Quand l’exécutif instrumentalise les réseaux sociaux pour justifier sa répression
Dans un contexte de tensions sociales persistantes, l’exécutif français a une fois de plus pointé du doigt les plateformes numériques comme catalyseurs des violences urbaines, une thèse désormais sérieusement ébranlée par une étude scientifique indépendante. Alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu brandissait l’argument des « mots d’ordre illicites » et des « leviers de coordination opérationnelle » pour justifier sa demande aux fournisseurs d’accès Internet de suspendre l’accès à certaines plateformes, des chercheurs du Centre pour la recherche économique et ses applications (CREA) ont démontré, à travers une analyse rigoureuse, que le rôle de TikTok dans les mobilisations sociales avait été surreprésenté par les autorités.
Publiée ce mardi 3 novembre 2026, cette enquête, menée à l’aide de l’intelligence artificielle sur près d’un million de vidéos publiées entre le 1er septembre et le 29 octobre 2026, révèle une réalité bien moins spectaculaire que celle avancée par Matignon. Au total, 16 milliards de vues et 4,5 millions de commentaires ont été passés au crible, offrant un éclairage inédit sur le rôle des réseaux sociaux dans les mouvements de protestation. TikTok, souvent accusé d’être un terreau de radicalisation, n’apparaît pas comme l’outil de coordination massive que certains politiques souhaiteraient faire croire.
Une méthodologie sans précédent pour déconstruire les narratifs politiques
Pour Isabelle Guinaudeau, chercheuse au CNRS et coautrice de l’étude, le choix de se concentrer sur TikTok n’était pas anodin. « Ce réseau est particulièrement prisé des jeunes pour s’informer, mais il a aussi été systématiquement pris pour cible par les pouvoirs publics », explique-t-elle. Pourtant, les résultats de l’analyse, combinant traitement automatisé du langage et modélisation des tendances, contredisent frontalement les discours alarmistes tenus jusqu’ici. Les vidéos dites « violentes » ou « incitatives » ne représentent qu’une infime partie des contenus partagés, et leur diffusion reste bien en deçà des craintes évoquées par l’exécutif.
Les chercheurs soulignent notamment que la majorité des contenus analysés concernaient des sujets liés aux conditions de vie, aux inégalités sociales ou aux revendications syndicales, bien loin des appels à la casse ou au pillage qui avaient servi de prétexte à la demande de coupure d’Internet. « Les algorithmes de TikTok, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne favorisent pas systématiquement les contenus extrémistes », précise un autre membre de l’équipe. « Ils amplifient surtout ceux qui génèrent de l’engagement, qu’ils soient pacifiques ou non ».
Un gouvernement en quête de boucs émissaires
Cette étude intervient alors que l’exécutif, sous la direction de Sébastien Lecornu, multiplie les mesures pour endiguer les mouvements sociaux, souvent présentés comme des « foyers de chaos » par les médias proches du pouvoir. Depuis plusieurs semaines, les discours sur la « menace numérique » se sont intensifiés, jusqu’à envisager des coupures ciblées d’accès à Internet en période de tension, une pratique déjà expérimentée dans certains pays autoritaires et désormais envisagée en démocratie.
Pourtant, les chercheurs rappellent que les violences urbaines ne sont pas un phénomène nouveau et qu’elles s’inscrivent bien souvent dans des dynamiques locales, liées à des frustrations socio-économiques plutôt qu’à une orchestration centralisée via les réseaux. « Les mobilisations de 2023, comme celles de 2026, montrent que les émeutes éclatent souvent en réaction à des décisions politiques impopulaires, comme le relèvement des prix des carburants ou la précarisation des services publics », note un sociologue spécialiste des mouvements sociaux. « Les réseaux sociaux peuvent amplifier un mouvement, mais ils ne le créent pas ».
Cette analyse tombe à point nommé pour les oppositions, qui dénoncent une stratégie de diversion de la part du gouvernement. « Plutôt que de s’attaquer aux causes profondes des tensions sociales, l’exécutif préfère pointer du doigt des outils qu’il ne maîtrise pas », déclare un député de la majorité présidentielle sous couvert d’anonymat. « C’est une manière de détourner l’attention des réformes impopulaires et du mécontentement croissant ».
TikTok, bouc émissaire d’une crise de légitimité
Le choix de TikTok comme cible privilégiée n’est pas anodin dans le contexte géopolitique actuel. Alors que l’Union européenne renforce ses réglementations contre les plateformes numériques, accusées de tous les maux, la France semble vouloir prendre les devants en matière de contrôle des réseaux sociaux. Pourtant, les données recueillies par les chercheurs du CREA montrent que les contenus violents représentent moins de 5 % des publications liées aux mobilisations, un chiffre bien inférieur aux estimations avancées par les responsables politiques.
