La droite radicale et l’extrême droite investissent la culture pour imposer leur récit
Depuis plusieurs années, la France assiste à une transformation silencieuse mais profonde de son paysage culturel. Une guerre des idées se joue désormais sur tous les fronts : plateaux télévisés, librairies, salles de cinéma et réseaux sociaux sont devenus les nouveaux champs de bataille d’une offensive idéologique sans précédent. Chaque semaine apporte son lot de révélations, que ce soit l’instrumentalisation croissante de l’audiovisuel public par les forces conservatrices, les pressions exercées sur les maisons d’édition comme Grasset, ou encore les représailles envisagées contre les signataires d’une tribune dénonçant la concentration des financements du cinéma.
Au cœur de cette stratégie se trouve un concept redoutablement efficace : la métapolitique. Emprunté aux milieux contre-révolutionnaires du XVIIIe siècle, ce terme désigne une approche de long terme visant à remodeler le débat public en amont des institutions, pour rendre socialement acceptables des idées autrefois considérées comme radicales. Contrairement à une stratégie politique classique, qui se concentre sur les programmes électoraux ou les réformes législatives, la métapolitique mise sur une infiltration progressive des espaces non politiques : culture, festivités, entrepreneuriat, religion ou encore patrimoine.
Pour comprendre l’ampleur de cette offensive, il faut remonter aux origines de ce concept. Le mot lui-même apparaît sous la plume de Joseph de Maistre, écrivain contre-révolutionnaire du début du XIXe siècle, qui y voyait une « métaphysique de la politique ». Selon lui, les idées politiques découlent d’un ordre sacré et transcendant, à l’opposé des projets révolutionnaires de transformation sociale. Cette vision, reprise et modernisée par la nouvelle droite à partir des années 1970, a trouvé aujourd’hui un terreau fertile en France.
Une stratégie d’influence à long terme
« La métapolitique ne vise pas à conquérir le pouvoir directement, mais à créer les conditions culturelles pour que certaines idées deviennent hégémoniques », explique Tristan Boursier, politiste et enseignant-chercheur à l’université du Québec à Montréal. « Elle agit comme un cheval de Troie : en investissant des domaines perçus comme neutres, elle normalise des discours qui, autrement, seraient rejetés par la majorité. » Cette approche, popularisée par des théoriciens comme Alain de Benoist, a été reprise par une partie de la droite radicale et de l’extrême droite française pour déstabiliser les fondements mêmes du débat démocratique.
Les exemples concrets de cette stratégie se multiplient. Dans le domaine de l’audiovisuel public, la nomination de responsables aux profils ouvertement partisans, couplée à des réformes structurelles, a révélé une volonté de reconfigurer les lignes éditoriales en faveur d’un conservatisme assumé. Les librairies, symboles traditionnels de diversité intellectuelle, sont désormais scrutées pour leur sélection de titres, tandis que les maisons d’édition indépendantes subissent des pressions économiques ou médiatiques visant à marginaliser certaines voix. Le cinéma, art par excellence du récit collectif, n’est pas épargné : des appels à boycotter des films ou des réalisateurs jugés « trop engagés », ainsi que des tentatives de verrouillage des financements publics, illustrent cette volonté de contrôle.
Les réseaux sociaux, quant à eux, sont devenus des laboratoires d’influence où des communautés organisées diffusent des récits alternatifs, souvent appuyés par des algorithmes favorisant la polarisation. Des comptes liés à l’extrême droite, mais aussi à une frange radicale de la droite traditionnelle, y orchestrent des campagnes de désinformation ciblant des intellectuels, des artistes ou des médias critiques. L’objectif ? Délégitimer les institutions et les acteurs porteurs d’une vision progressiste, tout en présentant leur propre discours comme le seul « raisonnable ».
