L’extrême droite française face à ses contradictions pro-russes
Dans un contexte international toujours plus tendu, le Rassemblement National (RN) se retrouve aujourd’hui contraint de clarifier sa position sur l’Ukraine, alors que plusieurs de ses figures historiques et alliés médiatiques semblent épouser, sans complexe, la narrative moscovite. Entre flirt assumé avec le Kremlin et distance diplomatique affichée, la formation d’extrême droite peine à maintenir une cohérence politique, au moment même où l’Union européenne renforce ses liens avec Kiev.
Quand les souverainistes basculent dans l’alignement sur Moscou
Une une du JDNews, hebdomadaire proche du milliardaire Vincent Bolloré, a récemment fait réagir l’entourage de Jordan Bardella. Sous une manchette ronflante – *« Appel au sursaut : la France doit tendre la main à Poutine »* –, on découvre les signatures de Philippe de Villiers, Henri Guaino, Nicolas Dupont-Aignan et Luc Ferry, tous quatre unis dans une tribune appelant à un « arrêt de l’escalade » et à une reddition ukrainienne sous couvert de « paix ». Un positionnement qui, s’il n’est pas nouveau, révèle une porosité troublante entre certains cercles souverainistes français et la propagande du régime russe.
Thierry Mariani, député européen RN et figure historique du parti, n’a pas caché son embarras. Interpellé sur cette une, il a concédé, mi-amusé, mi-agacé : *« Tiens, il y a aussi Luc Ferry qui bascule ? »* avant de saluer, non sans ironie, ce qui ressemble étrangement à *« la ligne historique de la France »*, selon ses propres termes. Une référence à peine voilée à la politique d’apaisement envers Moscou, chère à une frange de la droite et de l’extrême droite hexagonale depuis des décennies.
Cette une, diffusée à près de 150 000 exemplaires, s’inscrit dans une stratégie plus large de Bolloré, qui a fait de son groupe médiatique un relai privilégié des narratives pro-russes. Xenia Fedorova, une influenceuse russe proche du pouvoir, y est désormais mise en avant comme l’une des « nouvelles voix » du groupe, une décision qui interroge sur les choix éditoriaux d’un empire médiatique français.
Bardella en quête d’une ligne « ni-ni » sous pression
Face à ces prises de position qui s’affichent en pleine lumière, Jordan Bardella, président du RN, a dû réagir. Lors d’une conférence de presse organisée jeudi 11 juin à Bruxelles, dans les locaux du Vlaams Belang, son allié flamand, il a pris ses distances avec les signataires de la tribune. *« Ces positions ne sont pas les miennes »*, a-t-il martelé, comme pour couper court à toute ambiguïté. Une clarification nécessaire, alors que Philippe de Villiers et ses comparses poursuivent en pages intérieures leur soutien inconditionnel au récit du Kremlin : *« l’Occident agresseur »*, une Ukraine *« enhardie par une UE va-t-en-guerre »*, et une Russie victime d’une « agression » occidentale.
Pourtant, cette tentative de recentrage s’apparente à un exercice d’équilibriste. Le RN, qui a longtemps flirté avec Moscou, tente désormais de se présenter comme un parti « responsable », tout en évitant de rompre définitivement avec ses soutiens les plus pro-russes. Une gymnastique politique qui rappelle les tensions internes au parti, entre l’aile « nationale » et celle plus « républicaine », selon les observateurs.
« Bardella sait pertinemment que toute ambiguïté sur l’Ukraine lui aliénerait une partie de l’électorat modéré », analyse une source proche du dossier. *« Mais il ne peut non plus se permettre de froisser ses alliés historiques, comme de Villiers ou Mariani, qui restent des figures influentes dans certains bastions du parti. »*
L’ombre de Bolloré et la guerre des récits
Le rôle de Vincent Bolloré dans cette affaire ne peut être sous-estimé. Propriétaire d’un empire médiatique incluant des titres à large diffusion, il a fait le choix, ces dernières années, de donner une tribune à des voix ouvertement favorables au Kremlin. L’installation de Xenia Fedorova comme porte-drapeau de cette ligne éditoriale en est la preuve la plus récente. Une stratégie qui interroge : faut-il y voir une convergence d’intérêts économiques avec la Russie, ou simplement une ligne éditoriale assumée, quitte à brouiller les cartes du débat démocratique français ?
