Un projet inspiré de la planification écologique qui divise
Alors que la France fait face à une urgence climatique de plus en plus pressante, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) frappent fort avec une proposition audacieuse, voire radicale : redessiner les régions françaises non plus selon des critères administratifs ou économiques, mais en suivant les contours des bassins versants et des fleuves. Une idée présentée comme la clé d’une véritable révolution écologique, mais qui soulève autant d’espoirs que de questions sur sa faisabilité.
Samedi 7 juin 2026, lors d’un meeting place de la basilique de Saint-Denis, le leader insoumis a esquissé les contours de ce projet, alors même que sa campagne présidentielle bat son plein. Entre les attaques contre la concentration des médias et les promesses sur le pouvoir d’achat, Mélenchon a glissé cette annonce, comme un coup de tonnerre dans un ciel électoral déjà électrique. « Les régions seront entièrement restructurées autour des grands bassins versants, des fleuves. Elles formeront la première ligne d’alerte, de propositions et de mise en œuvre de la planification écologique », a-t-il lancé, avant de passer à un autre sujet, comme si cette annonce était une évidence.
Pourtant, derrière cette proposition se cache une réflexion bien plus profonde, née de l’idée que les frontières administratives actuelles, héritées de la réforme de 2015, sont un frein à la transition écologique. Et si cette critique n’est pas nouvelle, elle prend une dimension politique et stratégique dans le contexte actuel, où la question environnementale s’impose comme un enjeu majeur.
Des écorégions pour une planification écologique cohérente
L’Hexagone compte six grands bassins versants, définis par la géographie naturelle des cours d’eau qui s’y déversent. Chaque bassin peut être subdivisé en sous-bassins, en fonction des affluents qui les composent. LFI propose donc de remplacer les 13 régions actuelles par 24 écorégions, dont les limites épouseraient les contours de ces bassins hydrographiques. L’objectif affiché ? Créer des entités territoriales capables de gérer les enjeux écologiques de manière unifiée, sans les contraintes des découpages administratifs actuels.
Pour Claire Lejeune, députée LFI de l’Essonne et porteuse du projet, cette restructuration est « une nécessité pour concrétiser la bifurcation écologique ». « Les régions héritées de 2015 sont adaptées à une logique de compétitivité économique, mais pas à celle de la protection de l’environnement. Nous devons repenser l’organisation territoriale pour qu’elle serve d’abord la transition écologique », explique-t-elle. Son collègue, Gabriel Amard, député et coordinateur du projet, insiste sur le fait que ces nouvelles écorégions auront pour seule mission de mettre en œuvre des politiques environnementales, avec des moyens financiers et une fiscalité dédiés.
Leur argumentaire repose sur une évidence : les fleuves et les rivières ne connaissent pas les frontières administratives. Une usine polluante en amont d’un cours d’eau peut impacter des communes situées en aval, parfois dans une autre région. Or, aujourd’hui, les politiques de protection des milieux aquatiques sont morcelées par les découpages territoriaux. Les agences de l’eau, bien que compétentes sur ces questions, restent limitées par des budgets contraints et des règles de fonctionnement qui ne permettent pas une action globale.
Un maillage territorial adapté aux enjeux environnementaux
L’idée n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une logique de gouvernance écologique intégrée, où les décisions sont prises à l’échelle des écosystèmes plutôt que des territoires politiques. « Les bassins versants déterminent des paysages, des géologies, mais aussi des modes d’organisation humaine spécifiques. En calquant les régions sur ces bassins, on crée une cohérence territoriale qui facilite la protection des cours d’eau dans leur globalité », défend Claire Lejeune.
Cette approche a déjà été expérimentée dans d’autres pays, notamment en Allemagne ou aux Pays-Bas, où des structures régionales basées sur les bassins hydrographiques permettent une gestion plus efficace des ressources en eau. Mais en France, où les régions actuelles sont souvent critiquées pour leur taille ou leur manque de cohérence écologique, le projet de LFI pourrait bien changer la donne. La Meuse, par exemple, traverse plusieurs régions et départements, rendant complexe la coordination des actions de dépollution ou de prévention des inondations.
