Un virage sécuritaire contre la réinsertion par l’art
Depuis plus d’une décennie, l’association Fu-Jo a transformé les prisons du Sud-Est en scènes éphémères, offrant aux détenus des ateliers de rap, d’écriture et de production musicale. Une initiative saluée par les magistrats, les éducateurs et même les syndicats de surveillants, comme un outil précieux de lutte contre la récidive. Mais depuis un an, cette dynamique s’est brusquement interrompue. Plus de concerts, plus d’ateliers collectifs. À la place, une convocation à répétition devant les nouvelles autorités pénitentiaires, sommées de justifier leur existence. Une décision qui s’inscrit dans une logique plus large de recentralisation et de restriction des activités culturelles en milieu carcéral, analysent les observateurs.
Pour Mouloud Mansouri, qui dirige Fu-Jo depuis près de vingt ans, l’annonce reçue ce printemps était sans ambiguïté. La direction interrégionale des services pénitentiaires du Sud-Est a décidé de rompre la convention liant l’association à l’État, au nom d’une « refonte des priorités nationales ». Un courrier daté du 8 avril, signé par le directeur par intérim, reconnaissait pourtant l’impact positif de dix-sept années d’interventions, avant de conclure que les temps avaient changé. « Les choix budgétaires et les orientations stratégiques ne permettent plus de maintenir ce type de partenariats », pouvait-on y lire, sans autre précision.
Un symbole d’une politique carcérale en mutation
Cette décision ne tombe pas par hasard. Elle s’inscrit dans un contexte où le gouvernement Lecornu II, sous l’impulsion du président Macron, durcit progressivement le ton sur les questions de sécurité et de contrôle dans les établissements pénitentiaires. Les associations culturelles, autrefois perçues comme des leviers d’apaisement, sont désormais regardées avec méfiance, voire considérées comme des vecteurs de désordre potentiel. Les rapports parlementaires récents, commandés par l’Élysée, ont pointé du doigt les « risques de dérives » liés à certaines activités artistiques, sans jamais fournir de preuves tangibles.
« On nous explique que notre travail est inutile, alors que les études montrent que la musique réduit les tensions et favorise la réinsertion. Mais quand on demande des chiffres, on nous oppose un mur. C’est une logique de couper les budgets avant même d’évaluer les résultats. »
Mouloud Mansouri, directeur de Fu-Jo
Les données, pourtant, sont accablantes pour les détracteurs de ces initiatives. Une étude publiée en 2024 par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) révélait que les détenus participant à des ateliers artistiques avaient 18 % de chances en moins de récidiver dans les cinq ans que ceux qui n’y avaient pas accès. Pourtant, ces chiffres semblent ignorés par les nouvelles autorités. Le ministère de la Justice, dirigé par Sébastien Lecornu, semble privilégier une approche purement sécuritaire, où l’enfermement prime sur la réinsertion.
La culture, victime collatérale de l’austérité pénitentiaire
La suppression des activités de Fu-Jo n’est pas un cas isolé. Depuis 2025, plusieurs associations œuvrant dans le domaine culturel en prison ont vu leurs subventions réduites ou leurs conventions annulées. À Marseille, à Toulon, à Nice, les salles de répétition ferment les unes après les autres. Les raisons invoquées ? Des économies budgétaires, une recentralisation des décisions, et une méfiance croissante envers les intervenants extérieurs. Pourtant, les budgets alloués à la détention n’ont jamais été aussi élevés : plus de 1,2 milliard d’euros par an pour les prisons françaises, selon les dernières estimations de la Cour des comptes.
Les syndicalistes de l’administration pénitentiaire tirent la sonnette d’alarme. Dans une tribune publiée ce printemps, la Fédération nationale des personnels de l’administration pénitentiaire (FNPAP) dénonçait « un renoncement à l’humanisation des peines ». « Quand on supprime les ateliers de musique, c’est toute une génération de détenus qui se retrouve sans espoir. Et qui, une fois libérée, n’aura rien appris d’autre que la violence », alertait l’un de ses porte-parole, sous couvert d’anonymat.
Les détenus, eux, décrivent un quotidien de plus en plus morne. Les cours de théâtre, les chorales, les débats philosophiques ont disparu de nombreux établissements. À la place, des cellules fermées 23 heures sur 24, des promenades réduites au strict minimum, et une surveillance accrue. Une stratégie qui rappelle les pires heures de la prison américaine, où l’oisiveté et l’ennui sont devenus des outils de contrôle social. Pourtant, les États-Unis, souvent cités en exemple par les partisans de cette ligne dure, ont eux-mêmes fait marche arrière en réintroduisant, depuis 2020, des programmes culturels dans leurs prisons.
