Un sommet bilatéral sous haute surveillance
Le président français Emmanuel Macron et la Première ministre italienne Giorgia Meloni se retrouveront mardi 25 juin à Antibes, dans les Alpes-Maritimes, pour un sommet bilatéral qui s’annonce décisif. Ce sera leur premier échange en tête-à-tête depuis l’entrée en fonctions de la dirigeante italienne en octobre 2022, mais aussi le premier sommet officiel entre les deux pays depuis la mise en œuvre du Traité du Quirinal en 2021. Ce texte, souvent comparé au traité franco-allemand de 1963, devait initialement sceller une alliance stratégique entre Rome et Paris, mais les divergences idéologiques et les tensions persistantes ont sérieusement érodé les ambitions initiales.
Une coopération stratégique… sur le papier
Selon l’Élysée, cette rencontre doit permettre de « renforcer la coopération franco-italienne dans des secteurs clés » : la défense, le spatial, l’énergie et les infrastructures. Neuf ministres des deux pays seraient convoqués pour l’occasion, tandis qu’un forum économique franco-italien est prévu au Cannet, à quelques kilomètres d’Antibes. Une visite ministérielle au siège de Thales Alenia Space à Cannes – une entreprise franco-italienne stratégique – est également au programme. Pour l’exécutif, l’enjeu est double : donner une nouvelle impulsion à une relation bilatérale en perte de vitesse et afficher une unité face aux défis européens.
Pourtant, les observateurs restent sceptiques. Les désaccords sur la politique migratoire, les divergences économiques – entre une Italie en proie à une crise de la dette et une France aux finances publiques sous tension – et les tensions idéologiques entre un Macron progressiste pro-européen et une Meloni issue de l’extrême droite nationaliste rendent ce sommet particulièrement périlleux. « Les deux dirigeants ont tenté de gommer leurs différences lors d’un long entretien à Rome en juin 2025 », rappelle un diplomate sous couvert d’anonymat. Ils avaient alors proclamé leur « engagement commun pour une Europe plus souveraine » et une « convergence forte sur l’agenda européen de compétitivité ». Des mots qui peinent à se traduire en actes.
L’ombre de Trump et les fractures européennes
L’élection de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a bouleversé la donne. Meloni, longtemps proche de l’administration américaine et critique envers Bruxelles, avait multiplié les gestes d’allégeance envers Washington, au grand dam de Paris. Macron, lui, mise sur une Europe unie face aux menaces extérieures – qu’elles viennent des États-Unis de Trump, de la Russie de Poutine ou d’une Chine expansionniste. La Première ministre italienne, bien qu’ayant récemment tempéré ses propos, reste divisée entre son attachement à une alliance transatlantique renforcée et les intérêts stratégiques de l’Union européenne.
Cette ambiguïté italienne n’est pas sans conséquences pour la France. Rome, historiquement partenaire de Paris dans l’axe méditerranéen, a parfois pris des positions contraires sur des sujets majeurs : soutien à l’OTAN, politique industrielle européenne ou encore gestion des flux migratoires. « Meloni joue un jeu dangereux », estime un analyste politique basé à Bruxelles. « Elle instrumentalise ses tensions avec Macron pour se positionner comme la voix d’une Europe plus autonome, tout en cultivant des liens étroits avec Washington. Cela fragilise la cohésion européenne. »
Un forum économique pour masquer les divergences ?
Pour tenter de donner une image de cohésion, les deux capitales organisent en marge du sommet un forum d’affaires franco-italien, destiné à relancer les échanges commerciaux. Mais derrière les déclarations lénifiantes, les réalités économiques peinent à suivre. L’Italie, troisième économie de la zone euro, souffre d’un endettement abyssal (144 % du PIB) et d’une croissance atone. La France, quant à elle, voit son déficit public se creuser (-5,5 % du PIB en 2025) et son pouvoir d’achat s’effriter sous le poids de l’inflation.
