Edouard Philippe, en campagne discrète mais déterminée, fait de l’intelligence artificielle un pilier de son projet pour 2027
Dans une précampagne présidentielle où chaque déplacement compte, Edouard Philippe a choisi de s’ancrer dans les arènes de l’innovation technologique pour y afficher ses ambitions. Après avoir, la veille, appelé à un renforcement massif des dépenses de défense lors du salon Eurosatory, l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron a consacré sa journée du 17 juin 2026 au salon VivaTech, à Paris, où il a multiplié les discours sur l’intelligence artificielle (IA). Une thématique qu’il présente comme un levier essentiel pour l’avenir économique et industriel de la France, tout en esquivant habilement les questions sur ses liens avec l’héritage macronien.
Assis en première loge lors des tables rondes et déambulant dans les allées du Parc des expositions, Philippe a adopté un discours volontariste, mêlant libéralisme économique et nationalisme technologique. « La France ne peut se contenter d’être un spectateur de la révolution numérique qui secoue le monde », a-t-il lancé devant un parterre d’entrepreneurs et de chercheurs, soulignant que « l’IA n’est pas une option, mais une nécessité stratégique ». Une posture qui rappelle, sans jamais l’avouer explicitement, les grandes lignes de la politique menée sous la présidence Macron, tout en y ajoutant une touche de fermeté que certains observateurs qualifient d’opportuniste.
Entre héritage macronien et rupture affichée
Le choix de VivaTech n’est pas anodin. Ce salon, devenu en quelques années le temple européen de la tech, cristallise les attentes d’une économie française en quête de renouveau. Pourtant, Philippe prend soin de se distancier de l’expression « start-up nation », trop souvent associée à l’ère Macron. « Réduire la France à une simple « start-up nation », c’est caricaturer notre réalité industrielle et académique », a-t-il déclaré devant des journalistes, avant d’ajouter : « Ces entrepreneurs qui font notre fierté ne sont pas tous des jeunes diplômés parisiens. Ils viennent de Lyon, de Toulouse, de Grenoble, et même de nos territoires ruraux. » Une manière de rappeler que son projet économique s’inscrit dans une vision plus large que celle, parfois étroite, du macronisme originel.
Pourtant, les observateurs les plus critiques notent que Philippe reprend à son compte des éléments clés de la doctrine présidentielle en matière d’innovation : flexibilité réglementaire, attractivité des talents étrangers, et soutien aux champions technologiques. Une filiation que ses soutiens présenteront comme une continuité intelligente, tandis que ses détracteurs y verront une opportunité de récupérer un héritage sans en assumer le bilan. Car si Emmanuel Macron avait fait de la tech un axe majeur de sa présidence, son héritage en la matière reste contrasté : entre succès symboliques (comme le développement de la filière française des semi-conducteurs) et échecs patents (comme l’incapacité à endiguer la fuite des cerveaux vers les États-Unis ou à réduire la dépendance aux géants américains de la Silicon Valley).
L’IA, entre opportunité économique et risque géopolitique
Les échanges de Philippe à VivaTech ont été largement dominés par la question de l’IA, un sujet devenu brûlant depuis que l’administration Trump a, quelques jours plus tôt, restreint l’accès aux modèles les plus avancés d’Anthropic pour des raisons de sécurité nationale. Une décision qui a rappelé aux Européens, et aux Français en particulier, les enjeux de souveraineté technologique dans un monde où les États-Unis et la Chine verrouillent l’accès à des outils stratégiques.
« La France ne peut pas se permettre de dépendre des décisions prises à Washington ou Pékin », a martelé Philippe, insistant sur la nécessité de « construire une filière IA européenne, indépendante et compétitive ». Un discours qui trouve un écho particulier dans un contexte où l’Union européenne tente, tant bien que mal, de se doter d’un cadre réglementaire cohérent – comme en témoigne l’entrée en vigueur, début 2026, de l’AI Act, ce règlement censé encadrer les développements en matière d’intelligence artificielle. Pourtant, entre les réticences des industriels, les divisions entre États membres et les pressions des lobbies, la mise en œuvre de ce texte reste un casse-tête.
Face à ce constat, Philippe a évoqué la nécessité d’un « plan Marshall numérique » pour la France, avec des investissements massifs dans les infrastructures cloud, la formation des talents et la recherche publique. Une proposition qui, si elle était suivie d’effets, marquerait une rupture avec la politique de rigueur budgétaire menée par les gouvernements successifs depuis plus de dix ans. Mais elle pose une question cruciale : comment financer de tels projets dans un contexte de crise des finances publiques et de hausse continue des dépenses sociales ?
