Superprofits de TotalEnergies : la gauche en ordre de bataille, Lecornu temporise, le RN divisé

Par BlackSwan 01/05/2026 à 14:02
Superprofits de TotalEnergies : la gauche en ordre de bataille, Lecornu temporise, le RN divisé

TotalEnergies engrange 5,8 milliards de dollars de bénéfices au T1 2026, relançant la guerre des taxes sur les superprofits. Gauche unie, RN divisé et gouvernement Lecornu en équilibre instable face à la pression sociale.

TotalEnergies sous le feu des projecteurs : 5,8 milliards de dollars de bénéfices au premier trimestre 2026 relancent la guerre des taxes

Les résultats records de TotalEnergies publiés mercredi 29 avril 2026 – 5,8 milliards de dollars de bénéfices (+51 % sur un an), portés par la flambée des prix du pétrole due aux tensions au Moyen-Orient – ont électrisé la classe politique française. Ce chiffre astronomique, qui place le géant pétrolier au cœur d’une polémique nationale sur les superprofits et la justice fiscale, intervient dans un contexte de crise du pouvoir d’achat et de guerre économique mondiale. Si le gouvernement Lecornu II hésite encore sur les moyens à employer, la gauche, unie dans sa colère, multiplie les propositions pour taxer ces marges exceptionnelles, tandis que la droite et l’extrême droite se déchirent sur la pertinence d’une telle mesure.

La gauche fait front commun contre les « profiteurs de guerre »

Dès l’annonce des résultats, la gauche a sorti l’artillerie lourde. LFI, les socialistes et les écologistes dénoncent un groupe qui « profite de la guerre » pour engranger des profits indécents, alors que les Français subissent le poids des prix élevés à la pompe. Clémence Guetté (LFI), vice-présidente de l’Assemblée nationale, a fustigé sur X une entreprise qui « capte la hausse des prix sans honte », rappelant que le coût d’extraction du pétrole n’a pas augmenté avec les conflits. Aurélie Trouvé (LFI) a enfoncé le clou sur BFMTV en exigeant un blocage des prix à 1,70 euro le litre pour l’essence et 1,80 euro pour le diesel, des niveaux « d’avant-guerre ».

Les socialistes, de leur côté, ont déposé une proposition de loi visant à instaurer une taxe exceptionnelle de 20 à 40 % sur les superprofits des entreprises réalisant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. Selon Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée, cette taxe pourrait rapporter « à peu près deux milliards d’euros » à l’État. « Il y a une forme d’indécence à gagner de l’argent parce que la guerre existe et parce qu’il y a des gens qui en souffrent aujourd’hui », a dénoncé Olivier Faure sur RTL. La taxe ciblerait les résultats mondiaux de TotalEnergies, et non seulement ceux réalisés en France, où le groupe réalise la majorité de ses pertes comptables.

Les écologistes, enfin, ont également réagi avec virulence. Marine Tondelier, cheffe des Verts, a qualifié TotalEnergies de « profiteur de guerre » et milite pour une taxation à 66 % sur les profits dépassant de 20 % la moyenne des trois dernières années. Une proposition déjà déposée le 14 avril, avant même l’annonce des résultats. « Nous ne pouvons pas laisser la situation en l’état », a-t-elle martelé sur Sud Radio.

L’exécutif entre pragmatisme et calcul politique : Lecornu temporise, Lescure salue le geste de Total

Face à cette offensive, le gouvernement adopte une position plus mesurée, voire ambiguë. Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement et ministre chargée de l’Énergie, a déclaré que l’exécutif « ne s’interdisait rien par principe », tout en appelant à éviter le « Total bashing ». Une formule révélatrice des tensions au sein de la majorité, tiraillée entre la nécessité de répondre à la colère sociale et la crainte de braquer le patronat.

Sébastien Lecornu, Premier ministre, a pour sa part estimé que la question des superprofits était « un sujet pour l’année prochaine », à traiter lors des débats budgétaires. « Vous ne pouvez pas inventer un impôt comme ça par un claquement de doigts en milieu d’année », a-t-il justifié, sous-entendant que toute mesure précipitée risquerait d’être contestée juridiquement ou économiquement. Une position qui a fait grincer des dents à gauche, où l’on accuse l’exécutif de manquer de courage politique.

En revanche, Roland Lescure, ministre de l’Économie, a salué le plafonnement des prix des carburants à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,20 euros pour le diesel décrété par TotalEnergies dans ses 3 300 stations-service. Une mesure qualifiée de « geste dans le bon sens » par Lecornu lui-même, qui l’a qualifiée de « décision qui va dans le bon sens ». Pourtant, cette initiative reste temporaire – « tant que la crise au Moyen-Orient durera » – et partielle, les prix moyens en France oscillant toujours autour de 1,85 euro le litre pour l’essence en avril 2026, selon la DGCCRF. « Est-ce que c’est suffisant ? Je ne peux pas vous répondre », a admis le Premier ministre, soulignant l’incertitude sur la durée du conflit.

