Une primaire sous tension : cinq ambitions pour un parti en lambeaux
L’atmosphère était électrique hier soir au siège de BFMTV, où les cinq candidats à la primaire du Parti socialiste et de ses alliés s’affrontaient pour la dernière fois avant le premier tour des 9 et 10 octobre. Dans une salle bondée, sous les projecteurs d’un débat diffusé en prime time, les divisions internes du PS ont explosé au grand jour, révélant des fractures générationnelles, idéologiques et stratégiques qui menacent de condamner le parti à une marginalisation définitive.
Avec près de trois heures d’échanges tendus, ponctués d’insultes et de règlements de comptes, ce troisième et dernier débat n’a laissé aucun suspense : la social-démocratie française, déjà affaiblie par des années de déclin électoral, se déchire publiquement. Entre « agressions verbales sexistes », accusations de « hold-up » politique et rejets catégoriques des alliances avec la gauche radicale, le PS semble incapable de proposer une alternative crédible à l’hégémonie macroniste et à la montée de l’extrême droite.
Glucksmann vs Royal : quand la primaire vire au règlement de comptes
La soirée a rapidement basculé dans l’infamie dès les premières minutes, lorsque Olivier Faure, premier secrétaire du PS, a jeté de l’huile sur le feu en évoquant une vidéo diffusée par Le Média, où l’eurodéputé Raphaël Glucksmann accusait publiquement Ségolène Royal d’avoir « fait la danse du ventre devant Emmanuel Macron ». Une phrase qui, en moins de vingt-quatre heures, allait devenir le symbole d’une campagne où la dignité des candidats semble désormais accessoire.
Ségolène Royal, visiblement blessée, a dénoncé une « agression à connotation sexuelle », rappelant que les femmes politiques subissent depuis des années ce genre de violences symboliques. « J’ai l’habitude des campagnes, mais venant de vous, ça m’a particulièrement choqué », a-t-elle lancé, les yeux emplis de colère, à l’adresse de Glucksmann. Face à la tempête médiatique, ce dernier a tenté de se rattraper en s’excusant mollement : « Je suis vraiment désolé si ces propos ont été perçus comme étant sexistes. Ils n’avaient pas vocation à sortir. »
Un mea culpa qui a laissé sceptiques les observateurs, d’autant que Glucksmann a persisté à défendre la légitimité de ses attaques, arguant que « le cadre était militant ». Une justification qui a achevé de convaincre les détracteurs du candidat Place publique, selon lesquels son entrée tardive dans la primaire cache une stratégie de récupération du PS, après l’échec de son parti à fédérer au-delà de son microcosme parisien.
Royal, elle, n’a pas mâché ses mots : « Raphaël Glucksmann mène un pur hold-up sur le Parti socialiste. Il est venu ici parce qu’il n’a pas réussi à créer une dynamique avec son propre parti. Et il s’acharne sur Mélenchon pour justifier une alliance avec la droite. » Des accusations qui ont trouvé un écho chez ses alliés, mais qui ont aussi révélé la profondeur des fractures au sein de la famille socialiste.
Éducation nationale : entre soutien aux lycéens et rejet de Parcoursup
Dans un pays où les lycées s’embrasent et où les forces de l’ordre semblent dépassées par la violence des manifestations, les cinq candidats ont dû se positionner sur une question brûlante : comment répondre aux revendications de la jeunesse sans tomber dans la répression aveugle ?
Jérôme Guedj, député PS, a adopté une posture équilibrée en saluant le caractère « absolument légitime » des revendications lycéennes, tout en condamnant fermement « la violence qui ne sert à rien ». Il a promis, s’il était élu, de nouvelles consignes pour les forces de l’ordre, excluant notamment l’usage des LBD et promettant une « loi de programmation sur cinq ans pour le bâti scolaire », avec une hausse des salaires des enseignants et une baisse du nombre d’élèves par classe.
Emmanuel Maurel, député de la Gauche républicaine et socialiste (GRS), a pour sa part défendu une position plus radicale en réclamant l’abrogation pure et simple de Parcoursup, qu’il qualifie de « facteur de stress insupportable pour les élèves et les parents ». Il a également appelé à un retour aux filières traditionnelles du bac (ES, S, L), supprimées par la réforme de 2019, qu’il juge responsable de la dévalorisation de l’enseignement public.
Raphaël Glucksmann, lui, a adopté un discours plus sécuritaire, promettant d’être « inflexible avec les casseurs qui viennent voler la mobilisation des lycéens ». Pour le candidat Place publique, la priorité est de protéger la jeunesse de la violence, mais aussi des groupes organisés qui instrumentalisent les mouvements sociaux.