Nathalie Kosciusko-Morizet, une caution technologique controversée
Pour donner de la crédibilité à son engagement sur l’IA, Philippe s’est entouré de Nathalie Kosciusko-Morizet, figure politique qui a fait son retour remarqué après une décennie passée aux États-Unis, où elle a travaillé dans le secteur technologique. Son expertise en la matière est indéniable : ancienne ministre sous Nicolas Sarkozy, elle a ensuite dirigé des projets dans la Silicon Valley et conseillé des entreprises comme Google ou des fonds d’investissement spécialisés dans la tech. Une présence qui, pour ses partisans, incarne la capacité de Philippe à s’appuyer sur des profils hybrides, à la fois politiques et technophiles.
Pourtant, son parcours suscite des interrogations. Après avoir été une figure de la droite traditionnelle, Kosciusko-Morizet a récemment choisi de soutenir Philippe, une décision perçue par certains comme un revirement opportuniste. « NKM a passé dix ans à expliquer aux Américains comment l’Europe pouvait innover. Aujourd’hui, elle revient pour nous expliquer comment faire ? » ironise un cadre du Parti socialiste, soulignant que son retour coïncide avec la précampagne présidentielle. Une remarque qui en dit long sur les tensions internes à la droite, où les ambitions de Philippe se heurtent à celles de figures comme Marine Le Pen, dont le discours sur la tech est souvent teinté de nationalisme économique.
Quoi qu’il en soit, la présence de Kosciusko-Morizet à ses côtés permet à Philippe de se draper dans une image de modernité, tout en évitant de s’engager sur des sujets clivants comme la régulation des algorithmes ou le rôle des GAFAM en Europe. Une stratégie qui, si elle peut séduire une partie de l’électorat libéral, risque aussi de laisser perplexes ceux qui attendent des propositions concrètes sur les garde-fous démocratiques que devrait impliquer une telle ambition technologique.
Un positionnement électoral sous haute tension
Le choix de mettre l’IA au cœur de son discours n’est pas anodin pour Edouard Philippe. Dans un paysage politique où la gauche peine à proposer un projet économique cohérent et où l’extrême droite, portée par la montée des peurs identitaires, mise sur un repli technologique, Philippe tente de se positionner comme l’homme du réalisme innovant. Un positionnement qui, sur le papier, pourrait séduire un électorat modéré, lassé des discours clivants et en quête de solutions pragmatiques.
Pourtant, cette stratégie comporte des risques. D’abord, celui de surenchérir sur le macronisme, déjà perçu par une partie de l’opinion comme ayant trop cédé aux sirènes du libéralisme économique. Ensuite, celui de sous-estimer les divisions au sein de la droite, où des figures comme Éric Ciotti ou Marion Maréchal défendent une ligne bien plus protectionniste, voire souverainiste, sur les questions technologiques. Enfin, celui de ne pas convaincre les Français les plus modestes, pour qui les enjeux de pouvoir d’achat et de services publics restent prioritaires.
Interrogé sur sa capacité à incarner une alternative crédible à la politique menée depuis 2017, Philippe a botté en touche : « La France a besoin de stabilité, pas de ruptures inutiles. Mon projet est celui d’une droite moderne, qui sait concilier performance économique et justice sociale. » Une phrase qui, si elle résume bien sa ligne, laisse cependant entière la question de sa capacité à mobiliser au-delà des cercles déjà acquis à sa cause.
L’Europe, parent pauvre de la stratégie française ?
Un élément frappant dans le discours de Philippe à VivaTech a été l’absence de mention de l’Union européenne en tant que levier stratégique pour la France. Pourtant, dans un contexte où les États-Unis et la Chine verrouillent l’accès aux technologies clés, l’Europe devrait être au cœur de toute stratégie d’autonomie technologique. Or, malgré l’adoption de l’AI Act, les divisions entre États membres, la lenteur des financements européens et les pressions des lobbies industriels freinent toute ambition commune.
« Philippe parle de souveraineté technologique, mais il oublie que celle-ci ne peut être atteinte seule », souligne un chercheur du CNRS. « La France a besoin de l’Europe pour peser face aux géants américains et chinois. Sans une politique industrielle européenne ambitieuse, nous resterons des nains face à eux. » Une critique qui rappelle que, malgré les discours enflammés sur l’innovation, la réalité des rapports de force géopolitiques reste implacable. Et que, sans une coopération renforcée au niveau continental, les ambitions françaises en matière d’IA risquent de rester lettre morte.
Alors que Emmanuel Macron tente, tant bien que mal, de maintenir une ligne pro-européenne malgré les vents contraires, Philippe semble pour l’instant privilégier une approche plus nationale. Une stratégie qui, si elle peut séduire une partie de l’électorat, interroge sur sa capacité à répondre aux défis d’un monde où les enjeux technologiques dépassent largement les frontières.