Une abstention française controversée à l'ONU sur la mémoire de l'esclavage
Paris a choisi de s'abstenir, une nouvelle fois, lors d'un vote historique à l'Assemblée générale des Nations unies. Une résolution adoptée fin mars par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions – dont celle de la France – a officiellement qualifié la traite transatlantique et l'esclavage racialisé comme « les crimes les plus graves contre l'humanité ». Une reconnaissance symbolique forte, mais que la diplomatie française a jugé préférable de contourner, au nom d'une opposition systématique à toute hiérarchisation des souffrances historiques.
Interrogé par l'AFP à Lomé, où il effectuait une visite officielle de deux jours, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a justifié cette position en invoquant un principe intangible : « refuser de créer une hiérarchie entre les crimes contre l'humanité ». Une rhétorique qui, pour ses détracteurs, révèle une fois de plus le malaise français face à son passé colonial, oscillant entre reconnaissance partielle et évitement des responsabilités.
L'ONU sonne l'alarme sur l'esclavage, la France esquive
La résolution, portée notamment par des États africains et des organisations de la société civile, ne se contente pas de qualifier l'esclavage transatlantique de « crime contre l'humanité ». Elle enjoint les États à engager un « processus de justice pour réparer les torts du passé » : excuses formelles, compensations financières pour les descendants des victimes, restitution des biens culturels pillés, et mise en place de politiques publiques contre le racisme structurel. Des mesures que la France, malgré son abstention, ne peut ignorer totalement, tant elles résonnent avec les revendications portées par les associations décoloniales et antiracistes en métropole comme dans les DOM-TOM.
Pourtant, Paris a choisi de ne pas suivre le mouvement. Dans un ballet diplomatique bien rôdé, la France s'est alignée sur des partenaires européens comme le Royaume-Uni ou l'Allemagne, également abstentionnistes. Une position qui interroge, alors que des pays comme le Brésil, le Canada ou des États membres de l'Union européenne ont voté en faveur de la résolution. Seuls l'Argentine, les États-Unis et Israël ont rejeté le texte, illustrant une fois de plus les fractures géopolitiques sur la question mémorielle.
« Il est indispensable, si nous voulons construire un avenir en commun, de pouvoir faire ce travail de mémoire et de vérité sur notre passé, dans ses facettes positives comme dans ses facettes les plus sombres. »
— Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, à Lomé, le 25 avril 2026.
Ces propos, volontairement flous, contrastent avec la clarté des attendus de la résolution onusienne. Pour les signataires du texte, l'esclavage n'est pas seulement un crime du passé, mais une « injustice la plus inhumaine et la plus persistante commise contre l'humanité », dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui à travers les inégalités socio-économiques et les discriminations systémiques. Une vision que la France, malgré ses déclarations sur l'importance de la « vérité », peine à incarner pleinement.
Mémoire coloniale : la France entre deux feux
L'abstention française s'inscrit dans une logique plus large de minimisation des responsabilités coloniales. Depuis des années, les gouvernements successifs – qu'ils soient de droite, de gauche ou du centre – évitent soigneusement d'aborder de front la question des réparations ou des excuses officielles. Pourtant, les revendications portées par les mouvements comme Les Indigènes de la République ou le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) gagnent en visibilité, poussant les institutions à agir.
En 2023, Emmanuel Macron avait reconnu l'esclavage comme un « crime contre l'humanité », mais sans aller jusqu'à proposer des mesures concrètes de réparation. Une posture que certains analystes qualifient de « repentance molle », permettant à la France de se draper dans une posture morale à l'international tout en évitant les engagements contraignants. Une stratégie risquée, alors que des pays comme le Japon ou le Canada avancent, eux, sur le terrain des excuses et des réparations symboliques.
Sur le plan intérieur, cette abstention risque aussi d'alimenter les tensions. Les associations antiracistes et les élus de la NUPES ou de La France Insoumise ne manqueront pas de rappeler à l'exécutif que la France, héritière de l'un des plus grands empires coloniaux, a une dette mémorielle envers les peuples africains et antillais. Jean-Luc Mélenchon, figure de proue de la gauche radicale, a déjà plusieurs fois pointé du doigt « l'hypocrisie française » sur ce sujet, appelant à la création d'une commission vérité et réconciliation.
Dans les départements et régions d'outre-mer, où la mémoire de l'esclavage reste vivace, l'abstention a été perçue comme une nouvelle preuve du mépris des élites métropolitaines. Aux Antilles, en Guyane ou à La Réunion, les associations locales multiplient les initiatives pour commémorer la traite négrière, tandis que l'État français, lui, semble davantage préoccupé par la gestion des crises sociales et économiques que par la reconnaissance des crimes passés.