Le RN divisé : Le Pen pour une taxe, Bardella contre un « nouvel impôt »

Au Rassemblement national, la position sur les superprofits illustre les divisions internes du parti. Marine Le Pen a réaffirmé sur X son soutien à une « taxation des surprofits » comme « mesure de justice sociale », rappelant que TotalEnergies réalise des bénéfices « liés à une crise internationale ». « Lorsqu’une entreprise comme TotalEnergies fait des bénéfices supplémentaires liés à une conjoncture extraordinaire, comme c’est le cas actuellement avec la guerre en Iran, il est normal qu’elle puisse contribuer à l’effort national par une taxation exceptionnelle sur les surprofits qu’elle a réalisés », a-t-elle argumenté.

Pourtant, Jordan Bardella, président du RN, a adopté une ligne plus nuancée lors de son passage sur BFMTV. Interrogé sur la proposition socialiste, il a répondu : « Il ne faut rien s’interdire », avant d’ajouter : « Je ne crois pas que la priorité, dans un pays qui a 46 % de prélèvements obligatoires, soit encore une fois d’inventer des taxes et des impôts. » Le président du RN a salué le geste de TotalEnergies, dont le plafonnement des prix est « un principe pour soulager nos compatriotes », et a réitéré sa proposition phare de baisse de la TVA sur les carburants de 20 % à 5,5 %.

TotalEnergies contre-attaque : « Nous faisons déjà notre part », mais les critiques persistent

Face à la pression, Patrick Pouyanné et son équipe ont défendu leur bilan, insistant sur les investissements massifs dans les énergies renouvelables et le plafonnement des prix des carburants. « Il ne faut pas toujours tirer sur les entreprises performantes », ont réagi des actionnaires du CAC 40, soulignant que les dividendes versés aux actionnaires – dont une part importante est étrangère – contribuent à l’attractivité de la France. Pourtant, cette rhétorique peine à convaincre, d’autant que les données de la DGCCRF montrent que les prix à la pompe restent parmi les plus élevés d’Europe, malgré le geste de Total.

Les critiques pointent aussi l’optimisation fiscale du groupe, qui réalise l’essentiel de ses bénéfices hors de France. Lors d’une audition à l’Assemblée, Isabelle Patrier, directrice France de TotalEnergies, a reconnu que le raffinage en France était souvent déficitaire, permettant au groupe de contourner la contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises. Une situation qui alimente la colère des parlementaires, d’autant que les 5,8 milliards de dollars de bénéfices trimestriels sont en grande partie liés aux tensions géopolitiques, notamment en Iran, qui pèsent lourdement sur le budget des ménages.

Un débat européen qui dépasse les frontières françaises

La question des superprofits énergétiques n’est pas limitée à la France. En Allemagne, le gouvernement Scholz a adopté dès 2023 une taxe sur les marges exceptionnelles des énergéticiens, tandis que l’Espagne et l’Italie ont mis en place des dispositifs similaires. Même aux États-Unis, l’administration Biden avait envisagé une taxation accrue des profits des géants du pétrole avant de reculer face à l’opposition républicaine. En Europe, la Commission a proposé en 2024 un plan de solidarité énergétique, incluant une contribution temporaire des producteurs de pétrole et de gaz, un texte qui pourrait servir de modèle pour une harmonisation fiscale plus large.

Pourtant, les obstacles restent nombreux. La Hongrie de Viktor Orbán a déjà bloqué plusieurs propositions en ce sens, argüant que cela « freinerait la compétitivité européenne face à la Chine et aux États-Unis ». Une position qui illustre les divisions au sein de l’UE, où certains pays, comme la Pologne ou la République tchèque, craignent que des mesures trop ambitieuses ne pénalisent leur industrie. « Enfin, Bruxelles prend conscience que la transition écologique ne peut pas se faire au détriment des citoyens », s’est félicité un député européen écologiste, tandis que les divisions entre États membres risquent de diluer l’impact de toute initiative.

L’État entre le marteau et l’enclume : justice sociale vs. réalisme économique

Le gouvernement Lecornu se trouve dans une position délicate. D’un côté, la crise des finances publiques – avec un déficit à 5,2 % du PIB et une dette approchant les 115 % du PIB – impose de trouver de nouvelles recettes. De l’autre, le risque de décourager l’investissement et de faire fuir les entreprises vers des cieux fiscaux plus cléments est réel. Certains ministres, proches de l’aile libérale de Renaissance, plaident pour des incitations fiscales ciblées plutôt que pour une taxation punitive. « Nous devons éviter de fragiliser notre souveraineté industrielle », a déclaré un conseiller du président Macron.

Le Premier ministre a évoqué la possibilité d’un plafonnement des dividendes pour les entreprises du CAC 40 réalisant plus d’1 milliard d’euros de profits annuels. Une mesure symbolique, mais qui pourrait marquer un tournant dans les relations entre l’État et le patronat. « La République n’est pas un distributeur automatique pour les actionnaires », a-t-il martelé, dans une formule qui rappelle les discours de la gauche radicale. Pourtant, les experts doutent de l’efficacité d’une telle mesure : en 2022, la taxe exceptionnelle sur les superprofits n’avait rapporté que 5 milliards d’euros à l’État, bien en deçà des attentes, en raison des optimisations fiscales des entreprises.