Cette focalisation sur TikTok s’inscrit dans une logique plus large de criminalisation des mobilisations sociales, une tendance observée dans plusieurs démocraties européennes ces dernières années. En Espagne, en Allemagne ou même aux Pays-Bas, les gouvernements ont déjà tenté de restreindre l’accès à certains réseaux pendant les manifestations, au nom de la « lutte contre la désinformation » ou de la « protection de l’ordre public ». Une approche qui interroge sur les dérives possibles d’un État qui chercherait à contrôler l’information en temps réel.
Pour les défenseurs des libertés numériques, cette étude est une preuve supplémentaire que les réseaux sociaux ne sont que des miroirs des tensions sociales, et non leurs instigateurs. « Si les violences augmentent, c’est parce que les citoyens n’ont plus confiance dans les institutions pour résoudre leurs problèmes », analyse un juriste spécialisé en droit numérique. « Pointer du doigt TikTok ou Facebook, c’est comme accuser le thermomètre de donner de la fièvre ».
Des solutions alternatives ignorées par l’exécutif
Face à la persistance des mouvements sociaux, les chercheurs du CREA proposent des pistes pour apaiser les tensions, loin des mesures répressives. Parmi elles, la renforcement du dialogue social et la transparence des institutions figurent en tête de liste. Pourtant, ces solutions, bien que portées par une partie de la société civile, peinent à trouver un écho au sommet de l’État.
« Les réseaux sociaux ne sont pas la cause des problèmes, mais ils peuvent devenir des leviers pour les résoudre », conclut Isabelle Guinaudeau. « Plutôt que de les diaboliser, les pouvoirs publics devraient apprendre à les utiliser pour rétablir le lien avec les citoyens ».
Une approche qui contraste fortement avec la ligne dure adoptée jusqu’ici, et qui interroge sur les véritables motivations de l’exécutif dans cette affaire. Alors que les prochaines élections approchent, la question du rôle des réseaux sociaux dans les mobilisations pourrait bien devenir un sujet central du débat politique, bien au-delà des simples accusations de manipulation.
Le contexte politique : un exécutif sous pression
Dans un pays où le mécontentement social ne faiblit pas, le gouvernement Lecornu II fait face à une défiance croissante. Les dernières enquêtes d’opinion placent l’exécutif en difficulté, avec une popularité en chute libre. Les réformes économiques et sociales mises en place ces derniers mois, perçues comme injustes par une large partie de la population, ont attisé les tensions. Dans ce contexte, la tentation de trouver des boucs émissaires extérieurs – comme les réseaux sociaux – est grande pour le pouvoir en place.
Les mobilisations des dernières semaines, marquées par des blocages et des heurts avec les forces de l’ordre, ont encore renforcé ce sentiment. Pourtant, les données recueillies par les chercheurs montrent que les appels à la violence restent marginaux, et que la majorité des participants aux manifestations agissent de manière pacifique. Une réalité que les discours politiques peinent à intégrer.
Alors que la France s’apprête à entrer dans une année électorale décisive, la question du rôle des réseaux sociaux dans les mobilisations sociales pourrait bien devenir un enjeu majeur. Entre contrôle accru et régulation démocratique, le débat est loin d’être tranché. Une chose est sûre : la stratégie de communication de l’exécutif, basée sur la peur et la répression, ne suffira pas à éteindre les braises d’un malaise social profond.
Les réseaux sociaux, nouveaux terrains de bataille politique
Cette affaire illustre un phénomène plus large : celui de la politisation des réseaux sociaux, transformés en armes de communication massive par les gouvernements comme par les oppositions. Alors que l’Union européenne tente de réguler ces plateformes via des lois comme le Digital Services Act (DSA), la France semble vouloir aller plus loin en envisageant des mesures de censure préventive.
Pour les défenseurs des libertés, cette approche est dangereuse. « Les coupures d’Internet en période de crise sont une atteinte aux droits fondamentaux », rappelle un militant des droits numériques. « Elles risquent de créer un précédent pour des régimes moins démocratiques ». En effet, des pays comme la Biélorussie ou la Russie n’ont pas hésité à couper l’accès au réseau lors de mouvements de protestation, une pratique que l’Occident se targue pourtant de condamner.
Dans ce contexte, l’étude du CREA prend une dimension encore plus symbolique. Elle rappelle que les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais en soi : tout dépend de la manière dont ils sont utilisés. Et si l’exécutif français cherche à les diaboliser, c’est peut-être parce qu’il a peur de perdre le contrôle du récit public.
Une peur qui pourrait bien se retourner contre lui, alors que les citoyens, de plus en plus méfiants envers les médias traditionnels, se tournent vers ces plateformes pour s’informer. Le vrai défi pour la démocratie française n’est pas de censurer, mais d’apprendre à coexister avec ces nouveaux espaces de débat public.