Une gestion controversée aux portes de l’effondrement logistique
Dans l’archipel mahorais, où chaque conteneur débarqué représente une bouffée d’oxygène pour une économie assoiffée, le port de Longoni est devenu le théâtre d’une bataille politique aux enjeux bien plus vastes que la simple gestion portuaire. Depuis le 16 juin 2025, une décision de justice a mis un terme prématuré à la délégation de service public accordée à la société Mayotte Channel Gateway (MCG), deux ans avant l’échéance initialement prévue. Une sentence rendue sur recours de l’Union maritime de Mayotte (UMM), qui dénonçait des « pratiques abusives et des manquements graves » dans l’exploitation de l’infrastructure vitale pour l’île.
Cette crise, loin d’être anecdotique, cristallise les tensions entre le département-région de Mayotte, dirigé par Ben Issa Ousseni (Les Républicains), et une partie de l’opposition locale. Le 1er septembre 2026, la convention de 2013, qui permettait à MCG de gérer le déchargement des 95 % des marchandises consommées à Mayotte, doit officiellement expirer. Pourtant, depuis juin 2025, l’État a été contraint d’intervenir pour éviter une rupture d’approvisionnement, en attendant qu’une solution pérenne soit trouvée.
Un port sous haute tension entre clientélisme et urgence économique
Les rapports accablants s’accumulent depuis des années. Dès 2017, le département de Mayotte alertait le ministère des Outre-mer sur « des difficultés structurelles entravant le fonctionnement du port », sans obtenir de réponse concrète. La chambre régionale des comptes, dans plusieurs avis, pointait du doigt des retards chroniques, des coûts excessifs et une opacité financière dans la gestion confiée à MCG. L’autorité de la concurrence, de son côté, avait sanctionné à plusieurs reprises des pratiques anticoncurrentielles, sans que cela n’ébranle la position de l’opérateur privé.
Pourtant, Ben Issa Ousseni, président de la collectivité depuis 2021, présentait en février 2026 la création d’un établissement public industriel et commercial (EPIC) comme une solution transitoire « incontournable », selon ses propres termes. Une décision qui, loin d’apaiser les critiques, a attisé les tensions. Pourquoi un établissement public, alors que l’État promettait depuis 2025 la transformation du port en grand port maritime dans le cadre de la loi de programmation pour Mayotte ?
Les élus opposés à cette solution dénoncent une manœuvre politique visant à pérenniser un système où les entreprises locales, regroupées au sein de l’UMM, se voient systématiquement marginalisées au profit de grands groupes. « On nous parle de transition, mais c’est une transition vers une gestion encore plus concentrée entre les mains d’un seul acteur, sans garantie de transparence », confie un conseiller municipal de Mamoudzou, sous couvert d’anonymat. Une partie de la gauche mahoraise et des élus écologistes appellent désormais à une concertation élargie, incluant la société civile et les acteurs économiques locaux, pour éviter que le port ne devienne un nouveau symbole des dérives clientélistes qui gangrènent l’île.
L’État pris en étau entre promesses et réalités
La situation à Mayotte illustre un paradoxe frappant : alors que l’exécutif français, dans sa loi de programmation, promettait une refonte en profondeur des infrastructures portuaires pour faire de l’archipel un hub logistique régional, les retards s’accumulent et les moyens alloués restent insuffisants. Sébastien Lecornu, premier ministre, a pourtant répété à plusieurs reprises que Mayotte était une « priorité nationale », notamment pour lutter contre les pénuries et l’augmentation continue du coût de la vie.
Mais entre les promesses de l’État et la réalité des faits, le fossé se creuse. Le projet de grand port maritime, initialement prévu pour 2028, est repoussé sine die, tandis que les Mahorais subissent de plein fouet les conséquences d’une gestion chaotique. Les associations de consommateurs, déjà en alerte face à l’inflation persistante, s’inquiètent des répercussions d’un éventuel blocage des imports. « Sans le port de Longoni, c’est tout l’approvisionnement qui s’arrête. Et qui paiera le prix ? Les familles les plus modestes », alerte un membre d’une ONG locale.
Dans ce contexte, la décision de justice de juin 2025, bien que saluée par les défenseurs de la concurrence, soulève une question cruciale : qui va reprendre les rênes du port dans l’immédiat ? Le département mise sur son EPIC, mais les contours juridiques et financiers de cette structure restent flous. Certains craignent qu’elle ne serve qu’à légitimer une gestion locale sous influence politique, tandis que les acteurs économiques redoutent une instabilité prolongée.