Quel avenir pour la fiscalité des superprofits en France ?

Alors que le bras de fer entre l’État et TotalEnergies s’intensifie, une question centrale se pose : comment concilier justice sociale et compétitivité économique ? Pour le gouvernement, l’enjeu est de taille. Avec des élections législatives prévues en 2027, la question des finances publiques et du pouvoir d’achat pourrait bien devenir le fer de lance de la campagne électorale. TotalEnergies, de son côté, a prévenu qu’elle étudiait « toutes les options juridiques » pour contester une éventuelle taxation exceptionnelle, invoquant le risque de décourager les investissements.

Pour l’instant, Sébastien Lecornu a laissé planer le doute sur les prochaines étapes. « Tout est sur la table », a-t-il conclu lors d’un point presse, laissant entendre que des annonces pourraient intervenir d’ici la fin du printemps. Une chose est sûre : dans un pays où la colère sociale gronde et où les inégalités se creusent, le dossier des superprofits énergétiques pourrait bien devenir le symbole d’une nouvelle ère politique – celle où l’État, enfin, reprend le contrôle. Ou celle où les promesses de justice sociale se heurtent aux réalités économiques.

« Lorsqu’une entreprise comme TotalEnergies fait des bénéfices supplémentaires liés à une crise internationale, il est normal qu’elle puisse contribuer à l’effort national par une taxation exceptionnelle sur les surprofits qu’elle a réalisés. »
Marine Le Pen, cheffe des députés RN

« Vous ne pouvez pas inventer un impôt comme ça par un claquement de doigts en milieu d’année. »
Sébastien Lecornu, Premier ministre

« Un gouvernement nous dit qu’il n’est pas possible de bloquer les prix du carburant car les pauvres pétroliers ne pourraient pas s’en sortir. »
Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise

À propos de l'auteur

BlackSwan

Le Brexit, Trump, les Gilets jaunes : les experts n'ont rien vu venir. Normal, ils vivent dans une bulle parisienne déconnectée du pays réel. Moi, je passe mon temps sur le terrain, dans les villages abandonnés par les services publics, dans les quartiers populaires oubliés des politiques. C'est là que se prépare le prochain séisme électoral. La colère monte, et elle est légitime. Les élites feraient bien d'écouter au lieu de mépriser. Mon travail est de leur tendre un miroir.

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Commentaires (10)

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M

max-490

il y a 2 jours

Le gouvernement menace, Total négocie, les Français payent. Quel remake de 'C'est pas sorcier'... ?! La vraie question : combien de temps avant que Lecornu retourne sa veste ?

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T

Trégor

il y a 2 jours

Ce qui est intéressant, c'est que cette mesure reprend exactement ce qui avait échoué en 2017 avec la taxe sur les superprofits. On parlait déjà à l'époque de redistribution, mais où sont les résultats ? La fiscalité punitive sans contrepartie, ça marche jamais. Et encore, en 2017, TotalEnergies s'appelait Total...

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E

Erdeven

il y a 2 jours

mouais ... encore une mesurette pour faire croire à l'action. en 2022 ils nous avaient dit pareil et puis RIEN. pf... bon allez, retour aux courses !

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A

Avocat du diable 2023

il y a 2 jours

Et vous trouvez ça normal que Total se fasse engueuler pour des dividendes alors que l'État prend 100% des risques en cas de crise énergétique ? Égoïstes de socialos...

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J

Jean-Marc B.

il y a 2 jours

nooooon sérieux ??? mais c'est UNE HONTE !!! on a des retraités qui crèvent la misère et eux ils se goinfrent !!! mais où elle est la justice ?! ptdr

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D

datadriven

il y a 2 jours

Superprofits en 2025 ? Genre c'est une blague. Regardez les chiffres : 2022 = 16 milliards d'euros de bénéfices. 2023 = 20 milliards. 2024 = 25 milliards. Et on parle de 2025 comme si c'était une surprise...

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B

Buse Variable

il y a 2 jours

Ouais nan, Lecornu il gueule mais il sait très bien que Total va lui rire au nez. Ces mecs-là ont plus de pouvoir que l'État, t inquiètes.

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A

Alain27

il y a 2 jours

@buse-variable Exactement ! Le vrai problème c'est que ces milliards sont faits sur le dos des Français. Tu crois que Total va lâcher ça sans se battre ? Regardez ce qu'ils ont fait avec la TICPE...

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V

val-87

il y a 2 jours

noooo seRieus ??? ils nous prennent vraiment pour des kk à la finnnn !!! mais c'est qui les patrons de total déjà ? sa mère ? ptdr

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Q

Quimperlé

il y a 2 jours

Superprofits = supermenteurs. Lecornu menace, Total sourit. Business as usual.

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