Une hydrologue spécialisée dans la gestion des milieux aquatiques, Cécile Llovel, qui dirige des projets GEMAPI (Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations), confirme les limites du système actuel. « J’ai travaillé sur un projet de restauration de milieux aquatiques sur la Meuse. Les études ont commencé en 2012, mais les autorisations n’ont été obtenues qu’en 2022. On était à cheval sur plusieurs départements et plusieurs préfets coordonnateurs. Si on avait pu agir à l’échelle d’une écorégion couvrant l’ensemble du bassin, les choses auraient été bien plus simples », explique-t-elle.
Un financement dédié pour une écologie sans limites
Si la proposition de restructuration territoriale peut sembler ambitieuse, voire utopique, LFI ne manque pas d’arguments pour la défendre. Parmi les pistes évoquées : renforcer les missions des agences de l’eau et supprimer leur « plafond mordant », ce seuil budgétaire au-delà duquel les recettes supplémentaires sont reversées au budget général de l’État au lieu d’être réinvesties dans des projets environnementaux.
Chaque année, les six agences de l’eau françaises disposent d’un budget d’environ 2,4 milliards d’euros, mais leur capacité d’action est bridée par ce plafond mordant. « En 2025, notre agence a atteint son plafond de 600 millions d’euros. Résultat : plus de 100 millions d’euros de projets ont dû être reportés à l’année suivante », révèle Nicolas Mourlon, directeur général de l’agence Rhône Méditerranée Corse. « Certains projets sont même abandonnés après des années d’attente, faute de moyens suffisants ».
Pour les insoumis, la solution est simple : supprimer ce plafond mordant pour permettre aux agences de financer davantage de projets. Mais cela ne suffirait pas. Il faudrait aussi « que les conseils d’administration et les comités de bassin acceptent d’augmenter les taux de redevance », une mesure qui pourrait s’avérer politiquement sensible, surtout dans un contexte de tensions sociales.
Gabriel Amard reconnaît d’ailleurs que le projet des écorégions est encore en construction. « C’est de la pâte à modeler pour l’instant. On affine les contours, on consulte les experts, on ajuste les propositions », confie-t-il. Un travail d’audition est prévu tout au long du mois de juillet 2026, avec pour objectif d’intégrer ces mesures dans le programme de campagne de Mélenchon pour 2027. Une première version pourrait être dévoilée fin août, avant une publication définitive en octobre.
Une écologie radicale ou une utopie réaliste ?
Si le projet séduit par son ambition, il soulève nevertheless des questions sur sa faisabilité. Une experte en espaces naturels, contactée par nos soins, se montre réservée : « Changer l’organisation des régions, c’est un chantier titanesque. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut balayer d’un revers de main. En revanche, ce qui serait utile, c’est de donner plus de moyens aux agences de l’eau pour qu’elles puissent faire leur travail sans être bridées par des contraintes budgétaires absurdes ».
De son côté, Cécile Llovel nuance l’enthousiasme des insoumis. « La pollution est un processus qui s’étale sur des années. Une fois qu’elle est dans les rivières, il est presque impossible de la traiter. La seule solution, c’est de réduire les rejets à la source, en amont. Mais cela prend du temps », rappelle-t-elle. Une écorégion couvrant l’ensemble d’un bassin versant permettrait effectivement d’améliorer la coordination, mais elle ne résoudrait pas magiquement tous les problèmes de pollution ou de gestion de l’eau.
Pourtant, l’argument de la cohérence territoriale reste solide. Les régions actuelles, avec leurs frontières souvent arbitraires, créent des inégalités dans la protection des milieux aquatiques. Une usine polluante dans une région peut impacter des communes situées dans une autre, sans que les politiques de dépollution soient harmonisées. « D’une rive à l’autre, nous n’avons pas les mêmes réglementations, pas les mêmes aides. Nous devons sans cesse tricoter avec des dispositifs qui diffèrent selon les territoires », déplore l’experte en espaces naturels.
Quel financement pour ces écorégions ?
Un autre point crucial reste flou : le financement de ces nouvelles régions. En 2025, les dépenses totales des régions françaises dépassaient les 41 milliards d’euros. Combien coûteraient ces écorégions, dont les compétences seraient intégralement dédiées à la transition écologique ?
Pour l’instant, la question reste en suspens. Claire Lejeune et Gabriel Amard évoquent une « fiscalité propre » pour ces nouvelles entités, mais les modalités ne sont pas précisées. « On travaille sur le modèle économique. Il faut déterminer comment financer ces régions sans alourdir la pression fiscale sur les ménages ou les entreprises », explique Amard.
