Sétif 2026 : le geste historique de Rufo et Tachrift relance-t-il vraiment la relation franco-algérienne ?

Par Aurélie Lefebvre 09/05/2026 à 14:01
Sétif 2026 : le geste historique de Rufo et Tachrift relance-t-il vraiment la relation franco-algérienne ?

Sétif 2026 : Alice Rufo et Abdelmalek Tachrift posent un geste historique en marchant côte à côte. Retour de l’ambassadeur, libération de Christophe Gleizes et grâce de Boualem Sansal : la relation franco-algérienne peut-elle enfin se tourner vers l’avenir ?

Un pas de géant à Sétif : entre mémoire et diplomatie, Paris et Alger écrivent une nouvelle page

Le 8 mai 2026 restera dans les annales comme la date d’un geste diplomatique sans précédent. À Sétif, ville symbole des massacres de 1945, Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, a marché côte à côte avec son homologue algérien Abdelmalek Tachrift sous les drapeaux des deux nations, devant une foule recueillie. Ensemble, ils ont déposé des gerbes devant la stèle de Bouzid Saâl, figure mythifiée du soulèvement indépendantiste réprimé dans le sang par l’armée française.

Ce choix délibéré de la date et du lieu n’est pas anodin. « Il faut regarder l’histoire telle qu’elle a été, dans sa vérité, et (...) dans le respect de toutes les mémoires, de l’Algérie et de la guerre d’Algérie », a déclaré Alice Rufo à l’AFP, martelant que la lucidité historique doit servir de socle à une relation apaisée. Une prise de position saluée par le député socialiste Belkhir Belkaddad, qui y voit « la seule voie pour restaurer une confiance durable ».

Un symbole fort, mais des chiffres qui divisent toujours

Les chiffres des victimes du 8 mai 1945 illustrent l’ampleur des divergences mémorielles : 45 000 morts selon Alger contre entre 1 500 et 20 000 selon les archives françaises, dont 103 Européens. « Cette histoire, c’est la nôtre », rappelle Belkaddad, soulignant que les instrumentalisations politiques de ce passé commun sont un frein à toute réconciliation. Pourtant, pour l’Élysée, cette présence conjointe marque un tournant : le retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet à Alger, rappelé en avril 2025 après l’escalade diplomatique, incarne désormais la volonté de Paris de tourner la page.

Christophe Gleizes, nouveau test de bonne foi après Boualem Sansal

Parmi les dossiers urgents qui empoisonnent encore les relations franco-algériennes, celui du journaliste sportif français Christophe Gleizes occupe une place centrale. Arrêté en mai 2024 lors d’un reportage sur la JS Kabylie, un club de football kabyle, il a été condamné en appel à sept ans de prison pour apologie du terrorisme. Un verdict qui avait provoqué l’indignation en France et relancé les tensions.

Vendredi, l’Élysée a officiellement fait de sa libération une « priorité absolue ». La famille du journaliste a annoncé mardi avoir retiré son pourvoi en cassation, rendant la condamnation définitive. Cette décision ouvre la voie à une grâce présidentielle – un geste que les observateurs analysent comme un signal d’apaisement majeur envers Alger. « Un éventuel geste de clémence serait interprété comme un nouveau pas vers la normalisation », estime un diplomate sous couvert d’anonymat. Cette issue serait d’autant plus symbolique qu’elle succéderait à la grâce de Boualem Sansal en novembre 2025, gracié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune après près d’un an de négociations.

De l’escalade à la détente : les étapes d’un dégel fragile

Le rapprochement engagé ces derniers mois tranche avec l’extrême tension qui dominait encore en 2024-2025. La crise avait atteint son paroxysme à l’été 2024, lorsque la France avait apporté son soutien au plan marocain pour le Sahara occidental, perçu par Alger comme une trahison. Dans la foulée, l’arrestation de Boualem Sansal, puis la mise en examen en France d’un agent consulaire algérien soupçonné d’être impliqué dans l’enlèvement de l’influenceur Amir DZ, avaient enfoncé le clou. L’expulsion de 12 agents de l’ambassade de France par l’Algérie avait conduit Emmanuel Macron à rappeler son ambassadeur, Stéphane Romatet.