Les deux pays restent pourtant interdépendants : 5 % des exportations françaises partent vers l’Italie, tandis que l’Hexagone est le deuxième partenaire commercial de Rome. Les secteurs de l’aéronautique (avec Thales Alenia Space), de l’énergie (gazoducs, énergies renouvelables) et des infrastructures (ferroviaires, autoroutières) sont particulièrement concernés. Mais les désaccords persistent sur la fiscalité, la transition écologique ou encore la régulation du marché unique.
L’Europe en question
Ce sommet intervient alors que l’Union européenne traverse une crise existentielle. La montée des extrêmes en Europe, la guerre en Ukraine, les tensions commerciales avec les États-Unis et la Chine, ainsi que les divisions internes sur la politique migratoire menacent de paralyser le projet européen. Macron et Meloni, malgré leurs divergences, sont tous deux conscients de la nécessité de présenter une façade d’unité. « Nous devons montrer que l’Europe peut agir comme un bloc cohérent », avait déclaré le président français lors de son discours sur l’état de l’Union en mai 2026.
Pourtant, les signes de fragmentation se multiplient. La Hongrie de Viktor Orbán, allié de Meloni sur certains sujets, bloque régulièrement les décisions européennes. La Pologne, sous l’influence d’un gouvernement conservateur, oscille entre alignement sur Bruxelles et rapprochement avec Washington. Et la France, affaiblie par les divisions politiques internes et une défiance croissante envers ses élites, peine à imposer sa vision d’une Europe fédérale et souveraine.
Un enjeu de crédibilité pour Macron
Pour Emmanuel Macron, ce sommet est aussi un test. Après deux mandats marqués par des réformes impopulaires, une crise des services publics et une montée en puissance de l’extrême droite, la crédibilité du chef de l’État est au plus bas. Son alliance avec l’Allemagne, autrefois pilier de la politique européenne française, s’est distendue sous l’effet des changements politiques à Berlin et des divergences économiques. Berlin mise désormais sur une politique industrielle plus protectionniste, tandis que Paris défend une Europe plus intégrée.
Face à ce contexte, Macron tente de se poser en leader d’une Europe unie. Mais ses relations avec Meloni, bien que officiellement apaisées, restent empreintes de méfiance. « Macron a besoin de Meloni pour donner une image de stabilité à l’Europe du Sud », analyse une chercheuse en géopolitique à l’IFRI. « Mais il sait pertinemment que la Première ministre italienne joue un double jeu. Elle ne renoncera jamais à ses liens avec Trump ou avec Orbán, tant que cela sert ses intérêts. »
Quelles perspectives pour l’après-sommet ?
Après Antibes, les deux dirigeants devraient évoquer des mesures concrètes pour relancer la coopération industrielle, notamment dans les secteurs de la défense et de l’espace. Un projet de fonds commun franco-italien pour l’innovation technologique pourrait être annoncé, ainsi qu’une intensification des échanges universitaires et culturels. Mais les observateurs doutent de la portée réelle de ces annonces.
« Ce sommet est avant tout une opération de communication », confie un haut fonctionnaire européen. « Les deux pays n’ont pas les moyens de leurs ambitions. La France est engluée dans une crise politique, l’Italie dans une crise économique. Ni l’une ni l’autre ne peuvent se permettre de financer une politique européenne ambitieuse. »
Pourtant, l’enjeu dépasse largement les frontières franco-italiennes. Dans un continent fragmenté, où les populismes montent et où les alliances traditionnelles se délitent, chaque sommet bilatéral compte. Mais l’histoire récente montre que les belles déclarations peinent souvent à se traduire en actions. Et face à l’unilatéralisme américain, à l’agressivité russe et à la concurrence chinoise, l’Europe a plus que jamais besoin d’unité. La question est de savoir si Macron et Meloni en ont vraiment les moyens.
Ce sommet à Antibes pourrait bien être le dernier sursaut d’une Europe en quête de cohésion… ou le dernier clou dans son cercueil.