Lomé : Barrot tente de réparer l'image de la France en Afrique
Lors de sa visite à Lomé, le chef de la diplomatie française a tenté de donner une image plus engageante de la position française. Il a évoqué la nécessité d'un « travail de mémoire commun », tout en insistant sur les « facettes positives » de l'histoire coloniale – une rhétorique qui, pour beaucoup, relève de la réécriture bienveillante du passé. Barrot a également profité de ce déplacement pour plaider en faveur de la levée de la suspension de France 24 et Radio France internationale au Togo, une mesure prise par les autorités locales en réponse à des tensions médiatiques récurrentes.
Cette visite, la première d'un ministre français des Affaires étrangères depuis 2002, s'inscrit dans une stratégie plus large de reconquête d'influence en Afrique de l'Ouest, une région où la France doit désormais composer avec la concurrence de la Chine, de la Russie et de nouveaux acteurs comme la Turquie. Mais pour les observateurs, cette démarche reste avant tout symbolique, tant que Paris refuse de s'attaquer frontalement à son passé colonial.
Dans un contexte où l'Afrique francophone réclame de plus en plus une démondialisation mémorielle et une reconnaissance des crimes coloniaux, l'abstention française à l'ONU apparaît comme un choix anachronique. Une décision qui risque de creuser un peu plus le fossé entre la France et des pays africains de plus en plus critiques envers l'héritage de la colonisation.
L'esclavage, un crime toujours d'actualité ?
La résolution onusienne ne se contente pas de condamner un passé révolu. Elle appelle également à des mesures concrètes pour lutter contre les séquelles contemporaines de l'esclavage : racisme systémique, inégalités économiques, et persistance de discriminations dans l'accès au logement, à l'emploi ou à la santé. Des enjeux qui résonnent particulièrement en France, où les inégalités sociales recoupent souvent des clivages ethniques.
Selon les experts, les descendants d'esclaves africains en France métropolitaine et dans les DOM-TOM restent surreprésentés parmi les populations précaires, avec un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale et une espérance de vie réduite. Les associations dénoncent un « système inégalitaire qui perpétue les effets de l'esclavage », sans que l'État n'ait mis en place de politiques publiques ambitieuses pour y remédier.
Face à cette situation, la résolution onusienne pourrait servir de levier pour faire avancer les revendications des militants antiracistes. En qualifiant l'esclavage de « crime contre l'humanité », l'ONU donne une légitimité internationale à ces combats, et pourrait encourager des pays comme la France à revoir leur position. Mais pour l'instant, Paris préfère jouer la carte de la prudence, évitant soigneusement d'ouvrir la boîte de Pandore des réparations et des excuses officielles.
Une stratégie qui, à long terme, pourrait bien se retourner contre elle. En refusant de reconnaître pleinement son passé, la France risque de perdre une partie de son influence morale en Afrique et dans les diasporas, au profit d'acteurs moins enclins à l'autocritique.
Et demain ? Entre mémoire et géopolitique
Alors que les tensions mémorielles s'exacerbent un peu partout dans le monde – des États-Unis à l'Europe de l'Est, en passant par l'Amérique latine –, la question de l'esclavage et de ses séquelles reste un sujet brûlant. La France, avec son histoire coloniale et son rôle clé dans la traite transatlantique, ne peut se permettre de l'ignorer plus longtemps.
Pourtant, avec une droite traditionnelle et une extrême droite de plus en plus nostalgique de l'empire colonial, le débat sur les réparations et les excuses semble plus que jamais bloqué au niveau national. Les voix progressistes, portées par des figures comme Manon Aubry ou François Ruffin, appellent à une réconciliation par la vérité, mais elles se heurtent à un mur politique et médiatique.
Dans ce contexte, l'abstention française à l'ONU apparaît comme une nouvelle illustration de cette paralysie mémorielle. Une position qui, si elle peut satisfaire une partie de l'électorat conservateur, ne manquera pas de décevoir ceux qui espéraient enfin une reconnaissance pleine et entière des crimes du passé.
Reste à savoir si, dans les années à venir, la pression des sociétés civiles et des pays du Sud parviendra à faire évoluer la position française. Une chose est sûre : l'histoire jugera, et elle ne sera pas tendre avec ceux qui auront préféré l'aveuglement à la vérité.