Les 35 heures, un héritage en sursis malgré un quart de siècle d'existence
Cinq jours après sa disparition, la figure de Lionel Jospin reste associée à l'une des réformes les plus discutées de la Ve République : les 35 heures hebdomadaires. Instaurées entre 1998 et 2000 sous son gouvernement de gauche plurielle, ces lois ont marqué un tournant dans l'histoire sociale française. Pourtant, vingt-cinq ans plus tard, leur héritage est plus que jamais contesté, notamment par une droite qui n'a eu de cesse, depuis 2002, de tenter de les affaiblir sans jamais oser les supprimer totalement.
Alors que l'Union européenne observe avec attention les débats français sur la compétitivité économique, les 35 heures demeurent un symbole des conquêtes sociales du XXe siècle, tout en cristallisant les tensions idéologiques sur le modèle français de protection du travail. Entre avancées mesurées et reculs progressifs, quel bilan peut-on dresser de cette réforme emblématique ?
Une réforme née dans un contexte de crise sociale et économique
En 1997, la France comptait près de trois millions de chômeurs, avec un taux de chômage dépassant les 10 %, selon les données de l'Insee. Face à cette situation, le gouvernement Jospin, porté par une alliance entre socialistes, communistes et écologistes, a fait le pari d'une réduction collective du temps de travail. L'objectif affiché ? Créer des emplois tout en améliorant la qualité de vie des salariés.
Les lois Aubry, du nom de la ministre de l'Emploi de l'époque, Martine Aubry, ont ainsi instauré une durée légale de 35 heures par semaine, contre 39 heures auparavant. Sans perte de salaire, promettait le gouvernement. Une promesse qui, pour les salariés, s'est souvent traduite par l'obtention de jours de RTT ou, dans certains cas, par une hausse des salaires. Exception européenne, la France a maintenu ce dispositif là où la plupart de ses voisins européens, comme l'Allemagne, l'ont adopté de manière sectorielle seulement, notamment dans la métallurgie.
Pour les tenants des 35 heures, cette réforme représentait bien plus qu'un simple ajustement des horaires : une avancée sociétale. Comme le rappelait Jean-Yves Boulin, sociologue spécialiste du temps de travail, « les enquêtes montrent un degré de satisfaction élevé chez les salariés ». Beaucoup ont pu bénéficier d'un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle, un enjeu toujours d'actualité dans un pays où la culture du présentéisme reste tenace.
Des effets contrastés sur l'emploi et les inégalités
Si le gouvernement Jospin tablait sur la création de centaines de milliers d'emplois, les chiffres font aujourd'hui débat. Selon une étude de la Dares datant de 2003, les 35 heures auraient permis la création de 350 000 emplois entre 1998 et 2002. Pourtant, certains économistes attribuent une partie de ce résultat aux allègements de cotisations sociales accordés aux entreprises, plutôt qu'à la seule réduction du temps de travail.
Plus problématique encore, la réforme n'a pas eu l'effet escompté sur le chômage de masse. Malgré une légère baisse entre 2000 et 2001, le taux de chômage est reparti à la hausse dès 2003, atteignant à nouveau les 10 % en 2005. Pour ses détracteurs, les 35 heures ont surtout contribué à intensifier le rythme de travail dans les entreprises. Nicolas Bouzou, économiste libéral, n'hésitait pas, en 2018, à évoquer un risque accru de burn-out : « Finalement, les 35 heures ont conduit à 'charger la barque'. Sans s'avancer, on peut imaginer que ça a eu une responsabilité dans l'augmentation des burn-out ».
Les inégalités de genre, également, n'ont pas été effacées. Si les hommes travaillant 35 heures ont légèrement augmenté leur temps consacré aux tâches domestiques (+12 minutes par jour, selon une étude publiée dans la European Sociological Review en 2019), les femmes restent largement cantonnées aux tâches répétitives. Une répartition genrée des rôles qui illustre les limites d'une réforme insuffisante pour transformer en profondeur les structures sociales.
Autre constat : les cadres, grâce à leur autonomie, ont pu tirer davantage profit des RTT, accumulant des jours de repos pour bénéficier de périodes de congés prolongées. En revanche, les ouvriers et employés, souvent soumis à des horaires rigides, ont vu leur quotidien peu transformé. Une inégalité d'accès aux bénéfices de la réforme qui révèle les failles d'un système trop flexible.
Flexibilité accrue : la droite a progressivement vidé les 35 heures de leur substance
Dès 2002, avec l'arrivée de la droite au pouvoir, les attaques contre les 35 heures se sont multipliées. Pourtant, malgré les promesses de Nicolas Sarkozy – qui affirmait en 2011 que « les 35 heures uniformes et obligatoires n'existent plus » –, le principe n'a jamais été abrogé. À la place, les gouvernements successifs ont préféré contourner la loi par une série de réformes assouplissant son application.
