Une mobilisation citoyenne sans précédent contre la chaîne controversée
Un chiffre symbolique vient de franchir un seuil historique dans le paysage médiatique français. Une pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale, réclamant la suppression de CNews du paysage audiovisuel français, a atteint lundi 2 novembre 2026 le cap des 600 000 signatures authentifiées, un record qui ouvre désormais la voie à un débat parlementaire.
Lancée en juin par un citoyen anonyme, cette initiative, qui plafonnait encore à 100 000 signatures il y a seulement quelques jours, a connu une croissance exponentielle après l’attentat raciste de Trappes, perpétré le 23 octobre par un individu se revendiquant de thèses d’extrême droite. Ce drame a mis en lumière les liens troubles entre la radicalisation en ligne et la diffusion de discours de haine dans les médias, selon plusieurs observateurs.
Le texte dénonce CNews comme une « machine de propagande », comparant son modèle à celui de la chaîne américaine Fox News, souvent accusée de polarisation extrême. « En démocratie, on ne ferme pas les médias », a immédiatement réagi Jérémie Patrier-Leitus, député Horizons et porte-parole d’Édouard Philippe lors de la dernière présidentielle. Une prise de position qui contraste avec l’enthousiasme affiché par la gauche radicale, la France Insoumise allant jusqu’à promettre, en cas d’alternance, de « démanteler l’empire médiatique conservateur de Vincent Bolloré ».
Un débat parlementaire désormais inévitable ?
Conformément au règlement de l’Assemblée nationale, une pétition dépassant les 500 000 signatures issues d’au moins 30 départements différents doit obligatoirement faire l’objet d’un examen. Une commission parlementaire sera désormais chargée d’évaluer le bien-fondé de cette demande avant de décider de son inscription à l’ordre du jour. La dernière pétition ayant atteint ce seuil, celle contre la loi sur la « présomption d’usage légitime » des armes par les forces de l’ordre, avait été classée sans suite en juillet dernier, malgré plus de 550 000 signatures.
« Nous ne commenterons pas cette initiative », s’est contentée de déclarer la direction de CNews, contactée par l’AFP. Pourtant, les accusations de partialité et de complaisance envers l’extrême droite pèsent de plus en plus lourd sur la chaîne, régulièrement pointée du doigt pour son traitement de l’immigration et de l’islam. En juin 2026, le régulateur de l’audiovisuel, l’ARCOM, avait déjà mis en demeure CNews de corriger un « déséquilibre manifeste et durable dans l’expression des courants de pensée », notamment sur les thèmes de la menace migratoire et de l’islamisation de la société.
Trappes, La Verrière : quand les mots tuent
L’attentat de Trappes, dans lequel Kevin T., un Français de 39 ans, a revendiqué avoir visé des personnes « de type musulman ou africain ou nord-africain », a ravivé les tensions autour de la chaîne. Plusieurs élus locaux, dont le maire PS de Trappes Ali Rabeh, n’ont pas hésité à pointer du doigt la responsabilité des médias dans la banalisation de ces discours.
« Les chaînes comme CNews donnent une tribune à des figures d’extrême droite et légitiment des thèses racistes », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. Une analyse partagée par une partie de la gauche, qui accuse les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1, JDD, JDNews) de servir de caisse de résonance aux idées les plus réactionnaires. Le cas de la chroniqueuse pro-Kremlin Xenia Fedorova, récemment expulsée de France pour « relais des campagnes de désinformation russes », a également alimenté les critiques contre l’empire médiatique du milliardaire breton.
Parmi les autres polémiques ayant émaillé la galaxie Bolloré en 2026, le maintien à l’antenne de Jean-Marc Morandini, malgré ses condamnations définitives pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel, avait suscité une vague d’indignation. Sous la pression, le groupe avait finalement cédé et retiré le polémiste de ses écrans.
Réactions politiques : entre soutien et rejet
« La liberté d’expression ne doit pas devenir un bouclier pour les discours de haine. Quand une chaîne franchit la ligne rouge, la société a le droit – et le devoir – d’agir. » Une élue écologiste de l’Assemblée nationale
Du côté de la majorité présidentielle, on tente de minimiser l’impact de cette pétition, rappelant que « la fermeture d’un média n’est pas une solution démocratique ». Une position soutenue par les défenseurs de la liberté de la presse, qui y voient une menace pour le pluralisme. Pourtant, les défenseurs de l’initiative soulignent que le rôle d’un régulateur n’est pas seulement de garantir la liberté, mais aussi de protéger la société contre les dérives.
