Un mouvement né dans l’ombre, devenu l’ombre de lui-même
Il y a dix ans, jour pour jour, un jeune ministre de l’Économie fraîchement nommé à Bercy, encore inconnu du grand public, lançait depuis une salle des fêtes d’Amiens un mouvement politique aussi ambitieux que flou : *En Marche*. Sous les initiales EM, Emmanuel Macron promettait alors de transcender les clivages traditionnels, de dépasser la gauche et la droite, et de briser l’immobilisme paralysant la France. Le 6 avril 2016, les médias parlaient d’un ovni en politique. Personne, ou presque, ne prenait au sérieux ce quadragénaire au sourire énigmatique, dont les discours mêlaient europhilie assumée et libéralisme économique tempéré par un progressisme sociétal de façade.
À l’époque, les observateurs s’interrogeaient : s’agissait-il d’une opération de communication pour préparer une candidature à la présidentielle, ou d’une volonté sincère de renouveler le paysage politique français ? La réponse est venue moins d’un an plus tard, lorsque ce même homme, après avoir fait tomber le gouvernement Valls et bravé les appels à la démission de François Hollande, remportait l’élection présidentielle avec une facilité déconcertante. Un exploit que même les plus optimistes n’auraient osé prédire : 66 % des voix au second tour, face à Marine Le Pen. Une victoire historique, qui semblait sceller le début d’une ère nouvelle, celle d’une France réconciliée avec elle-même et tournée vers l’avenir.
Le mirage du « en même temps » : une idéologie sans boussole
Pourtant, à regarder le macronisme aujourd’hui, force est de constater que cette dynamique s’est épuisée bien avant l’échéance naturelle du mandat présidentiel. Le mouvement, rebaptisé *La République en Marche* puis *Renaissance*, apparaît aujourd’hui comme une coquille vide, un projet politique vidé de sa substance par des années de contradictions internes et de revirements stratégiques. Emmanuel Macron, en refusant de donner à son action un cadre doctrinal clair, a transformé sa présidence en un exercice d’équilibriste permanent, où chaque réforme devenait le fruit de compromis hasardeux entre des objectifs contradictoires.
Sur le plan économique, le macronisme a oscillé entre libéralisme assumé – avec des cadeaux massifs aux entreprises via la baisse des impôts de production – et tentations keynésiennes, comme lors du plan de relance post-Covid. Sur les questions sociétales, il a alterné entre avancées symboliques, comme la PMA pour toutes, et reculs, comme la remise en cause partielle des 35 heures sous couvert de « flexibilité ». Quant à la politique migratoire, elle a basculé dans une logique répressive, avec des mesures inspirées de la droite la plus dure, trahissant les promesses d’une Europe sociale et solidaire. « Un jour, on nationalise ; le lendemain, on privatise. Un jour, on augmente les salaires ; le lendemain, on les comprime. » Ces critiques, longtemps balayées d’un revers de main par les macronistes, résonnent désormais comme un aveu d’échec.
Le pire reste la politique européenne, pourtant présentée comme le cœur battant du projet macroniste. Si Macron a su incarner, à l’échelle continentale, une voix forte pour une Europe souveraine et écologique, il a aussi multiplié les reculs face aux nationalistes, comme lors du veto à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN en 2024. Une position qui a fragilisé la crédibilité française sur la scène internationale, alors que la guerre en Europe mettait en lumière l’urgence d’une défense commune.
La dissolution de 2024 : l’acte de décès du macronisme ?
Le coup de grâce est venu de la dissolution surprise de l’Assemblée nationale en juin 2024, une décision prise dans l’urgence après la défaite cinglante de Renaissance aux élections européennes. Un pari risqué, qui s’est soldé par un échec cuisant : le parti présidentiel a perdu plus de 150 sièges, plongeant le pays dans une nouvelle phase de blocage institutionnel. Depuis, le gouvernement Lecornu II tente de gouverner par ordonnances et decrets, mais chaque texte suscite des contestations massives, des syndicats aux associations, en passant par une grande partie de la gauche unie.
Les causes de ce naufrage sont multiples, mais elles tiennent surtout à l’incapacité du macronisme à répondre aux attentes des classes populaires et moyennes. Les gilets jaunes en 2018 avaient sonné l’alerte : une partie de la France se sentait abandonnée par une élite parisienne déconnectée. Dix ans plus tard, le constat est toujours le même. Les réformes des retraites, menées dans la précipitation et sans concertation, ont cristallisé la colère. Les mesures fiscales, comme la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), ont été perçues comme des cadeaux aux plus riches. Et la politique de logement, avec la fin des aides à la pierre et l’explosion des loyers dans les grandes villes, a achevé de convaincre une partie de l’électorat de gauche que le macronisme n’était qu’une variante modernisée de la droite libérale.
Le résultat ? Une France plus fracturée que jamais, où l’extrême droite – portée par Jordan Bardella – caracole en tête des intentions de vote, et où la gauche, enfin unie sous la bannière de Jean-Luc Mélenchon, prépare méthodiquement sa revanche pour 2027. Les dernières élections locales ont confirmé cette tendance : dans les villes comme dans les campagnes, les électeurs rejettent massivement l’héritage macroniste, préférant soit le RN, soit les listes écologistes ou socialistes.
L’héritage contesté : entre trahisons et reniements
Face à ce désastre, les figures les plus emblématiques du macronisme tentent aujourd’hui de se distancier du bilan présidentiel. Gabriel Attal, dernier Premier ministre en date, a multiplié les déclarations ambiguës, évoquant une nécessaire « refondation » du projet. Édouard Philippe, lui, a publié un essai intitulé Le Temps des ruptures, où il semble prendre ses distances avec l’action de son ancien mentor. Quant à Richard Ferrand, président du groupe Renaissance à l’Assemblée, il a dû batailler ferme pour éviter une scission du parti, certains de ses membres exigeant un recentrage à gauche pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être.
