des décisions. »
Sur le front de la sécurité, Saint-Denis reste un laboratoire des politiques municipales de gauche. Le maire a confirmé le désarmement partiel de la police municipale, avec la suppression des lanceurs de balles de défense (LBD), mais a nuancé : « Nous parlons d’un processus de désarmement, pas d’un désarmement intégral. » Une position qui reflète les tensions internes à la majorité, entre les partisans d’une police municipale désarmée et ceux qui craignent une perte de contrôle.
Avec vingt départs de policiers municipaux en quelques mois, la ville doit désormais recruter une nouvelle direction de la tranquillité publique, un défi logistique et politique de taille pour une collectivité déjà en proie à des difficultés budgétaires.
La gauche face à son destin : entre radicalité et pragmatisme
Le meeting de Saint-Denis et les déclarations de Bally Bagayoko illustrent une gauche en pleine recomposition, tiraillée entre l’urgence de s’unir pour contrer la droite et l’extrême droite, et la nécessité de clarifier ses propositions. Face à un pouvoir en place affaibli – avec un président Emmanuel Macron dont la cote de popularité peine à décoller – et un Premier ministre Sébastien Lecornu dont le gouvernement est critiqué pour sa gestion des services publics, la NUPES mise sur un discours offensif, mêlant justice sociale, écologie et souveraineté populaire.
Pourtant, les divisions persistent. Le PS, en quête d’une nouvelle identité après des années de participation à des gouvernements impopulaires, tarde à se positionner clairement. Quant à Jean-Luc Mélenchon, son leadership incontesté en interne ne suffit pas à gommer les craintes d’un électorat modéré, inquiet de voir la gauche s’enfermer dans une radicalité qui pourrait l’isoler.
Dans ce contexte, l’enjeu pour la NUPES est double : réussir à fédérer au-delà de ses bases militantes, tout en évitant de reproduire les erreurs du passé. Car une chose est sûre : en 2027, la gauche n’aura pas droit à l’erreur. Face à une extrême droite en progression constante et une droite divisée mais déterminée, le rassemblement ou l’éclatement de la gauche pourrait bien sceller le destin de la France pour les années à venir.
L’économie française peut-elle financer le programme de la NUPES ? La question qui divise
Parmi les arguments les plus souvent avancés contre le projet de la NUPES figure la question du financement. Comment une économie française, déjà fragilisée par des années de stagnation et de dette publique élevée, pourrait-elle absorber des mesures sociales ambitieuses comme le retour à la retraite à 60 ans ou l’augmentation des salaires dans la fonction publique ?
Bagayoko balaie ces objections d’un revers de main : « L’économie française a les moyens de ses ambitions. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique. » Son argument ? La redistribution des richesses, via une fiscalité plus progressive et une lutte accrue contre l’évasion fiscale, permettrait de dégager des marges de manœuvre. Une thèse qui s’inscrit dans la lignée des travaux du Fonds Monétaire International, qui a récemment souligné le potentiel des politiques de redistribution pour relancer la croissance.
Pourtant, les économistes libéraux restent sceptiques. « Une politique de relance par la consommation, comme le propose la NUPES, pourrait aggraver l’inflation et peser sur le pouvoir d’achat à moyen terme », analyse Jean Pisani-Ferry, ancien directeur du think tank Bruegel. Un débat qui promet de s’envenimer à l’approche de 2027, alors que les Français sont de plus en plus sensibles à la question du coût de la vie.
Saint-Denis, laboratoire des politiques de gauche
En accueillant le premier meeting de campagne de Jean-Luc Mélenchon, Saint-Denis s’est imposée comme un symbole de la renaissance de la gauche. Ville historique du communisme français, elle incarne aujourd’hui les défis et les contradictions d’une gauche au pouvoir localement, mais en quête d’une stratégie nationale.
Avec ses 45 écoles maternelles et 44 écoles primaires, la gestion du système éducatif y est un enjeu majeur. Bagayoko a défendu ses mécanismes de signalement des abus, mais les récents scandales, comme l’affaire Lyhanna, rappellent que la vigilance doit rester constante. Une tâche d’autant plus ardue que les moyens budgétaires des collectivités locales sont souvent limités, et que les personnels éducatifs, en première ligne, sont parfois laissés sans formation suffisante pour repérer les signes de maltraitance.
Côté sécurité, la ville tente de concilier fermeté et prévention. Le désarmement partiel de la police municipale, avec la suppression des LBD, s’inscrit dans une logique de pacification des rapports avec les habitants. Mais cette décision a aussi suscité des tensions internes, avec des départs de policiers municipaux et des critiques sur l’efficacité des nouvelles équipes recrutées. Une équation complexe pour une municipalité qui mise sur la proximité et l’écoute comme piliers de sa politique de tranquillité publique.
Dans ce paysage, Saint-Denis reste un cas d’école. Entre radicalité affichée et pragmatisme nécessaire, la ville incarne les espoirs et les limites de la gauche au pouvoir localement. Un microcosme qui pourrait bien préfigurer les choix nationaux de 2027.