Cependant, depuis, les signaux de détente se multiplient : la grâce de Boualem Sansal en novembre 2025, la reprise des contacts diplomatiques entre Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf, ou encore la visite à Alger d’Anne-Claire Legendre, ex-conseillère Afrique d’Emmanuel Macron, désormais présidente de l’Institut du monde arabe. Les expulsions d’Algériens en situation irrégulière, suspendues pendant des mois, ont également repris. Un apaisement relatif que Belkaddad attribue en partie au départ du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, dont les positions intransigeantes avaient cristallisé les tensions. Son remplacement par Laurent Nuñez en octobre 2025 a permis une reprise progressive du dialogue, même si les désaccords persistent sur les questions migratoires ou la politique africaine de la France.

Un équilibre précaire : mémoire ou réalpolitik ?

Pourtant, les défis à relever restent immenses. La question migratoire, notamment après les accords controversés signés sous l’ère Sarkozy, reste un sujet de friction. Les divergences sur la politique africaine de la France, où Alger joue un rôle clé, compliquent toute avancée. « On ne peut pas se permettre de couper totalement les liens », insiste Belkaddad, rappelant que la diplomatie doit primer sur les querelles mémorielles. « Il faut continuer dans cette voie, en évitant les postures idéologiques qui ont trop souvent paralysé les relations bilatérales », ajoute-t-il.

L’Union européenne pourrait jouer un rôle de facilitateur. Une coopération renforcée entre Paris et Bruxelles permettrait peut-être de dépasser les clivages bilatéraux et de proposer une vision plus large des relations euro-méditerranéennes. « Une présence diplomatique active est indispensable », rappelle Belkaddad, avant d’ajouter : « Mais elle doit s’accompagner d’actes concrets, pas seulement de déclarations ».

Alors que Macron mise sur une « attention prioritaire » pour restaurer les liens avec Alger, la question reste entière : cette démarche suffira-t-elle à dépasser les vieux démons du passé ? Ou ne s’agit-il que d’une stratégie de communication pour redorer le blason d’une diplomatie française en quête de crédibilité ? Les observateurs s’accordent sur un point : le retour de l’ambassadeur à Alger et la visite de la ministre Rufo sont des signaux forts.

Mais ces gestes suffiront-ils à rassurer une opinion publique française et algérienne toujours marquée par des décennies de conflits mémoriels ? Les dossiers qui attendent Paris et Alger sont nombreux : coopération migratoire, sécurité énergétique – l’Algérie étant un fournisseur clé de gaz pour l’Europe – et lutte contre le terrorisme. « La France et l’Algérie ont des intérêts stratégiques communs », souligne un expert en relations internationales. « Une relation apaisée serait bénéfique pour les deux pays, mais aussi pour la stabilité régionale ».

Cependant, les cicatrices restent profondes. Les questions mémorielles, notamment autour de la colonisation et de la guerre d’indépendance, continuent de hanter les relations. La France, souvent perçue comme divisée sur sa propre histoire, peine à trouver un équilibre entre mémoire et modernité. Pour Belkaddad, « il faut continuer dans cette voie », en évitant les postures idéologiques qui ont trop souvent paralysé les relations bilatérales.

Dans un monde marqué par les divisions et les replis identitaires, une diplomatie active et apaisée reste plus que jamais une nécessité. Mais pour que la réconciliation franco-algérienne ne reste pas un simple feu de paille, il faudra des actes concrets – et pas seulement des symboles. Le prochain test pourrait venir de Bruxelles. Si l’Union européenne parvient à jouer un rôle de médiateur, cela pourrait donner une nouvelle impulsion aux relations franco-algériennes.