Une chose est sûre : si Mélenchon était élu en 2027, ce projet pourrait bien devenir une priorité. Mais en attendant, il reste à convaincre non seulement les Français, mais aussi les acteurs locaux et les partenaires européens. Car une restructuration territoriale de cette ampleur ne se décrète pas sans débats, sans résistances, et surtout sans un portage politique fort.
En attendant, les insoumis continuent d’affiner leur proposition. « Ce n’est pas un projet figé. On l’adaptera en fonction des retours des experts et des territoires », assure Claire Lejeune. Une chose est certaine : dans un pays où les enjeux climatiques deviennent chaque jour plus pressants, l’idée de repenser l’organisation territoriale à l’aune de l’écologie pourrait bien s’imposer comme une évidence.
Et si l’opposition bloquait le projet ?
Même si Mélenchon venait à remporter l’élection présidentielle, son projet de restructuration des régions pourrait se heurter à de vives résistances. D’abord, au Parlement, où la droite et l’extrême droite, déjà hostiles à la plupart des mesures écologiques, pourraient s’opposer à une réforme territoriale aussi ambitieuse. Ensuite, dans les territoires eux-mêmes, où les élus locaux pourraient craindre de perdre des compétences ou des financements.
Gabriel Amard ne s’en cache pas : « Ce projet n’est pas consensuel. Mais quand on parle de survie de la planète, est-ce qu’on a le choix ? » Une question qui résonne particulièrement en 2026, année où les effets du changement climatique se font chaque jour plus visibles en France, avec des canicules de plus en plus intenses et des épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents.
Pour les insoumis, cette restructuration est un pas indispensable vers une écologie radicale, où l’action locale et la planification globale se conjuguent pour sauver ce qui peut encore l’être. Mais pour leurs détracteurs, il s’agit d’une utopie coûteuse, dangereuse, et surtout irréaliste dans un pays aussi centralisé que la France.
Une chose est sûre : le débat est lancé. Et il ne fait que commencer.
Un projet qui divise les experts
Si le projet des écorégions séduit par son ambition, il ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes de l’environnement. Certains y voient une avancée majeure pour la gestion de l’eau et des écosystèmes, tandis que d’autres le qualifient d’« organisation inutilement complexe ».
Parmi les sceptiques, on trouve des élus locaux, souvent attachés à leurs prérogatives actuelles. « Pourquoi changer un système qui, malgré ses défauts, fonctionne ? Les régions actuelles ont déjà des compétences environnementales. Pourquoi tout bouleverser ? », s’interroge un maire d’une grande ville du Sud-Ouest, sous couvert d’anonymat.
D’autres pointent du doigt le risque de créer des structures trop grandes, peu maniables, et éloignées des réalités locales. « Une écorégion couvrant l’ensemble du bassin de la Loire, par exemple, regrouperait des territoires aux enjeux très différents. Comment gérer à la fois les problèmes de pollution industrielle en amont et les besoins en eau potable des villes en aval ? », s’interroge un expert en gouvernance territoriale.
Pourtant, les défenseurs du projet rappellent que les agences de l’eau, déjà organisées par bassins versants, sont des structures qui fonctionnent. « Elles montrent que cette logique est déjà à l’œuvre. Il suffirait de renforcer leur rôle et de leur donner plus de moyens pour qu’elles deviennent les véritables piliers de la planification écologique », plaide Claire Lejeune.
Et après ? La suite du projet
Si le projet des écorégions est encore en construction, il pourrait bien devenir l’un des chevaux de bataille de LFI pour les prochaines années. En cas de défaite de Mélenchon en 2027, les insoumis ne comptent pas abandonner l’idée. « Nous pourrions déposer une proposition de loi à l’Assemblée nationale pour avancer sur le sujet », assure Gabriel Amard.
Mais pour que ce projet voie le jour, il faudra convaincre bien au-delà des rangs de LFI. Il faudra aussi obtenir le soutien des autres forces politiques, des collectivités locales, et surtout des citoyens. Car une restructuration territoriale aussi profonde ne peut se faire sans une adhésion minimale de la population.
En attendant, le débat est lancé. Et il est plus que jamais nécessaire, dans un pays où les défis climatiques ne font que s’intensifier. La question n’est plus de savoir si la France doit s’adapter à l’urgence écologique, mais comment elle doit le faire.