Les rivalités locales, miroir des divisions nationales
Mayotte, département français depuis 2011, est également un terrain d’affrontement entre les forces politiques hexagonales. Les Républicains, dont se réclame Ben Issa Ousseni, sont accusés par leurs détracteurs d’utiliser la crise portuaire pour consolider leur emprise sur les leviers économiques locaux. À l’inverse, une partie de la gauche mahoraise, inspirée par les mouvements écologistes métropolitains, plaide pour une gestion décentralisée et transparente, en collaboration avec les institutions européennes.
L’Union européenne, qui finance massivement les infrastructures ultramarines, a déjà exprimé ses réserves sur la viabilité du projet d’EPIC, jugé trop opaque et peu conforme aux normes communautaires. « Mayotte mérite mieux qu’un système où les contrats sont attribués sans appel d’offres transparent », a déclaré un haut fonctionnaire bruxellois, sous couvert de l’anonymat. La Hongrie et la Turquie, souvent pointées du doigt pour leurs dérives autoritaires, servent ici de repoussoirs implicites dans le discours des partisans d’une gestion plus ouverte.
Face à cette impasse, certains élus mahorais envisagent même de saisir la Cour des comptes européenne, arguant que les fonds alloués par Bruxelles pour moderniser le port n’ont pas été utilisés à bon escient. Une démarche qui, si elle aboutissait, pourrait mettre en lumière des dérives bien plus larges que le simple cas de Longoni.
L’ombre des puissances étrangères plane sur la crise
Dans un contexte géopolitique tendu, Mayotte n’échappe pas aux ingérences extérieures. Bien que l’île soit française, sa position stratégique dans le canal du Mozambique en fait un enjeu pour plusieurs acteurs régionaux. La Chine, qui étend son influence dans l’océan Indien, et la Russie, dont les navires de guerre sillonnent régulièrement la zone, observent avec attention la faiblesse actuelle des infrastructures mahoraises.
Certains observateurs locaux évoquent des risques de captation par des intérêts étrangers, d’autant que MCG, l’opérateur déchu, entretenait des liens troubles avec des sociétés offshore enregistrées dans des paradis fiscaux. « Quand un port est mal géré par un acteur privé, les portes s’ouvrent toutes seules aux prédateurs », analyse un expert en géopolitique des outre-mer. Les États-Unis, souvent critiqués pour leur politique interventionniste, n’ont pas manqué de rappeler à Paris l’importance de sécuriser Mayotte, notamment via des partenariats avec des alliés comme le Japon ou le Canada.
Pourtant, Paris semble paralysé. Entre les promesses de refondation et les réalités de terrain, le gouvernement Lecornu II peine à proposer une feuille de route claire. Emmanuel Macron, dont le quinquennat touche à sa fin, a-t-il encore les marges de manœuvre pour imposer une solution ambitieuse à Mayotte ?
Une île au bord de l’asphyxie économique
Dans les ruelles de Mamoudzou ou de Koungou, l’inquiétude grandit. Les commerçants, déjà étranglés par l’inflation, redoutent des ruptures de stock massives si le port de Longoni connaît un nouveau dysfonctionnement. Le prix des denrées de base, comme le riz ou les médicaments, a augmenté de 20 % en un an, selon les dernières statistiques de l’INSEE. Les familles mahoraises, dont le pouvoir d’achat s’effrite, n’ont plus les moyens de supporter une nouvelle crise logistique.
Face à cette situation, certains appellent à une mobilisation citoyenne. Des mouvements associatifs organisent depuis juin 2026 des rassemblements devant la préfecture, exigeant une gestion démocratique et transparente du port. « Mayotte n’est pas un terrain de jeu pour les ambitions politiques. C’est une île qui a besoin de solutions concrètes », clame une militante des droits économiques locaux.
Alors que le 1er septembre 2026 approche, date fatidique de l’expiration de la convention avec MCG, le suspense reste entier. Le département a-t-il les moyens de ses ambitions ? L’État tiendra-t-il enfin ses promesses ? Et surtout, les Mahorais pourront-ils enfin respirer, loin des calculs politiques ?
Une chose est sûre : dans cette crise, ce n’est pas seulement le port de Longoni qui est en jeu, mais l’avenir même de Mayotte au sein de la République.