Sétif 2026 : un symbole, mais pas encore une solution

L’image des deux ministres côte à côte à Sétif restera dans les mémoires. Pourtant, le chemin vers une relation apaisée est encore long. Les défis sont multiples : la libération de Christophe Gleizes, la gestion des tensions migratoires, la coopération énergétique, et surtout la construction d’un récit commun sur l’histoire coloniale. « La lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire doit aujourd’hui permettre de nouer des relations confiantes et prometteuses pour l’avenir », a déclaré l’Élysée dans un communiqué.

Mais pour que ces mots se transforment en réalité, il faudra plus que des symboles. Les gestes concrets, comme une grâce pour Christophe Gleizes ou une avancée sur les visas, seront déterminants. Dans l’immédiat, le retour de l’ambassadeur à Alger et la visite de la ministre Rufo restent des pas en avant – mais des pas suffisants pour restaurer une confiance durable ?

Les prochains mois diront si ce dégel diplomatique est le début d’une nouvelle ère, ou simplement un répit dans une relation toujours aussi volatile.

« On ne peut pas se permettre de couper totalement les liens. La diplomatie doit primer sur les querelles mémorielles. »
Belkhir Belkaddad, député socialiste

« La lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire doit aujourd’hui permettre de nouer des relations confiantes et prometteuses pour l’avenir. »
Communiqué de l’Élysée, 8 mai 2026

En attendant, une chose est sûre : l’histoire de Sétif, comme celle de toute la relation franco-algérienne, n’est pas encore écrite.

À propos de l'auteur

Aurélie Lefebvre

Lassée de ne pas avoirs d'informations fiables sur la politique française, j'ai décidé de créer avec Mathieu politique-france.info ! Je m'y consacre désormais à plein temps, pour vous narrer les grands faits politique du pays et d'ailleurs. Je lis aussi avec plaisir les articles de politique locale que VOUS écrivez :)

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Commentaires (13)

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Le Dubitatif 2022

il y a 1 mois

bof... On a déjà vu des annonces similaires. La preuve, rien n’a vraiment changé depuis des années.

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Renard Roux

il y a 1 mois

Un tournant ? Non, une manœuvre. Macron n’a jamais été intéressé que par son propre intérêt.

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Erdeven

il y a 1 mois

mdr les mecs ils croient quoi ? Que les Algériens vont oublier 130 ans de colonisation et les dernières conneries de la diplomatie française ??? sérieux???

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Claude54

il y a 1 mois

La France joue à nouveau les équilibristes. Mais cette fois, l'Algérie n'est plus le pays d'il y a 20 ans.

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Hugo83

il y a 1 mois

@claude54 Exactement ! Et Macron semble croire qu'un ambassadeur en plus va tout régler... On a déjà donné.

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Quimperlé

il y a 1 mois

Comme si Macron avait oublié le dossier des visas et des mémoires... Un coup de com' de plus.

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Z

Zeitgeist

il y a 1 mois

Ce qui est frappant, c'est que cette initiative intervient alors que la France dépend de plus en plus du gaz algérien. Coïncidence ? Je vous laisse juge.

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DigitalAge

il y a 1 mois

nooooon mais sérieux !!! ils vont encore nous faire le coup du "renouveau diplomatique" alors que rien n'a changé ??? ptdr...

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W

WebSurfer

il y a 1 mois

Encore Macron qui joue au diplomate après avoir tout cassé ailleurs... mouais.

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A

Anamnèse

il y a 1 mois

Macron relance la diplomatie ? Ou plutôt relance ses propres calculs ?

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B

Bergeronnette

il y a 1 mois

Réconciliation ? Plutôt une opération de com' avant les européennes. Les Algériens ne sont pas dupes.

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G

GhostWriter

il y a 1 mois

@bergeonnette Tu crois vraiment que c'est juste pour les voix ? L'Algérie c'est un enjeu stratégique bien plus large que ça !

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N

Nocturne

il y a 1 mois

Macron qui cherche à séduire l'Algérie pour les voix de la diaspora... Classique.

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