Les dispositifs d'annualisation du temps de travail ou de forfait jours – permettant de rémunérer un salarié sur la base de jours travaillés dans l'année plutôt que d'heures hebdomadaires – se sont banalisés. Pauline Grimaud, sociologue du travail, souligne que ces mécanismes, initialement conçus comme des exceptions, sont devenus la norme : « Ces régimes d'exception se sont pourtant banalisés ». Résultat : la durée effective du travail chez les salariés à temps complet était de 38,9 heures en 2023, selon l'Insee. Bien loin, donc, de l'oisiveté tant redoutée par les opposants à la réforme.
Plusieurs lois ont par ailleurs affaibli le cadre des 35 heures :
• La loi sur le temps de travail de 2008, qui a élargi les possibilités de dépassement des 35 heures.
• La loi El Khomri de 2016, qui a encore flexibilisé les horaires et les temps de repos.
• Les mesures de défiscalisation des heures supplémentaires, encouragées sous la présidence d'Emmanuel Macron, qui incitent les entreprises à faire travailler davantage plutôt qu'à embaucher.
Sous le gouvernement Lecornu II, en 2026, la pression sur les 35 heures n'a pas faibli. Plusieurs figures de la majorité présidentielle et de l'opposition de droite, comme Bruno Retailleau (LR), continuent de réclamer leur suppression. En janvier dernier, le président des Républicains proposait même de porter la durée légale à 1 623 heures annuelles, soit une augmentation significative par rapport aux 1 607 heures actuelles. Une proposition qui, si elle était adoptée, marquerait un tournant radical dans la politique sociale française.
Un clivage politique toujours aussi vif
Les 35 heures incarnent aujourd'hui un marqueur idéologique fort. À gauche, elles restent un symbole des droits sociaux et de la résistance à la précarisation du travail. À droite, elles sont perçues comme un frein à la compétitivité économique, un vestige d'une époque où la France refusait de s'adapter à la mondialisation.
En 2014, Lionel Jospin avait balayé les critiques en qualifiant la polémique de « surtout idéologique ». Vingt ans plus tard, le débat n'a rien perdu de sa virulence. Stéphane Carcillo, économiste à l'OCDE, analyse cette polarisation : « L'idée de revenir sur les 35 heures est un sujet qui mobilise beaucoup à droite ». Pourtant, malgré les tentatives répétées, aucun gouvernement n'a osé franchir le pas d'une abrogation pure et simple. Pourquoi ?
D'abord, parce que les entreprises se sont adaptées et ont trouvé un équilibre dans le système actuel. Grâce aux multiples dispositifs de flexibilité, elles ont pu ajuster les horaires sans remettre en cause la durée légale. Ensuite, parce que l'opinion publique reste attachée aux 35 heures. Selon une enquête de l'Dares, une majorité de salariés considère que cette réforme a amélioré leur qualité de vie, même si ses effets concrets varient selon les secteurs.
Enfin, l'Union européenne, souvent pointée du doigt pour son dogmatisme économique, observe la France avec une certaine bienveillance. Contrairement à des pays comme la Hongrie ou la Russie, où les droits sociaux sont régulièrement bafoués, la France maintient un cadre légal protecteur – même affaibli. Une particularité qui place le pays en porte-à-faux avec les modèles libéraux promus par certains de ses partenaires européens.
L'Europe sociale, un contre-modèle en danger ?
Si les 35 heures restent un symbole du modèle social français, leur avenir est plus incertain que jamais. Sous la pression des États-Unis et de la Chine, qui prônent une flexibilité maximale du travail, l'Union européenne elle-même commence à remettre en cause certaines de ses directives. Pourtant, des pays comme la Norvège ou l'Islande montrent qu'une autre voie est possible : celle d'un équilibre entre compétitivité et protection des travailleurs.
En France, la question des 35 heures ne se limite donc pas à un débat technique sur l'organisation du travail. Elle touche à l'identité même du modèle social français, entre héritage des Trente Glorieuses et adaptation aux défis du XXIe siècle. Alors que les partis de droite et d'extrême droite multiplient les propositions pour sortir des 35 heures, la gauche, elle, insiste sur la nécessité de les défendre comme un acquis fondamental.
Dans un contexte de crise des alliances politiques et de montée des populismes, les 35 heures cristallisent les tensions d'une société française divisée. Entre nostalgie d'un âge d'or social et peur de l'avenir, le choix qui sera fait dans les années à venir pourrait bien redéfinir le visage du pays pour des décennies.