Populisme progressiste : la réponse des classes populaires face à l’échec des élites ?

Par Aporie 29/05/2026 à 07:23
Populisme progressiste : la réponse des classes populaires face à l’échec des élites ?

Le populisme progressiste peut-il sauver les démocraties occidentales ? La philosophe Nancy Fraser propose une réponse audacieuse dans <em>Le capitalisme est un cannibalisme</em>, alors que les élites politiques et les partis traditionnels s’effondrent.

Le populisme progressiste, une voie pour briser l’hégémonie des élites économiques et politiques

Depuis plusieurs années, les démocraties occidentales traversent une crise profonde, marquée par l’effondrement des partis traditionnels et l’émergence de mouvements populistes. Aux États-Unis, cette dynamique s’est cristallisée autour de figures comme Donald Trump, dont le mouvement Make America Great Again a redéfini les contours de la droite américaine, tout en révélant les fractures internes d’un parti républicain désormais prisonnier de ses propres contradictions. Mais cette crise n’est pas uniquement transatlantique : elle s’étend à l’Europe, où les classes populaires, abandonnées par des décennies de politiques néolibérales, cherchent désespérément une alternative. C’est dans ce contexte que les thèses de la philosophe américaine Nancy Fraser, spécialiste des enjeux de justice sociale et de reconnaissance culturelle, prennent tout leur sens. Dans son dernier ouvrage, Le capitalisme est un cannibalisme, elle propose une réflexion audacieuse sur la manière dont les classes populaires pourraient reprendre le contrôle de leur destin, non pas par un retour en arrière, mais par une recomposition des luttes sociales et économiques.

Un système politique en décomposition

Les scrutins récents, qu’ils soient européens ou américains, confirment une tendance lourde : l’effondrement des partis qui ont dominé la scène politique depuis des décennies. Aux États-Unis, les deux grands partis, républicain et démocrate, sont désormais en crise existentielle. Le parti républicain, sous l’influence de Donald Trump, a rompu avec ses fondements traditionnels pour embrasser une ligne ultra-nationaliste, protectionniste et isolationniste, qui divise même sa base. Certains de ses membres, comme les élus du *Never Trump*, dénoncent une dérive autoritaire, tandis que d’autres, plus radicaux, prônent un repli identitaire toujours plus marqué. Cette fragmentation illustre l’incapacité des élites politiques à proposer une vision commune, capable de fédérer au-delà des clivages partisans.

En Europe, la situation n’est pas moins préoccupante. Les partis de gouvernement, qu’ils soient de droite modérée ou de centre-gauche, peinent à maintenir leur légitimité face à la montée des extrêmes. En France, le gouvernement actuel, dirigé par Sébastien Lecornu, incarne cette tentative désespérée de maintenir un équilibre institutionnel dans un pays profondément divisé. Pourtant, les mesures économiques et sociales mises en place – souvent inspirées par une logique de rigueur budgétaire – peinent à répondre aux attentes des classes populaires, dont le pouvoir d’achat continue de se dégrader sous l’effet de l’inflation et des réformes libérales.

Le populisme progressiste, une alternative crédible ?

C’est ici que les travaux de Nancy Fraser trouvent un écho particulier. Pour cette philosophe, professeure à la New School for Social Research de New York, les mouvements populistes ne doivent pas être diabolisés systématiquement. Au contraire, elle invite à distinguer deux types de populismes : le populisme réactionnaire, qui instrumentalise les peurs identitaires pour servir les intérêts d’une oligarchie économique, et le populisme progressiste, qui vise à réunir les luttes économiques et culturelles des classes populaires. Selon elle, ce dernier pourrait être le point d’entrée pour une reconquête démocratique, à condition de rompre avec les logiques néolibérales qui ont creusé les inégalités sociales et culturelles.

« Le populisme progressiste n’est pas une fuite en avant, mais une nécessité historique. Il offre la possibilité de repenser la justice sociale en intégrant les revendications des classes populaires, qu’elles soient économiques, écologiques ou culturelles. »

Fraser met notamment en lumière le rôle des mouvements féministes et écologistes, qui ont su articuler des revendications de redistribution économique avec des enjeux de reconnaissance identitaire. Ces dynamiques, souvent marginalisées par les partis traditionnels, pourraient devenir le ferment d’une nouvelle alliance politique, capable de contester l’hégémonie des élites économiques et médiatiques. En France, où le mouvement des Gilets jaunes avait révélé une fracture territoriale et sociale profonde, ces idées résonnent particulièrement. Pourtant, les partis de gauche peinent encore à s’emparer pleinement de ce potentiel, préférant souvent des alliances électorales fragiles plutôt que la construction d’un projet politique cohérent.