« Une chaîne qui diffuse en boucle des théories complotistes et des appels à la haine ne peut plus prétendre au statut de média d’information », estime un constitutionnaliste interrogé par nos soins. « L’ARCOM a déjà sanctionné CNews, mais ces mesures restent insuffisantes face à l’ampleur du problème ».
Alors que le gouvernement Lecornu II se trouve déjà affaibli par une succession de crises, cette pétition pourrait bien ajouter une nouvelle épine dans le pied d’une majorité sous tension. L’opposition de gauche, unie sur ce dossier, compte bien en faire un argument central dans la campagne pour les prochaines élections.
Le groupe Bolloré dans le collimateur de l’UE
Les démêlés de CNews ne s’arrêtent pas aux frontières françaises. Plusieurs institutions européennes, dont la Commission de Bruxelles, ont récemment exprimé leur inquiétude face à la concentration des médias entre les mains de quelques milliardaires, un phénomène qui touche particulièrement la France. Dans un rapport publié en septembre 2026, l’UE pointait du doigt les risques pour la démocratie que représentent ces empires médiatiques, notamment en Hongrie ou en Pologne, mais aussi en France, où Vincent Bolloré contrôle un réseau de chaînes et de journaux influents.
« La liberté de la presse est un pilier de nos démocraties. Quand elle est menacée par des intérêts privés, l’État doit agir », avait déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors d’un discours à Strasbourg. Une mise en garde qui n’a pas manqué de faire réagir les défenseurs de la liberté d’expression en France, certains y voyant une ingérence dans les affaires intérieures.
Pour l’heure, la balle est dans le camp des députés. Une chose est sûre : le débat sur le rôle des médias dans la société française est plus que jamais d’actualité, et cette pétition pourrait bien en devenir l’étincelle.
CNews dans le viseur : une histoire de controverses
Depuis son rachat par Vincent Bolloré en 2016, CNews a progressivement glissé vers une ligne éditoriale de plus en plus marquée à droite, voire à l’extrême droite. Plusieurs affaires ont émaillé son histoire récente :
2024 : L’affaire des chroniqueurs complotistes
Plusieurs animateurs de la chaîne, dont certains proches des milieux conspirationnistes, avaient été pointés du doigt pour la diffusion de fausses informations sur la guerre en Ukraine et la pandémie de Covid-19. L’ARCOM avait alors infligé une amende record de 7 millions d’euros à la chaîne.
2025 : Le scandale des « experts » d’extrême droite
Des révélations avaient montré que CNews donnait régulièrement la parole à des figures liées à l’extrême droite, parmi lesquelles d’anciens militants du RN ou de Reconquête!. Certains de ces intervenants avaient été accusés de tenir des propos racistes ou xénophobes en direct.
2026 : La polémique autour de l’immigration
Plusieurs éditoriaux avaient été critiqués pour leur ton anxiogène, notamment après une série de reportages présentant l’immigration comme une « menace existentielle » pour la France. Le régulateur avait finalement sommé la chaîne de rééquilibrer ses antennes, sans que les corrections ne soient jugées suffisantes par les associations antiracistes.
« CNews n’est plus un média, c’est un parti politique déguisé en chaîne d’information », avait résumé un ancien journaliste de la chaîne sous couvert d’anonymat.
Et maintenant ?
Alors que la pétition continue de recueillir des signatures – plus de 650 000 en milieu de soirée –, les observateurs s’interrogent sur l’issue de ce débat parlementaire. Si la chaîne n’est pas menacée de fermeture immédiate, la pression politique et citoyenne pourrait contraindre l’ARCOM à des sanctions plus sévères. Une suspension temporaire des programmes ou une amende record pourraient être envisagées.
Pour les défenseurs de la pétition, il est temps de tirer les leçons de l’attentat de Trappes : un média qui diffuse des discours de haine ne peut plus se cacher derrière le paravent de la liberté d’expression. Pour ses détracteurs, cette initiative relève d’une tentative de censure dangereuse pour la démocratie.
Une chose est certaine : le feuilleton CNews ne fait que commencer.