Les réseaux d’influence de la droite radicale
Cette offensive métapolitique ne serait pas possible sans l’existence de réseaux organisés, souvent interconnectés, qui œuvrent dans l’ombre. Des think tanks comme l’Institut Iliade, fondé en 2014, se présentent comme des lieux de réflexion identitaire, mais leur influence s’étend bien au-delà des cercles intellectuels. Leur discours, mêlant écologie identitaire, nostalgie du passé et rejet de l’Union européenne, trouve un écho dans certains médias et auprès de responsables politiques en quête de légitimité.
Dans le domaine culturel, des collectifs comme Les Identitaires ou Génération Identitaire ont su capitaliser sur des événements festifs ou patrimoniaux pour diffuser leur idéologie. Leurs actions, souvent présentées comme apolitiques – festivals de musique, fêtes traditionnelles, restauration de sites historiques –, servent en réalité de vecteurs à un projet politique bien précis : la remoralisation de la société autour de valeurs conservatrices. Cette stratégie, qui rappelle les méthodes des mouvements fascistes du début du XXe siècle, a été théorisée par des figures comme Guillaume Faye, dont les écrits, autrefois marginaux, inspirent aujourd’hui une partie de l’extrême droite.
Le monde de l’édition n’est pas en reste. Des maisons d’édition comme Pierre-Guillaume de Roux, spécialisée dans les essais conservateurs, ou des revues comme Éléments, proche de la Nouvelle Droite, publient des ouvrages qui, petit à petit, réécrivent l’histoire et la culture françaises à l’aune d’un récit nationaliste et réactionnaire. Ces publications, souvent relayées par des médias complaisants, contribuent à normaliser un discours qui, il y a encore quelques années, aurait été qualifié de xénophobe ou de révisionniste.
Cette stratégie trouve un écho particulier dans les milieux artistiques. Certains festivals, comme ceux dédiés à la « réhabilitation » de l’histoire coloniale ou à la célébration d’un prétendu « génie français », sont désormais des lieux où se croisent des intellectuels d’extrême droite, des édiles locaux et des artistes à la recherche de visibilité. Ces événements, présentés comme apolitiques, servent en réalité de tribunes pour un projet politique global.
Les conséquences pour la démocratie
L’impact de cette métapolitique sur le débat public est déjà visible. Des sujets autrefois tabous – comme la préférence nationale, le rejet de l’immigration ou la remise en cause des droits des minorités – sont désormais abordés dans les médias avec une apparente neutralité, voire une forme de légitimité. Les partis d’extrême droite, comme le Rassemblement National, en profitent pour déstabiliser les partis traditionnels en se présentant comme les seuls défenseurs d’une « identité française menacée ».
Cette offensive culturelle s’accompagne d’une remise en cause des fondements républicains. La laïcité, par exemple, est de plus en plus instrumentalisée pour justifier des mesures discriminatoires contre les minorités religieuses. L’histoire, elle, est réécrite pour magnifier un passé mythifié, effaçant les pages les plus sombres de la colonisation ou de la collaboration. Même la notion de « bien commun », autrefois au cœur du débat politique, est détournée pour servir des projets particularistes.
Face à cette situation, les réponses des pouvoirs publics restent limitées. Le gouvernement de Sébastien Lecornu a tenté de réagir en renforçant les moyens de lutte contre la désinformation, mais ces mesures sont souvent perçues comme insuffisantes par les associations et les intellectuels engagés. Quant à l’Union européenne, elle semble impuissante à contrer cette dynamique, malgré les alertes répétées des défenseurs de la démocratie.
« Nous assistons à une bataille culturelle où les forces du progrès doivent se mobiliser, sinon nous risquons de perdre la guerre des idées », avertit un historien spécialiste des mouvements réactionnaires. Les prochaines années seront déterminantes pour savoir si la France saura préserver son héritage démocratique ou si elle basculera, progressivement mais inexorablement, dans un modèle où le pluralisme et les droits fondamentaux seront de plus en plus menacés.