Un plan économique sous haute tension, entre audace et incohérences
Dans un exercice de communication soigneusement chorégraphié, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont dévoilé mardi 6 octobre 2026 le projet budgétaire du Rassemblement National pour les cinq prochaines années. L'objectif affiché est clair : réduire le déficit public de 5,4 % en 2026 à moins de 3 % en 2030, tout en générant 140 milliards d'euros d'économies d'ici 2032. Un pari ambitieux, voire risqué, qui a suscité immédiatement l'incrédulité des économistes et des partenaires européens. Pourtant, c'est bien sur ce terrain que la candidate d'extrême droite cherche à s'imposer comme une alternative crédible au pouvoir en place.
Le RN mise sur un « effort radical » pour atteindre ses objectifs, avec des coupes budgétaires massives dès 2027. Parmi les mesures phares : une réduction de 11,1 milliards d'euros de la contribution française au budget de l'Union européenne d'ici 2027, puis jusqu'à 20 milliards annuels ensuite. Une stratégie qui, selon le parti, permettrait de « rendre 4,7 % du PIB » à l'économie française. Pourtant, les réactions des spécialistes sont unanimes : « Ce scénario est hasardeux, voire irréaliste », estime Nathalie Janson, économiste libérale à Neoma. Les partenaires européens, déjà fragilisés par les tensions avec la Hongrie et la Biélorussie, pourraient-ils accepter une telle remise en cause des mécanismes de solidarité communautaire ?
Des promesses contestées, un manque de transparence
Le RN mise également sur la « priorité nationale » pour réaliser 15 milliards d'économies dès 2027, en conditionnant l'accès aux prestations sociales aux étrangers ayant travaillé cinq ans sur le territoire. Une mesure qui, selon les économistes, pourrait être retoquée par le Conseil constitutionnel, comme ce fut le cas pour des dispositifs similaires par le passé. « Le RN ne réalise pas d'étude d'impact sur le marché du travail », souligne Janson. « Les études montrent qu'une baisse de l'immigration a un effet neutre sur les finances publiques. »
Autre point de discorde : la promesse de supprimer la TVA sur 100 produits de première nécessité, couplée à une baisse de la TVA sur l'énergie. Une mesure sociale qui vise à séduire l'électorat populaire, mais dont le financement repose en grande partie sur une taxe sur le rachat d'actions estimée à 11,4 milliards d'euros dès 2027. « Les entreprises s'adaptent toujours aux nouvelles taxes. Les surprofits ont rapporté moins que prévu au gouvernement, et ce malgré l'inflation », rappelle l'économiste. « Le RN ignore les effets pervers de sa fiscalité. »
Les prévisions de croissance avancées par le parti – 1,8 % dès 2028, puis 1,7 % en 2029 – sont également jugées «
Un pari risqué sur la crédibilité des marchés
Pour justifier son plan, Marine Le Pen mise sur un « choc de compétitivité » et une reprise de confiance des investisseurs. L'objectif ? Faire baisser les taux d'intérêt et alléger la charge de la dette. Pourtant, les économistes pointent du doigt un « scénario macroéconomique optimiste ». « Le RN table sur une croissance deux fois supérieure à celle du Haut Conseil des finances publiques, sans prendre en compte les risques internationaux », analyse Mathieu Plane, directeur adjoint de l'Institut français d'économie. « Une telle rigueur budgétaire en six mois, c'est inédit. Cela aura forcément un impact sur la croissance. »
Les déclarations de Roland Lescure, ministre de l'Économie dans le gouvernement Lecornu II, résument l'état des lieux :
« Il faudra faire adopter ces mesures par 26 partenaires européens. Les premiers à en pâtir seraient les agriculteurs, les entreprises et les laboratoires de recherche français. C'est du donnant-donnant, et le RN mise tout sur une stratégie de force. »
Une droite et une gauche unanimes contre le projet
Si le Rassemblement National se félicite des réactions négatives, celles-ci proviennent de tous les bords politiques. Édouard Philippe, figure de la droite modérée, a dénoncé « un plan d'une désinvolture spectaculaire », tandis que Jean-Luc Mélenchon accuse Marine Le Pen de vouloir « condamner la France à 120 ans de récession » pour complaire aux marchés. Même au sein de la majorité présidentielle, on murmure que ce projet reflète une méconnaissance des réalités économiques.
Pourtant, le RN persiste et signe. « Si les sous-doués qui ont ruiné le pays sont mécontents, notre plan est vraiment excellent », a rétorqué Jean-Philippe Tanguy, député en charge des questions économiques au RN. Une rhétorique qui illustre la stratégie de confrontation du parti, bien plus que sa volonté de dialogue avec les institutions européennes ou les acteurs économiques.
Des taux d'intérêt en baisse, mais pour de mauvaises raisons
Ironie du sort : lors de la présentation du projet, les taux souverains français ont légèrement reculé. Une nouvelle que certains élus RN ont présentée comme une victoire. Pourtant, Alexandre Baradez, analyste chez IG France, tempère : « Ce reflux avait commencé quatre jours plus tôt, principalement en raison de la baisse du cours du pétrole. Le RN a simplement surfé sur une tendance qui lui était favorable. »
En toile de fond, ce débat budgétaire s'inscrit dans un contexte politique particulièrement tendu. Le gouvernement Lecornu II, affaibli par les divisions internes et les critiques sur sa gestion, voit dans le projet du RN une opportunité de mobiliser son électorat. Mais au-delà des calculs politiques, c'est la crédibilité de la France sur la scène internationale qui est en jeu.
Un projet économique qui divise, mais qui pourrait marquer 2027
Avec un déficit public toujours élevé et une croissance atone, le débat sur la rigueur budgétaire est plus que jamais d'actualité. Pourtant, le plan du RN soulève autant de questions qu'il en résout. Entre promesses sociales, coupes drastiques et pari sur la confiance des marchés, Marine Le Pen joue gros : si son projet venait à être appliqué, ce serait une révolution dans la gestion des finances publiques françaises. Mais à quel prix ?
Les économistes, eux, restent sceptiques. « On ne peut pas couper 66 milliards de dépenses en six mois sans impact sur la croissance. Et prétendre que la consommation et la compétitivité vont doubler en un an relève de l'utopie », conclut Mathieu Plane. La France est-elle prête à prendre ce risque ?
Une chose est sûre : le débat est loin d'être clos. Et alors que les élections approchent, le RN a réussi à imposer son agenda économique, forçant ses adversaires à se positionner sur un terrain qu'ils avaient jusqu'ici évité.