Un positionnement qui a suscité des critiques, notamment de la part de ceux qui y voient une « récupération droitière » des thèmes contestataires, alors que le gouvernement Lecornu II multiplie les annonces répressives.
Retraites : l’unanimité contre Macron, mais des désaccords tenaces
Sur le dossier explosif des retraites, où le gouvernement a imposé un report de l’âge légal à 64 ans, tous les candidats à la primaire ont affiché leur opposition, mais avec des nuances qui en disent long sur leurs divergences.
Raphaël Glucksmann a plaidé pour l’abrogation de la réforme de 2023, tout en excluant de revenir à un âge légal à 60 ans. « Je ne veux pas de la retraite par capitalisation, mais je ne veux pas non plus faire croire aux Français qu’on peut revenir en arrière sans tenir compte de la réalité démographique », a-t-il expliqué.
Emmanuel Maurel, lui, a défendu un retour pur et simple à 62 ans, tout en s’opposant catégoriquement à toute forme de retraite par capitalisation. Une position qui le place à la gauche de la gauche, là où Ségolène Royal a préféré rester floue, se contentant de dénoncer « les peurs inutiles » semées par le gouvernement.
Quant à Olivier Faure, il a tenté de ménager la chèvre et le chou en rappelant que « les retraites sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas », avant de glisser que la question était surtout un enjeu de justice sociale. Un discours qui n’a convaincu personne, tant les socialistes peinent à proposer une alternative cohérente au projet macroniste.
LFI, un boulet ou un allié nécessaire ? La gauche face à ses contradictions
Le fantôme de Jean-Luc Mélenchon a plané sur toute la soirée, comme un rappel douloureux des échecs passés. Jérôme Guedj n’a pas hésité à le qualifier de « boulet sur la perspective de victoire face au RN », tandis qu’Olivier Faure a été accusé par ses adversaires de laisser planer l’idée d’une alliance avec La France Insoumise.
« Mélenchon n’est pas Voldemort [celui dont il ne faut pas prononcer le nom], mais il est un boulet », a lancé Guedj, avant d’ajouter que la position du premier secrétaire, qui prône le rassemblement de la gauche à l’Assemblée, fragilise le PS en laissant croire à des passerelles avec LFI.
Raphaël Glucksmann, lui, a réitéré son hostilité viscérale envers Mélenchon, accusant le leader insoumis de « diviser la gauche pour mieux servir ses ambitions personnelles ». Une position qui place le candidat Place publique dans une posture proche de celle de la droite, où la lutte contre l’extrême gauche semble primer sur toute autre considération.
Ségolène Royal, enfin, a dénoncé une « stratégie de dilution » du PS, ni dans le mélenchonisme ni dans la droite, mais sans proposer de solution concrète pour éviter l’implosion du parti.
Ukraine : la gauche divisée entre pacifisme et fermeté pro-européenne
Sur la scène internationale, où la menace russe pèse comme une épée de Damoclès sur l’Europe, les candidats ont affiché des positions contrastées. Ségolène Royal a défendu un « dialogue avec Poutine », estimant que « quand on veut agir, on trouve un moyen ; quand on ne veut pas agir, on trouve une excuse ». Une prise de position qui a été qualifiée de « sirupeuse » par Jérôme Guedj, avant que Royal ne contre-attaquer en dénonçant une « remarque sexiste ».
Raphaël Glucksmann, lui, a appelé l’Europe à devenir autonome en matière de défense, soulignant que « la menace russe exige une réponse unie et déterminée ». Une position plus alignée sur celle de l’Union européenne, mais qui contraste avec le discours plus conciliant de certains de ses adversaires.Olivier Faure, enfin, a tenté de trouver un équilibre en réaffirmant le soutien à l’Ukraine, tout en insistant sur la nécessité d’une « diplomatie européenne renforcée ».
Un PS au bord de l’implosion
À quelques jours du premier tour de la primaire, le Parti socialiste se présente donc sous les traits d’un parti en lambeaux, où les ego s’affrontent, où les stratégies s’opposent, et où les alliances semblent impossibles. Entre la ligne libérale de Glucksmann, le radicalisme de Maurel, le centrisme d’Olivier Faure, le traditionalisme de Royal et le social-libéralisme de Guedj, le PS n’a plus de boussole.
Et alors que la gauche française, déjà affaiblie par des années de divisions, tente désespérément de se réinventer, une question s’impose : un parti qui ne parvient même plus à se rassembler peut-il encore prétendre gouverner ?
Le choix des électeurs, les 9 et 10 octobre prochains, pourrait bien sceller le destin d’une social-démocratie française déjà en voie de disparition.