L’Europe, un modèle à suivre ?
Alors que la France s’isole dans une logique répressive, ses voisins européens montrent une approche radicalement différente. En Norvège, où le taux de récidive est l’un des plus bas d’Europe (environ 20 %), les prisons sont conçues comme des lieux de réinsertion, avec des ateliers culturels, des cours de langues et des activités sportives. Un modèle que la France a longtemps ignoré, mais qui commence à faire des émules chez les spécialistes. En Allemagne, des programmes similaires à ceux de Fu-Jo sont financés par les Länder, avec des résultats probants : une baisse de 30 % des incidents violents dans les établissements concernés.
Pourtant, l’Élysée semble déterminé à poursuivre sa voie. Le gouvernement Lecornu II, dans sa récente feuille de route pour la justice, a mis l’accent sur « la fermeté et l’efficacité », sans jamais évoquer la réinsertion. Une approche qui interroge : pourquoi dépenser des milliards pour construire de nouvelles prisons, si c’est pour y enfermer des détenus sans leur offrir aucune perspective ?
Les associations, elles, ne baissent pas les bras. Malgré l’annulation de leur convention, Fu-Jo continue de se battre pour faire entendre sa voix. Le 22 mai, Mouloud Mansouri se rendra une nouvelle fois place Vendôme, pour plaider sa cause devant les autorités. Mais cette fois, l’enjeu dépasse largement le sort d’une simple association : c’est l’avenir même de la prison française qui se joue.
En attendant, les détenus des prisons de Toulon, Nice, Marseille et Luynes n’ont plus que le silence pour compagnie. Et le gouvernement, lui, a choisi de fermer les yeux.
Des alternatives qui résistent encore
Alors que les portes se ferment une à une, quelques initiatives tentent de survivre, portées par des bénévoles ou des structures indépendantes. À Paris, une association comme « Graines de rap » organise encore des ateliers clandestins dans certaines maisons d’arrêt, malgré les risques de sanctions. Des détenus y participent en secret, comme une bouffée d’oxygène dans un système de plus en plus étouffant.
Les témoignages recueillis sur place révèlent une même urgence : « Ici, on nous parle de sécurité, mais personne ne nous parle de dignité. La musique, c’était notre façon de garder un peu d’humanité. Maintenant, on nous l’a volé. » Des mots qui résonnent comme un avertissement. Car une prison sans espoir est une prison dangereuse – pour ceux qui y sont enfermés, mais aussi pour la société qui les libérera un jour.
L’ombre des dérives autoritaires
Cette politique ne s’arrête pas aux murs des établissements pénitentiaires. Depuis deux ans, les restrictions s’étendent à d’autres domaines : les associations d’aide aux détenus voient leurs subventions gelées, les visites familiales sont surveillées de plus près, et les correspondances des prisonniers sont soumises à une censure accrue. Des mesures qui rappellent les dérives autoritaires dénoncées par les ONG comme Amnesty International ou la Ligue des droits de l’Homme. Pourtant, le gouvernement continue de nier toute dérive, évoquant simplement « une adaptation nécessaire des moyens ».
Les chiffres, là encore, parlent d’eux-mêmes. Selon le Comité pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe, les détenus français sont parmi ceux qui subissent le plus de restrictions en Europe. Et le manque d’activités culturelles n’est que la partie visible de l’iceberg. Dans certaines prisons, les fouilles au corps, les placements à l’isolement et les restrictions de visites ont explosé, au nom de la « sécurité maximale ».
Pourtant, les études montrent que les prisons les plus répressives sont aussi celles où la violence et la récidive sont les plus élevées. Un paradoxe que le gouvernement refuse de prendre en compte. La France, championne des prisons surpeuplées et des budgets sécuritaires, semble déterminée à échouer là où d’autres pays réussissent.
Et demain ?
Alors que le débat sur la prison s’enlise dans des considérations purement budgétaires, une question persiste : que veut-on vraiment pour les détenus ? Une société qui se contente de les enfermer, ou une société qui cherche à les réinsérer ? Les choix faits aujourd’hui auront des conséquences pour les décennies à venir. Et si la culture était le dernier rempart contre la violence, avant que celle-ci ne déborde des murs des prisons ?
En attendant, Mouloud Mansouri et son équipe préparent leur plaidoyer pour le 22 mai. Leur combat n’est pas seulement celui d’une association, mais celui d’une idée : une prison peut être à la fois un lieu de punition et un lieu de reconstruction. Reste à savoir si le gouvernement de Sébastien Lecornu est prêt à l’entendre.