Quand l’anti-impérialisme devient un cheval de Troie pour les régimes autoritaires
Un appel international diffusé le 10 avril dernier, intitulé « Une déclaration à la conscience de l’Humanité », a suscité de vives polémiques en s’affichant comme une condamnation unanime de la politique étrangère américaine et israélienne. Porté par 170 « personnalités » issues de 30 pays et relayé par des blogs et réseaux sociaux souvent en marge des médias traditionnels, ce texte semble cristalliser une tendance croissante : l’émergence d’un confusionnisme politique où des discours d’extrême droite et une frange radicale de la gauche se rejoignent autour d’un anti-occidentalisme décomplexé.
Ce phénomène, longtemps cantonné aux marges des débats en France, prend désormais une dimension internationale. Les chercheurs William Callison et Quinn Slobodian, dans un article de la Boston Review publié en janvier 2021, avaient déjà pointé du doigt ces dynamiques sous le terme de « diagonalisme » : une porosité inquiétante entre des idéologies a priori opposées, mais unies par une même défiance envers les démocraties libérales et leurs alliés traditionnels.
Un dualisme grossier au service des régimes autoritaires
Le texte en question offre une illustration frappante de cette dérive. Sous couvert d’un anti-impérialisme revendiqué, il dresse un portrait manichéen du monde où les États-Unis incarneraient, depuis leur indépendance en 1776, une essence criminelle et génocidaire, sans nuance ni historicisation. À l’inverse, l’Iran, représenté par le régime des mollahs sous l’autorité d’Ali Khamenei, y est présenté comme une « voix contre l’arrogance et le terrorisme », dotée d’une « continuité civilisationnelle » et d’une « unité sociale inébranlable ».
« Le ver est dans le fruit », pourrait-on résumer à la lecture de ce texte, qui essentialise les dynamiques géopolitiques en effaçant toute complexité historique. Les États-Unis, réduits à une entité monolithique et maléfique, servent de repoussoir commode pour légitimer un régime comme celui de Téhéran, dont les violations des droits humains et les interventions régionales (notamment en Syrie ou au Yémen) sont pourtant bien documentées.
Cette rhétorique, qui rappelle les pires excès de l’anti-impérialisme des imbéciles – pour reprendre l’expression du philosophe Daniel Bensaïd –, n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de normalisation des discours complotistes et de banalisation des régimes autoritaires, au nom d’une prétendue lutte contre l’hégémonie occidentale.
La France, terrain d’expérimentation d’un confusionnisme toxique
Si ce phénomène prend une tournure internationale, c’est en France qu’il s’est structuré dès le milieu des années 2000. Le recul du clivage gauche-droite traditionnel, couplé à l’affaiblissement des grands récits politiques, a ouvert la voie à une interférence rhétorique entre les extrêmes. Des intellectuels et militants, parfois issus de la gauche radicale, ont ainsi pu reprendre à leur compte des thèmes initialement portés par l’extrême droite : rejet de l’OTAN, hostilité envers l’Union européenne, ou encore glorification de régimes autoritaires sous couvert de « résistance à l’impérialisme ».
Ce brouillage des repères a contribué à légitimer des idées autrefois marginales. Des concepts comme la « souveraineté nationale » ou la critique de la « mondialisation libérale » ont ainsi été récupérés par des forces politiques qui, hier encore, les combattaient au nom de l’universalisme. Aujourd’hui, ces thématiques sont devenues des passerelles idéologiques, permettant à des groupes aux intérêts divergents de converger ponctuellement – au détriment, souvent, des valeurs démocratiques.
Un « formation discursive » sans pilote et aux effets dévastateurs
Pour comprendre cette mécanique, on peut s’appuyer sur la notion foucaldienne de « formation discursive » : un espace rhétorique composite, mouvant, où se croisent des discours parfois antagonistes, mais qui finissent par s’alimenter mutuellement. Dans ce cadre, le confusionnisme n’est pas le fruit d’un complot organisé, mais plutôt le résultat d’une dérive collective, où chaque acteur pense agir de bonne foi, sans mesurer l’effet cumulatif de ses prises de position.
Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans cette propagation. Des plateformes comme X (ex-Twitter) ou Telegram, peu régulées et propices aux bulles informationnelles, amplifient les messages les plus radicaux. Des comptes liés à l’extrême droite ou à des régimes autoritaires y trouvent un écho inattendu auprès de certains cercles de la gauche radicale, créant une caisse de résonance toxique pour des thèses conspirationnistes ou complaisantes envers des dictatures.
Les dangers d’un anti-occidentalisme sélectif
L’appel de 170 « personnalités » contre la « guerre américano-israélienne en Iran » illustre parfaitement les risques d’un anti-occidentalisme sélectif. En niant les responsabilités propres du régime iranien dans les crises régionales, ou en passant sous silence les exactions de Moscou en Ukraine ou de Pyongyang en Corée du Nord, ce type de discours relativise les crimes des régimes autoritaires au nom d’une supposée lutte contre l’impérialisme.