« Bolloré joue un jeu dangereux », estime un éditorialiste parisien. *« En donnant une visibilité médiatique à des thèses pro-russes, il participe à normaliser un récit qui, ailleurs en Europe, a déjà fait des ravages. La Hongrie de Viktor Orbán en est l’exemple le plus frappant. »*
Cette instrumentalisation de l’information s’inscrit dans un contexte plus large de guerre hybride menée par Moscou contre l’Occident. Les services de renseignement français et européens n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner, ces derniers mois, l’augmentation des tentatives d’ingérence russe dans le débat politique hexagonal, via des relais médiatiques, des réseaux sociaux et des think tanks.
Le RN entre héritage et modernité : un parti tiraillé
Le Rassemblement National, héritier d’un courant politique où l’anti-atlantisme et l’eurasisme ont toujours eu pignon sur rue, se retrouve aujourd’hui à la croisée des chemins. D’un côté, une frange historique, incarnée par des figures comme Jean-Marie Le Pen ou Marion Maréchal, qui voient dans la Russie un rempart contre l’hégémonie américaine. De l’autre, une direction plus « recentrée », représentée par Bardella, qui tente de séduire un électorat plus large, y compris au-delà des frontières traditionnelles de l’extrême droite.
« Le RN est aujourd’hui prisonnier de son propre héritage », commente une universitaire spécialiste des droites radicales. *« Il ne peut pas renier ses racines pro-russes sans risquer de perdre une partie de son électorat historique. Mais il ne peut pas non plus s’enfermer dans ce discours sans aliéner les modérés, surtout après l’invasion de l’Ukraine. »*
Les dernières élections européennes ont montré que le parti, malgré ses efforts pour se « dédiaboliser », peine encore à convaincre au-delà de son socle traditionnel. Une partie de l’électorat, notamment les jeunes et les classes moyennes urbaines, reste méfiante face à un discours perçu comme trop proche du Kremlin. À l’inverse, dans les zones rurales et les anciens bastions industriels, le RN continue de capitaliser sur un sentiment anti-UE et anti-OTAN, deux thèmes chers à la propagande russe.
Vers une clarification impossible ?
Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, les spéculations vont bon train. Certains députés RN, interrogés sous couvert d’anonymat, estiment que le parti devrait rapidement trancher : *« Soit on assume pleinement notre ligne souverainiste, y compris dans ses ambiguïtés pro-russes, soit on joue le jeu de la respectabilité et on tourne définitivement la page. Mais on ne peut pas continuer à envoyer des signaux contradictoires. »*
Pour l’heure, Bardella semble privilégier la deuxième option. Mais la pression monte, notamment depuis Bruxelles, où l’UE a décidé de renforcer son soutien militaire et économique à l’Ukraine. Une position que le RN, dans sa majorité, a jusqu’ici soutenue… à mots couverts. Une prudence qui en dit long sur les divisions internes et l’incapacité du parti à afficher une ligne claire.
Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année, et que les tensions géopolitiques s’aggravent, la question se pose : le RN peut-il encore se permettre de naviguer entre deux eaux ? Les prochains mois diront si le parti saura éviter l’écueil d’une radicalisation pro-russe, ou s’il préférera sacrifier une partie de son électorat historique sur l’autel d’une respectabilité qu’il n’a jamais vraiment eue.
Le rôle trouble des médias dans la guerre des narratives
L’affaire JDNews n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de certains médias français, qui, sous couvert de « pluralisme », donnent une tribune à des voix ouvertement pro-russes. Entre tribunes payantes et colonnes éditoriales, ces relais informationnels participent à brouiller les lignes entre débat démocratique et propagande étrangère.
« Lorsque des titres à large audience relaient des thèses du Kremlin sans les contextualiser, ils jouent un rôle actif dans la guerre informationnelle », alerte un chercheur en géopolitique. *« La France n’est pas la Hongrie, mais les dégâts peuvent être réels : polarisation accrue, méfiance envers les institutions, et surtout, une influence russe qui se normalise. »*
Face à ce phénomène, plusieurs collectifs citoyens et associations ont déjà saisi l’ARCOM, le régulateur de l’audiovisuel, pour demander des clarifications sur ces prises de parole. Une procédure qui, si elle aboutissait, pourrait marquer un tournant dans la manière dont la France traite les ingérences médiatiques étrangères.