Le Panthéon, miroir des choix politiques d’Emmanuel Macron
Ce mardi 23 juin 2026, sous un ciel parisien lourd de symboles, Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal franchissent le seuil du Panthéon, où leurs noms rejoignent la cohorte des « grands hommes » honorés par la République. Un choix qui n’a rien d’anodin dans le contexte actuel, où la mémoire nationale devient un enjeu de pouvoir. Alors que le gouvernement Lecornu II tente de stabiliser un pays fracturé par les divisions politiques, cette panthéonisation s’inscrit dans une stratégie mémorielle qui interroge : qui mérite vraiment l’immortalité nationale ?
Marc Bloch, médiéviste de renom, intellectuel juif spolié par Vichy en 1940, puis résistant exécuté par la Gestapo en 1944, incarne une figure de résistance intellectuelle et morale face à l’oppression. Son entrée au Panthéon, aux côtés de son épouse, est présentée comme un hommage à son œuvre, à son enseignement et à son courage. Pourtant, ce geste soulève des questions sur la sélection des personnalités honorées, alors que d’autres figures, tout aussi méritantes, restent dans l’ombre. Pourquoi Bloch et pas d’autres ? La réponse tient moins à une logique historique qu’à une volonté présidentielle de façonner une mémoire collective alignée sur ses propres valeurs.
Un Panthéon sous influence présidentielle
Depuis 2017, Emmanuel Macron a fait du Panthéon un outil de communication politique, transformant la nécropole en un lieu de légitimation de son propre héritage. Avec six panthéonisations en neuf ans, il égale François Mitterrand, tout en dépassant ses prédécesseurs. Mais cette pratique, bien que constitutionnellement valide, révèle une dérive monarchique du pouvoir exécutif. « Cela fait partie de la redéfinition des attributions du président, même si ce n’est pas précisé dans la Constitution », explique Patrick Garcia, professeur à l’université de Cergy-Pontoise. En d’autres termes, le chef de l’État décide seul, sans contrôle parlementaire ni débat public, des personnalités qui méritent l’immortalité nationale.
Cette concentration du pouvoir mémoriel pose problème dans une démocratie où la mémoire devrait être un bien commun, et non l’apanage d’un seul homme. D’autant que les critères de sélection restent flous. Le Panthéon est censé honorer les grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale, mais aucun texte ne définit ce qui constitue un mérite suffisant. L’exemplarité républicaine, la contribution à l’histoire nationale ou l’incarnation des idéaux de la République ? Les exemples montrent que ces critères sont malléables, voire opportunistes.
Une mémoire sélective, entre résistants et figures controversées
Le Panthéon a longtemps été le domaine réservé des révolutionnaires, des militaires et des écrivains, avant d’évoluer vers une plus grande diversité sous la IIIe République. Pourtant, la sélection reste biaisée. Sous l’Empire, Napoléon Ier y a fait entrermostly des dignitaires militaires, aujourd’hui tombés dans l’oubli. La Ve République, elle, a diversifié les profils : résistants, scientifiques, artistes, mais aussi des figures dont l’héritage est aujourd’hui contesté.
Emmanuel Macron lui-même a instrumentalisé cette mémoire à des fins politiques. En 2021, il a choisi de panthéoniser Joséphine Baker, première femme noire et première artiste à y entrer, un choix qui a été salué pour sa dimension symbolique, mais aussi critiqué pour son opportunisme. En 2024, ce sont les résistants Missak et Mélinée Manouchian qui ont été honorés, tandis que Simonne Vidal, épouse de Marc Bloch, sera la première femme à y entrer pour son rôle propre, et non comme accompagnatrice. Une avancée symbolique, mais qui reste exceptionnelle dans un Panthéon longtemps dominé par les hommes.
Les exemples de rejet ou de controverse ne manquent pas. Le général de Gaulle avait expressément demandé à ne pas y être inhumé, et les héritiers d’Albert Camus avaient refusé sa panthéonisation par Sarkozy en 2009. Ces refus rappellent que la mémoire nationale n’est pas univoque, et que le Panthéon ne peut être réduit à un outil de propagande présidentielle.