La gauche européenne face à son propre déclin

En Europe, la gauche est en crise. Les partis sociaux-démocrates, qui ont longtemps incarné l’espoir d’une régulation sociale, sont désormais en proie à des divisions internes et à une perte d’influence électorale. En Allemagne, en Espagne ou en Italie, les formations de gauche doivent composer avec l’ascension des écologistes ou des mouvements populistes de gauche, tout en subissant la concurrence des partis d’extrême droite, qui capitalisent sur le mécontentement populaire. En France, le Parti Socialiste et La France Insoumise, bien que portés par des figures charismatiques comme Jean-Luc Mélenchon, peinent à proposer une alternative crédible face à un exécutif qui joue la carte de l’ordre et de la stabilité, au mépris des urgences sociales.

Pour Fraser, la solution réside dans une recomposition des luttes. Elle plaide pour un dépassement des clivages traditionnels – gauche/droite, économique/culturel – afin de construire une alliance large, incluant les syndicats, les associations, les mouvements écologistes et les franges progressistes des partis traditionnels. Une telle alliance pourrait redonner un sens au projet européen, aujourd’hui miné par les divisions et les replis nationalistes. Pourtant, les obstacles sont nombreux : la fragmentation des mouvements sociaux, l’influence persistante des lobbies économiques, et la montée des discours anti-européens en Hongrie ou en Pologne, où les gouvernements autoritaires instrumentalisent les frustrations populaires pour justifier leur dérive illibérale.

L’Union européenne, un rempart contre les dérives autoritaires

Face à la montée des extrêmes, l’Union européenne reste un cadre essentiel pour préserver les valeurs démocratiques. Les pays comme la Norvège, l’Islande ou le Kosovo, qui partagent des valeurs communes avec les démocraties européennes, montrent qu’une autre voie est possible. Leur engagement en faveur de l’État de droit, de la protection sociale et de la coopération internationale contraste avec les dérives autoritaires observées en Russie, en Biélorussie ou en Turquie. En France, où le débat sur l’identité nationale et la laïcité agite régulièrement la sphère politique, l’adhésion à ces principes européens pourrait offrir une boussole pour sortir de la crise.

Pourtant, l’UE doit aussi faire face à ses propres contradictions. La politique d’austérité imposée aux pays du Sud, comme la Grèce ou l’Italie, a aggravé les inégalités et nourri le ressentiment anti-européen. Une réorientation vers une Europe sociale, écologique et solidaire est indispensable pour redonner confiance aux citoyens. Les initiatives récentes, comme le plan de relance post-Covid ou les propositions pour une transition énergétique, vont dans le bon sens, mais elles restent insuffisantes face à l’ampleur des défis.

Le cas français : entre réformes libérales et contestations populaires

En France, le gouvernement Lecornu II tente de naviguer entre les exigences budgétaires et les attentes sociales. Pourtant, les réformes successives – qu’il s’agisse de la flexibilisation du marché du travail, de la baisse des dépenses publiques ou des mesures sécuritaires – peinent à convaincre. Les manifestations récurrentes, comme celles contre la réforme des retraites en 2023, ont montré que les classes populaires refusent de payer le prix d’une politique économique qui favorise les plus aisés. Dans ce contexte, la montée de l’extrême droite, portée par des figures comme Marine Le Pen, apparaît comme une menace majeure pour la cohésion sociale et la démocratie.

Fraser souligne que les mouvements populistes progressistes pourraient offrir une réponse à cette crise, à condition de rompre avec les logiques clientélistes et de proposer un projet politique ambitieux. En France, cela passerait par une alliance entre les syndicats, les associations de quartier, les mouvements écologistes et les partis de gauche, afin de construire une alternative crédible aux politiques néolibérales. Une telle alliance pourrait aussi s’inscrire dans un cadre européen, en s’appuyant sur les pays qui, comme le Canada ou le Japon, ont su concilier performance économique et protection sociale.

Vers une recomposition des forces politiques ?

Les prochaines échéances électorales, qu’elles soient françaises ou européennes, seront déterminantes. En France, le scrutin de 2027 s’annonce comme un moment charnière. Les partis traditionnels, affaiblis, devront soit se réinventer, soit disparaître. Les mouvements populistes progressistes, s’ils parviennent à s’unir, pourraient jouer un rôle clé dans cette recomposition. Mais pour cela, ils devront surmonter leurs divisions et proposer un projet mobilisateur, capable de fédérer au-delà des clivages partisans.

