Face aux luttes sociales, le pouvoir et le syndicat s’affrontent sur le terrain industriel
Alors que la France industrielle continue de s’éroder sous le double effet des délocalisations et des plans sociaux, le gouvernement Lecornu II a choisi de braver la CGT en se rendant, hier jeudi 26 mars 2026, aux Assises du « made in France », organisées par le deuxième syndicat du pays. Ce rassemblement, tenu dans l’ombre de l’ancienne usine Vencorex, symbole historique des combats ouvriers en Isère, a été l’occasion d’un affrontement symbolique entre l’exécutif et les représentants du monde du travail.
Sur place, Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie, a réaffirmé la volonté du gouvernement de « continuer à se battre » pour préserver l’emploi industriel, tout en défendant une stratégie économique que les syndicats jugent déjà insuffisante. Dans ce contexte de tension sociale croissante, la rencontre entre pouvoir et opposition syndicale s’est transformée en un dialogue de sourds, révélateur des fractures qui traversent aujourd’hui le pays.
Un lieu chargé d’histoire, symbole des échecs industriels français
À quelques kilomètres de Grenoble, l’ancienne usine Vencorex – fermée en 2024 après des décennies de lutte pour sa survie – incarne à elle seule les dérives d’une politique industrielle erratique. Transformée en lieu de mémoire des luttes sociales, son site accueille désormais ces Assises, où la CGT a réuni des centaines de militants, d’élus locaux et d’associations pour dénoncer l’abandon de pans entiers de l’industrie française. « Ce lieu rappelle que chaque fermeture est une défaite collective », a lancé un syndicaliste lors de l’ouverture des débats, sous les applaudissements nourris de l’assistance.
Pour les organisateurs, cette rencontre était l’occasion de rappeler que la France, autrefois puissance manufacturière de premier plan, subit aujourd’hui un déclassement industriel accéléré. Selon les dernières données de l’INSEE, le secteur secondaire a perdu près de 300 000 emplois depuis 2017, avec une accélération notable depuis 2022. Les causes ? Une concurrence déloyale – notamment européenne, avec l’Allemagne et les pays de l’Europe de l’Est qui bénéficient de coûts énergétiques et sociaux bien plus avantageux – mais aussi des choix politiques contestables.
Le gouvernement face à son impuissance : entre promesses et réalités
Arrivé dans l’hémicycle sous les huées et les slogans, Sébastien Martin a tenté de désamorcer la colère en promettant des « mesures concrètes » pour relancer l’industrie. Parmi elles, la création d’un fonds souverain dédié aux PME industrielles, doté de 5 milliards d’euros sur trois ans, et des exonérations fiscales ciblées pour les entreprises s’engageant à maintenir leurs sites en France. « Nous ne laisserons pas mourir nos usines sans combat », a-t-il déclaré, sous les regards sceptiques de la salle.
Pourtant, les syndicats et une partie de la gauche dénoncent une stratégie vide, pointant du doigt l’absence de vision globale du gouvernement. « Ce gouvernement parle d’industrie, mais il gouverne pour les actionnaires », a fustigé une élue écologiste lors des débats. Les critiques visent notamment l’absence de contrôle sur les licenciements boursiers et la dépendance accrue aux subventions européennes, souvent insuffisantes face à la concurrence internationale.
Le ministre a également évoqué la nécessité de « repenser les chaînes de valeur » pour réduire la dépendance aux importations de matières premières, notamment dans les secteurs de la chimie et de la métallurgie. Une ambition qui contraste avec les réalités du terrain, où les dirigeants d’entreprises continuent de privilégier les délocalisations vers des pays à bas coût, comme la Turquie ou la Biélorussie, parfois avec l’aval tacite des autorités françaises.
La CGT en ordre de bataille : entre radicalité et recherche d’alliances
La présence de la CGT aux Assises du « made in France » ne doit rien au hasard. Après des années de divisions syndicales, le syndicat historique a su se repositionner comme fer de lance de la contestation industrielle, en s’alliant avec des collectifs locaux et des partis de gauche. « Nous ne sommes plus seuls à porter ce combat », a souligné un militant, rappelant les récentes mobilisations contre la fermeture de sites comme Arkema à Pierre-Bénite ou Sanofi à Sisteron.
Les propositions portées par la CGT lors de ces assises incluent :
- Un moratoire sur les licenciements dans les secteurs stratégiques, sous contrôle parlementaire ;
- Une taxe sur les rachats d’entreprises par des fonds d’investissement étrangers ;
- L’obligation pour les entreprises bénéficiaires de subventions publiques de réinvestir localement ;
- La création d’un droit de veto syndical pour bloquer les fermetures abusives.