En 2007, les Justes, ces Français qui ont sauvé des Juifs pendant l’Occupation, y ont été honorés collectivement. Un geste fort, mais qui contraste avec l’absence de reconnaissance pour d’autres formes de résistance, moins médiatisées. Pourquoi certains résistants sont-ils panthéonisés et pas d’autres ? La réponse tient souvent à la notoriété de leur parcours ou à leur capacité à incarner un récit national compatible avec les valeurs du pouvoir en place.
Les femmes : une lente reconnaissance
Pendant plus de deux siècles, le Panthéon n’a accueilli que des hommes. La première femme, Sophie Berthelot, y a été inhumée en 1907… pour ne pas être séparée de son mari. Il a fallu attendre 1995 pour qu’une femme y entre en reconnaissance de son propre travail : Marie Curie, seule scientifique à avoir reçu deux prix Nobel. Puis en 2015, deux résistantes, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, ont été panthéonisées aux côtés de deux hommes. En 2018, Simone Veil a rejoint le monument, suivie en 2021 par Joséphine Baker.
Ces avancées, bien que significatives, restent insuffisantes. Sur les 81 personnalités inhumées au Panthéon, seules huit sont des femmes. Une proportion qui reflète les inégalités persistantes dans la reconnaissance des contributions féminines à l’histoire nationale. Pourtant, le rapport de 2013 du Centre des monuments nationaux, préconisant d’honorer des femmes du XXe siècle incarnant un engagement républicain fort, semble être resté lettre morte. À moins que le gouvernement Lecornu II ne décide enfin de donner suite à ces recommandations.
Un symbole fort, mais des critères flous
Le Panthéon, initialement conçu comme une église dédiée à sainte Geneviève, a été transformé en 1791 en un temple laïc pour honorer les héros de la patrie. Depuis, il oscille entre mémoire collective et outil de légitimation politique. Sous la Révolution, Mirabeau y fut d’abord panthéonisé avant d’en être retiré, tout comme Marat ou Lepeletier, victimes de disgrâces politiques. Aujourd’hui, le risque n’est plus l’arbitraire révolutionnaire, mais l’instrumentalisation par l’exécutif.
Emmanuel Macron a justifié l’entrée de Marc Bloch par son œuvre, son enseignement et son courage. Mais quid des autres intellectuels persécutés sous Vichy ? Des scientifiques dont les découvertes ont sauvé des vies ? Des militants associatifs dont l’engagement a changé la société ? La sélection reste opaque, et reflète souvent les priorités du moment. En 2026, alors que la France traverse une crise des représentations politiques et une montée des extrêmes, cette panthéonisation peut être lue comme une tentative de réaffirmer les valeurs républicaines face aux divisions.
Pourtant, le Panthéon ne peut être réduit à un simple outil de communication. Il doit rester un lieu de mémoire partagée, où chaque génération peut puiser dans l’héritage des grands hommes pour construire son propre récit. Or, en choisissant de panthéoniser Bloch, Macron inscrit sa politique dans une continuité historique qui valorise la résistance intellectuelle, mais aussi une certaine vision de la République : une République laïque, progressiste, ouverte aux valeurs européennes. Une vision qui contraste avec les discours de repli et de rejet portés par l’extrême droite.
Une cérémonie hautement scénographiée
L’organisation d’une panthéonisation n’a rien d’anodin. Entre deux mois de préparatifs et une scénographie minutieusement étudiée, chaque détail est pensé pour maximiser l’impact politique. Remontée solennelle de la rue Soufflot, discours présidentiel, entrée des cercueils ou des urnes cinéraires… Le Panthéon devient alors une scène où le pouvoir en place se met en abyme, à travers des symboles forts : le drapeau tricolore, *La Marseillaise*, les discours sur la liberté et la résistance.
Emmanuel Macron, qui a souvent été critiqué pour son mépris des corps intermédiaires, utilise le Panthéon comme un outil de légitimation directe auprès des citoyens. En choisissant des figures comme Bloch ou les Manouchian, il s’inscrit dans une tradition républicaine tout en évitant les polémiques. Mais cette stratégie mémorielle pose une question essentielle : dans une démocratie, la mémoire nationale doit-elle être l’affaire d’un seul homme, ou le fruit d’un débat public ?
Alors que la France célèbre aujourd’hui Marc Bloch et Simonne Vidal, une chose est sûre : le Panthéon ne sera plus jamais le même. Qu’il s’agisse d’un hommage sincère ou d’une manœuvre politique, son rôle dans la construction de notre récit national reste plus que jamais d’actualité.