Le pire, c’est que même les symboles forts du macronisme initial ont été abandonnés. Le dépassement des clivages ? Oublié. L’Europe comme horizon indépassable ? Relégué au rang de vœu pieux. La « start-up nation », cette France innovante et dynamique ? Remplacée par un discours sur la « responsabilité individuelle » et la « fin des privilèges de l’État-providence ». Emmanuel Macron, lui-même, semble avoir renoncé à son rêve d’unité nationale. Ses interventions récentes, souvent marquées par un ton martial et des références à la « guerre » contre les « séparatismes » ou les « profiteurs », sonnent comme un aveu d’échec : il a échoué à réconcilier les Français, et il le sait.
Dans les couloirs de l’Élysée, on murmure que le président prépare déjà sa sortie. Après deux mandats, son départ en 2027 est désormais acté. Mais que restera-t-il de son passage au pouvoir ? Probablement peu de choses, si ce n’est une Constitution affaiblie, une Assemblée ingouvernable et une France plus divisée que jamais. Le macronisme, conçu comme une synthèse des contraires, n’aura été qu’un feu de paille, un mirage politique balayé par la réalité d’un pays fracturé, où les classes sociales, les territoires et les générations s’opposent plus que jamais.
Un projet européen en lambeaux, une France en crise
Pourtant, il serait injuste de réduire le macronisme à un simple échec personnel. Il incarne aussi une époque, celle où l’Union européenne a tenté de s’affirmer comme un rempart contre les nationalismes, où la mondialisation était présentée comme une fatalité inéluctable, et où la technologie était perçue comme la solution à tous les maux. Mais cette époque est révolue. L’Europe, aujourd’hui, est divisée entre une Allemagne en crise, une Italie gouvernée par l’extrême droite et une France en pleine décomposition politique. Les États-Unis, sous l’influence d’un Donald Trump toujours plus imprévisible, tournent le dos à leurs alliés traditionnels. Quant à la Russie et la Chine, elles profitent de ce chaos pour étendre leur influence, que ce soit en Afrique, en Asie ou même en Europe de l’Est.
Dans ce contexte, la France a besoin plus que jamais d’un projet clair, d’une vision ambitieuse pour sortir de l’ornière. Or, le macronisme n’a su ni en proposer une, ni la défendre avec suffisamment de conviction. Pire, en s’alignant toujours plus sur les positions de la droite la plus dure – sur l’immigration, la sécurité ou la fiscalité –, il a contribué à normaliser des idées autrefois marginales, ouvrant la voie à une radicalisation du débat public. « Quand on laisse le champ libre à l’extrême droite, on ne peut pas ensuite s’étonner qu’elle gagne. » Cette phrase, prononcée par un ancien ministre de la gauche, résume à elle seule l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le pays.
Alors que la présidentielle de 2027 se profile à l’horizon, les observateurs s’interrogent : assistera-t-on à un nouveau sursaut, à une recomposition des forces politiques autour d’un projet fédérateur ? Ou bien la France sombrera-t-elle dans le chaos, entre un RN hégémonique et une gauche divisée ? Une chose est sûre : le macronisme, lui, aura définitivement vécu. Il ne restera de son passage au pouvoir que les cicatrices d’une France plus inégalitaire, plus méfiante et plus fragile qu’elle ne l’était il y a dix ans.
Un bilan chiffré : ce que le macronisme a changé (et ce qu’il n’a pas changé)
Pour mesurer l’ampleur des transformations – ou des non-transformations – opérées par le macronisme, il suffit de jeter un regard sur les grands indicateurs économiques et sociaux. Entre 2017 et 2026, le pouvoir d’achat des Français a globalement stagné, malgré une croissance économique atone. Le chômage, après une baisse initiale entre 2017 et 2019, a repris sa courbe ascendante dès 2021, atteignant à nouveau les 8 % en 2025. Les inégalités, elles, se sont creusées : selon l’INSEE, les 10 % les plus riches possèdent désormais 55 % du patrimoine national, contre 50 % en 2017. Quant à la dette publique, elle a explosé, passant de 97 % du PIB en 2017 à plus de 115 % en 2026, malgré les discours sur la « rigueur » et la « maîtrise des dépenses ».
Sur le plan sociétal, les avancées sont réelles, mais limitées. La PMA pour toutes a été légalisée, mais les délais d’attente dans les centres hospitaliers restent prohibitifs. Le mariage pour tous, déjà en place, n’a pas connu de nouvelles extensions. La lutte contre les discriminations, quant à elle, a reculé, avec une baisse de 20 % des subventions aux associations LGBTQIA+ depuis 2022. Enfin, sur le plan environnemental, malgré les promesses d’une « transition écologique juste », les émissions de CO2 de la France ont augmenté de 5 % depuis 2019, en raison notamment de l’échec des politiques de rénovation thermique et du soutien continu aux énergies fossiles.
Les seuls domaines où le macronisme peut se targuer d’un succès relatif restent l’Europe et la diplomatie internationale. Macron a su incarner, à plusieurs reprises, une voix forte pour une Europe souveraine – notamment lors de la crise ukrainienne, où il a joué un rôle clé dans la coordination des sanctions contre la Russie. Mais même sur ce terrain, les résultats sont en demi-teinte : l’Europe reste divisée sur la question migratoire, et le projet de défense européenne, bien que relancé, peine à aboutir.