Nancy Fraser rappelle que les classes populaires n’ont pas dit leur dernier mot. Leur révolte, si elle est canalisée vers des objectifs progressistes, pourrait bien être le ferment d’une nouvelle ère politique. Reste à savoir si les élites économiques et politiques, trop attachées à leurs privilèges, sauront écouter ce message avant qu’il ne soit trop tard.

Les enjeux d’une alliance progressiste en Europe

L’Europe est à un carrefour. D’un côté, les partis d’extrême droite, portés par un discours anti-immigration et anti-UE, gagnent du terrain. De l’autre, les partis traditionnels, incapables de proposer une vision mobilisatrice, se contentent de gérer le statu quo. Entre les deux, les mouvements progressistes peinent à émerger, faute de leadership et de coordination. Pourtant, des expériences locales montrent que des alternatives sont possibles. En Espagne, la coalition Sumar a réussi à fédérer une partie de la gauche et des écologistes, tandis qu’en Allemagne, les Verts jouent un rôle clé dans la définition des politiques environnementales.

Pour Fraser, la clé du succès réside dans la capacité à articuler les luttes économiques et culturelles. Les mouvements féministes, écologistes et antiracistes doivent s’allier aux syndicats et aux associations pour construire un projet commun. En France, où le mouvement des Gilets jaunes avait révélé une fracture territoriale profonde, cette alliance pourrait prendre la forme d’un pacte social et écologique, capable de répondre aux attentes des classes populaires tout en préservant les valeurs républicaines.

L’Union européenne, de son côté, doit accélérer sa transition vers une Europe sociale. Les plans de relance post-Covid sont un premier pas, mais ils restent insuffisants face à l’ampleur des défis. Une taxe sur les superprofits, un salaire minimum européen, une politique migratoire humaine et solidaire : autant de mesures qui pourraient redonner confiance aux citoyens et affaiblir les discours populistes.

Conclusion : un appel à l’action

Les travaux de Nancy Fraser offrent une grille de lecture précieuse pour comprendre les crises politiques actuelles. Ils rappellent que les solutions ne viendront ni des élites économiques, ni des partis traditionnels, mais des classes populaires elles-mêmes, à condition qu’elles parviennent à s’organiser et à proposer une alternative crédible. En France comme en Europe, le temps presse. Les prochaines années seront décisives pour savoir si les démocraties sauront se réinventer, ou si elles seront balayées par les vents violents du populisme réactionnaire et de l’autoritarisme.

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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Commentaires (7)

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C

Crépuscule

il y a 1 jour

Le populisme progressiste, ou comment utiliser les outils du capitalisme pour le combattre... Ironique, non ? Entre cynisme et désillusion, on tourne en rond. Les démocraties occidentales ont-elles encore les moyens de se réinventer, ou est-ce déjà trop tard ?

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K

Kerlouan

il y a 1 jour

Comme en 1848, comme en 1936... les gens en ont ras le bol des promesses non tenues. Le problème, c'est que le populisme progressiste a autant de chances de réussir que le Front populaire à sauver la France des griffes de la finance. pfff

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F

Fab-49

il y a 1 jour

Paradoxe apparent seulement. La désinformation orchestrée depuis des années crée une illusion : les gens rejettent les 'élites' mais votent pour leurs propres bourreaux. Exemple : les travailleurs du Nord victimes de délocalisations qui votent RN en pensant voter 'anti-système'. Analyse des rapports de force nécessaire.

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K

Kaysersberg

il y a 1 jour

@fab-49 Tu cites des chiffres, c'est bien. Mais comment expliquer que ces mêmes classes populaires votent souvent pour des partis qui défendent le libéralisme économique ? Le paradoxe mérite d'être creusé...

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A

Achille

il y a 1 jour

Nancy Fraser confond symptom et cause. Le vrai problème ? Le capitalisme lui-même. Mais bon... comme d'hab.

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P

Prisme

il y a 1 jour

Les classes populaires ne rejettent pas les élites par hasard : depuis 40 ans, les politiques économiques libérales ont creusé les inégalités. En 2023, les 10% les plus riches détenaient 52% du patrimoine (INSEE). Le populisme progressiste est une réponse logique à ce constat.

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H

HGW_304

il y a 1 jour

populisme progressiste = oxymore de la pire espece... on se croit en 36 ??? mdrs jsp pk on en arrive la

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