Cette posture, souvent teintée de nostalgie tiers-mondiste, oublie que les démocraties libérales, malgré leurs défauts, restent les mieux à même de garantir les droits humains et les libertés fondamentales. À l’inverse, les régimes comme celui de l’Iran, de la Russie ou de la Hongrie, bien que critiques envers l’Occident, n’offrent qu’un simulacre de démocratie, où la répression des opposants et la censure sont monnaies courantes.
Vers une internationalisation des alliances troubles ?
Si ce confusionnisme reste marginal en France, il gagne en visibilité à l’échelle internationale. Des mouvements comme le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé comme organisation terroriste par l’Union européenne, ou des régimes comme celui de Bachar al-Assad en Syrie, trouvent des relais inattendus auprès de certains milieux de gauche radicale ou souverainistes. Ces alliances de circonstance, fondées sur une hostilité commune envers les États-Unis ou Israël, posent un défi majeur aux défenseurs d’un internationalisme démocratique.
En Europe, des partis comme le Rassemblement National en France ou Alternative für Deutschland en Allemagne instrumentalisent ces thèmes pour séduire un électorat déçu par la gauche traditionnelle. Aux États-Unis, une frange de la gauche radicale, représentée par des figures comme Noam Chomsky ou des médias comme CounterPunch, n’hésite pas à minimiser les crimes du Kremlin ou de Téhéran, au nom d’une opposition systématique à Washington.
Un défi pour les démocrates
Face à cette dérive, les défenseurs des valeurs démocratiques doivent faire face à un double défi. D’une part, dénoncer les récupérations idéologiques qui sous-tendent ces discours. D’autre part, réinvestir le débat public pour proposer une alternative crédible à ce confusionnisme, en réaffirmant les principes d’un internationalisme solidaire, fondé sur le respect des droits humains et la promotion de la paix.
Car c’est bien là le paradoxe de ces alliances troubles : elles prétendent défendre la justice sociale et la souveraineté des peuples, mais finissent par servir les intérêts des régimes les plus répressifs. En refusant de voir la complexité du monde, elles tombent dans le piège d’un manichéisme stérile, où la vérité se réduit à une bataille entre « bons » et « méchants » – une vision qui, hier comme aujourd’hui, a toujours servi les pires idéologies.
Des signataires sous influence ? Le cas emblématique de l’appel pour l’Iran
Parmi les 170 signataires de l’appel international contre la guerre américano-israélienne en Iran, certains profils interrogent. Des universitaires, des militants associatifs ou des figures médiatiques, souvent marginalisés dans leur pays d’origine, y ont apposé leur nom, donnant une apparence de légitimité à un texte qui frise parfois le révisionnisme historique.
Un exemple frappant : la glorification d’Ali Khamenei comme « voix contre l’arrogance et le terrorisme ». Ce portrait idyllique du Guide suprême iranien contraste avec les réalités d’un régime qui a exécuté plus de 800 opposants en 2022, selon les ONG, et qui réprime systématiquement les minorités ethniques et religieuses. Pourtant, dans les cercles où circule l’appel, cette apologie passe presque inaperçue, tant l’anti-occidentalisme y est devenu un réflexe pavlovien.
Cette sélectivité dans la condamnation des crimes contre l’humanité n’est pas un hasard. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de diabolisation de l’Occident, où les États-Unis et Israël servent de boucs émissaires commodes pour détourner l’attention des exactions des régimes autoritaires. Une rhétorique qui, loin d’être neutre, relativise la notion même de démocratie et ouvre la voie à des alliances dangereuses.
Le rôle des réseaux sociaux dans l’amplification du confusionnisme
Sans les plateformes numériques, l’appel de 170 « personnalités » serait probablement resté confidentiel. Mais grâce à des relais comme CounterPunch, qui a publié le texte avec une introduction complaisante, ou des comptes Twitter et Telegram liés à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, il a pu toucher un public bien plus large que prévu.
Les algorithmes de ces réseaux, conçus pour maximiser l’engagement, favorisent les contenus polémiques et les discours radicalisés. Ainsi, un texte comme celui-ci, qui mélange des éléments de critique géopolitique légitime et des approximations historiques grossières, se retrouve amplifié par des communautés en quête de confirmation de leurs préjugés. Le confusionnisme devient alors un produit viral, dont la viralité dépasse souvent la qualité du contenu.
Face à ce phénomène, certains observateurs appellent à une régulation plus stricte des plateformes, tandis que d’autres plaident pour une éducation aux médias renforcée. Mais une chose est sûre : tant que les discours radicalisés trouveront un écho, ils continueront de prospérer, au mépris des faits et des valeurs démocratiques.