Une victoire historique pour le Rassemblement national dans le Loiret
Dans une ville moyenne du Loiret, Montargis vient d’écrire une page inédite de son histoire politique. Pour la première fois depuis des décennies, un candidat du Rassemblement national a été élu maire au second tour des élections municipales, hier soir. Côme Dunis, 36 ans, ancien porte-parole des gilets jaunes et figure locale de l’extrême droite, a remporté la mairie avec seulement 59 voix d’avance dans une triangulaire serrée, obtenant 34,64 % des suffrages.
Cette victoire, arrachée face à une liste de droite traditionnelle menée par le maire sortant Benoît Digeon (Les Républicains) et une union de la gauche conduite par le communiste Bruno Nottin, marque une nouvelle étape dans l’implantation du RN dans les territoires. Une dynamique que les observateurs politiques analysent comme un symptôme des fractures sociales et territoriales françaises, mais aussi comme le résultat d’un désengagement des classes populaires vis-à-vis des partis traditionnels.
« Notre victoire est légitime, car elle reflète une profonde aspiration au changement », a déclaré Côme Dunis dès le lendemain de son élection, entouré de Thomas Ménagé, député RN du Loiret, et de Tom Collen-Renaux, nouveau maire d’Amilly, une commune limitrophe. « Nous allons diriger sans sectarisme, en prenant les bonnes idées là où elles se trouvent. » Une rhétorique qui contraste avec les promesses sécuritaires et identitaires portées par le candidat pendant sa campagne.
Un programme axé sur la sécurité et la préférence nationale
Parmi les priorités affichées par le nouveau maire, le renforcement des effectifs de police municipale et la création de brigades nocturnes occupent une place centrale. « Ici, la police nationale ne couvre pas la nuit, et les habitants se sentent abandonnés », explique un membre de son équipe de campagne, citant pêle-mêle les rodéos urbains, les agressions et le trafic de drogue comme fléaux à éradiquer.
Cette focalisation sur l’insécurité s’inscrit dans un contexte national marqué par une hausse des tensions sociales, notamment après les émeutes de 2023 consécutives à la mort de Nahel en banlieue parisienne. À Montargis, ces événements avaient provoqué des saccages massifs dans le centre-ville, avec des commerces vandalisés et des incendies. « C’est le genre de situation qui vous fait réaliser qu’il faut un serrage de vis », confie une commerçante dont la boutique avait été touchée.
Pourtant, derrière ce discours musclé, certains habitants expriment des craintes plus profondes. « Le RN était déjà fort ici, mais je crains que ça ne donne une légitimité à la préférence nationale », s’inquiète Jean-Patrick Nguessan, un cariste de 43 ans. « Le racisme n’était pas nouveau avant leur arrivée, mais leur présence risque de le normaliser. »
Une ville divisée entre espoirs et craintes
Dans les rues de Montargis, les réactions sont aussi contrastées que les résultats électoraux. Sur la terrasse de la Licorne, un café proche du nouveau maire, les partisans de Côme Dunis célèbrent sa victoire. « Il faut remettre de l’ordre, ici on ne respecte plus le drapeau français », lance Serge Diot, un retraité de 57 ans, ancien militaire. « On n’est pas racistes, hein… » ajoute-t-il, comme pour se justifier, tandis que le directeur de campagne du RN tente de minimiser son propos.
À l’inverse, dans le quartier populaire de La Chaussée, où s’alignent les barres HLM, l’indifférence domine. « Ça ne me fait ni chaud ni froid », déclare Maxime Barrera, 29 ans, serveur. « Forcément, un maire RN, c’est inquiétant, mais il faut voir ce qu’il va faire. On a besoin de sécurité, c’est sûr. » Comme beaucoup, il évoque une abstention record (seulement 53 % de participation), symptôme d’un dégoût croissant pour la politique.
Plus nuancé, Farid Brigui, 54 ans, ancien employé hospitalier en invalidité, avoue avoir voté à gauche au second tour. « Je suis déçu, mais la ville a besoin de changement, surtout pour les jeunes », confie-t-il. « Le racisme existait déjà avant le RN. Hier encore, on m’a traité de *bougnoule*. » Une réalité qui interroge sur l’efficacité des politiques locales pour lutter contre les discriminations.
Plus alarmiste, Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, dénonce une dédiabolisation du discours d’extrême droite. « Le RN s’installe dans les villes, et avec lui, le climat de haine se banalise », assène-t-il, évoquant des insultes racistes récurrentes dans la ville, comme les cris de singe adressés à un jeune homme dans le centre-ville.
Un passé de lutte qui interroge
Si Côme Dunis se présente aujourd’hui comme un maire consensuel, son parcours politique n’a pas toujours été aussi lisse. En 2018, il était une figure majeure du mouvement des gilets jaunes, connu pour ses actions radicales, comme le blocage symbolique du centre des impôts avec des parpaings. « Il n’a pas toujours été d’extrême droite, il a changé », regrette un commerçant de la liste citoyenne éliminée dès le premier tour.
Pourtant, le nouveau maire assume ce virage : « Ce passé est derrière moi. Aujourd’hui, je veux être un élu de terrain, proche des gens. » Une posture qui séduit une partie de la population, comme Anthony Chapat, 31 ans, éducateur socio-sportif. « Il faut casser les clichés sur le RN, mais aussi sur LFI », estime-t-il, soulignant que Dunis « s’intéresse aux quartiers » là où l’ancien maire ne s’est jamais montré.
Cette stratégie de proximité semble porter ses fruits dans certains milieux. Dans un bar du centre-ville, le tenancier de L’Amiral confie : « Depuis onze ans que je suis ici, l’ancien maire n’est jamais passé nous voir. Côme, lui, il est présent. » Un argument qui rappelle que l’absence des élus traditionnels a souvent été un terreau fertile pour les discours protestataires.
Vers une nationalisation du scrutin local ?
Si cette élection reste un scrutin municipal, son retentissement dépasse largement les limites de Montargis. Depuis plusieurs années, le RN progresse dans les villes moyennes, là où la gauche et la droite peinent à proposer des solutions concrètes aux difficultés économiques et sociales. « Il y a une dynamique évidente, mais il s’agit d’une élection locale », tempère Thomas Ménagé, député RN du Loiret, pour éviter toute surinterprétation.
Pourtant, les observateurs s’interrogent : cette victoire annonce-t-elle une vague brune en vue de la présidentielle de 2027 ? À quelques mois des prochains scrutins, le clivage entre sécurité et justice sociale risque de structurer davantage le débat politique. « On va finir par représenter le RN ici », s’agace Chloé Juillot, 28 ans, responsable d’animation, qui reproche au maire sortant d’avoir négligé les sujets de jeunesse et d’emploi.
Dans un contexte national marqué par une crise des vocations politiques et une défiance généralisée envers les institutions, Montargis incarne une expérience grandeur nature. Entre espoirs de renouveau et craintes de dérive autoritaire, la ville devient le symbole des tensions qui traversent la France.
Alors que le gouvernement Lecornu II tente de maintenir un équilibre précaire entre réformes et apaisement, une question persiste : cette victoire locale est-elle un feu de paille ou le début d’une recomposition politique durable ?