Ces revendications, jugées « irréalistes » par Bercy, rencontrent en revanche un écho croissant dans l’opinion publique. Un récent sondage Ifop pour *Libération* révèle que 68 % des Français estiment que « l’État ne fait pas assez pour sauver nos usines », et près de la moitié jugent « insuffisantes » les mesures annoncées par le gouvernement.
Un débat qui dépasse les frontières : l’Europe à l’épreuve de la désindustrialisation
Si la France est l’un des pays les plus touchés par la désindustrialisation en Europe, elle n’est pas un cas isolé. L’Union européenne, souvent pointée du doigt pour son libéralisme économique, tente de réagir avec des plans comme le Chips Act européen, visant à relocaliser la production de semi-conducteurs. Cependant, ces initiatives restent insuffisantes face à la concurrence américaine et asiatique.
« L’Europe doit choisir entre un modèle économique fondé sur la précarité ou une véritable politique industrielle souveraine », a plaidé une députée européenne écologiste lors des débats. Une position qui contraste avec les positions défensives adoptées par certains États membres, comme la Hongrie – souvent critiquée pour son alignement sur les intérêts russes et chinois – ou les pays d’Europe de l’Est, qui misent sur une main-d’œuvre bon marché pour attirer les investissements étrangers.
Face à cette situation, des voix s’élèvent pour réclamer une refonte des règles européennes, notamment sur les aides d’État et la fiscalité des entreprises. « Sans une harmonisation sociale et fiscale, nous continuerons à perdre nos usines », a souligné un économiste présent aux Assises.
Les scénarios pour l’avenir : entre résistance et capitulation
Alors que le gouvernement Lecornu II se dit déterminé à « inverser la tendance », les scénarios pour l’industrie française divergent radicalement. D’un côté, les partisans d’une politique de rigueur industrielle – souvent proches de la droite ou du centre – prônent des allègements de charges et des partenariats public-privé pour sauver les sites menacés. De l’autre, la gauche et les syndicats réclament une nationalisation temporaire des secteurs stratégiques, couplée à un plan de reconversion écologique des industries polluantes.
Un troisième scénario, plus sombre, envisage une accélération des fermetures, avec pour conséquence une montée des tensions sociales et un risque de radicalisation des mouvements ouvriers. Déjà, des collectifs comme « Bloquons tout » multiplient les actions directes, tandis que des élus locaux, souvent issus de la NUPES, appellent à une mobilisation générale contre « la politique de l’abandon ».
Dans ce contexte, la question qui se pose est simple : la France parviendra-t-elle à éviter un scénario à l’italienne, où des régions entières se retrouvent exsangues, ou parviendra-t-elle à rebâtir une industrie souveraine, comme le font aujourd’hui des pays comme la Norvège ou le Japon ? Une chose est sûre : le bras de fer engagé à Grenoble n’est que le prologue d’une crise plus large, qui pourrait redessiner le paysage politique français dans les années à venir.
Réactions à chaud : entre espoir et désillusion
« Ce gouvernement a choisi son camp : celui des actionnaires et des fonds d’investissement. Les promesses de Sébastien Martin ne sont que de la poudre aux yeux. Nous, nous continuerons à nous battre, même si cela doit passer par des actions radicales. »
– Un syndicaliste CGT de l’Isère
« La relance industrielle passe par une alliance entre l’État, les entreprises et les salariés. Les mesures annoncées aujourd’hui sont un premier pas, mais insuffisant. Il faut aller plus loin, notamment en conditionnant les aides publiques à des engagements concrets en matière d’emploi et d’innovation. »
– Une élue LFI de l’Assemblée nationale
« La France a besoin d’industrie, mais aussi de compétitivité. Nous ne pouvons pas nous permettre de vivre dans un monde imaginaire où l’on croiserait les bras face à la concurrence internationale. Les propositions de la CGT, si elles sont séduisantes, sont irréalistes. »
– Un économiste proche de Renaissance
Ce qu’il faut retenir
• Le gouvernement Lecornu II tente de se donner une image volontariste sur l’industrie, mais les syndicats dénoncent des mesures insuffisantes.
• La CGT, en ordre de bataille, propose un plan choc pour sauver les usines, incluant moratoire et taxe sur les fonds d’investissement.
• La désindustrialisation française s’accélère, avec des pertes d’emplois massives depuis 2017.
• L’Europe, divisée, peine à proposer une réponse coordonnée à la crise industrielle.
• Les prochains mois seront décisifs : entre résistance syndicale et capitulation économique, le sort de l’industrie française se joue aujourd’hui.