Un dispositif présenté comme révolutionnaire, mais des résultats en demi-teinte
Alors que l’exécutif vante depuis des mois les mérites de la réforme du revenu de solidarité active (RSA), une étude conjointe de la Dares et de l’Institut des politiques publiques, publiée ce mardi 30 juin 2026, vient doucher l’enthousiasme officiel. L’évaluation de l’expérimentation du « RSA rénové », menée entre mars 2023 et décembre 2024 dans dix-huit territoires pilotes, révèle des avancées réelles, mais bien moins spectaculaires que ne le suggèrent les déclarations gouvernementales.
Sur le papier, le dispositif mis en place par le gouvernement de Sébastien Lecornu semblait taillé pour répondre à l’un des défis majeurs de la politique sociale française : l’insertion durable des allocataires du RSA dans l’emploi. L’idée centrale ? Transformer en profondeur l’accompagnement des bénéficiaires en les orientant plus rapidement vers France Travail, en réduisant les portefeuilles d’usagers des conseillers pour un suivi plus personnalisé, et en imposant un rythme d’activité hebdomadaire de quinze heures.
Pourtant, les données compilées par les chercheurs et statisticiens dépeignent un tableau bien plus contrasté. « Les gains en matière d’emploi sont réels, mais marginaux, et surtout concentrés sur des contrats subventionnés », explique un économiste de l’Institut des politiques publiques ayant contribué à l’étude. Une nuance de taille, alors que le gouvernement présentait ce dispositif comme la clé d’une réduction structurelle du chômage de longue durée.
Des effets positifs… mais uniquement sur des emplois précaires
Les chiffres sont sans appel : dans les territoires où l’expérimentation a été déployée, le taux de retour à l’emploi des bénéficiaires du RSA a bien augmenté. Cependant, cette progression ne se traduit pas par une insertion stable dans le marché du travail. Plus de 70 % des embauches concernent des contrats aidés ou des emplois subventionnés, ciblant souvent des secteurs en tension comme le BTP ou les services à la personne, où les salaires restent proches du SMIC et les perspectives d’évolution limitées.
Autre écueil majeur : l’effet de « déplacement ». L’étude révèle que les gains observés pour les bénéficiaires du RSA rénové s’accompagnent d’une « baisse de l’accès à l’emploi pour les autres catégories de chômeurs, notamment les moins qualifiés ». En d’autres termes, le dispositif ne crée pas de nouveaux emplois, mais redistribue ceux qui existent, au détriment des publics les plus vulnérables en dehors du dispositif. Une logique qui interroge sur l’équité d’un système présenté comme universel.
Pour les associations d’aide aux précaires, ces résultats confirment leurs craintes :
« On nous avait promis une révolution sociale, on a droit à un simple réaménagement des files d’attente. Le gouvernement mise sur des artifices comptables pour masquer l’échec de sa politique d’emploi. »Une critique qui résonne d’autant plus fort que la loi pour le plein-emploi, généralisée au 1er janvier 2025, s’inspire directement de cette expérimentation.
Un bilan qui interroge l’efficacité des réformes Macron
Depuis 2023, Emmanuel Macron et son gouvernement martèlent que les réformes sociales doivent s’accompagner d’une obligation de contrepartie. Le RSA rénové en est l’archétype : plus de droits, mais aussi plus de devoirs. Pourtant, les résultats de l’évaluation posent une question cruciale : cet accompagnement intensifié produit-il de l’emploi, ou simplement de l’activité ?
Les économistes soulignent que les quinze heures hebdomadaires imposées aux allocataires, bien que présentées comme une « insertion par le travail », correspondent souvent à des tâches peu valorisantes et peu qualifiantes. « On remplace des allocations par des emplois de misère, sans garantie de sortie vers un CDI », résume une sociologue spécialiste des politiques d’insertion. Un constat qui rappelle les dérives des « workfare » américains, où l’accès aux aides sociales est conditionné à un travail, quel qu’il soit.
Par ailleurs, l’étude révèle que les territoires où l’expérimentation a été menée bénéficiaient déjà d’un écosystème dynamique en matière d’emploi – bassins industriels en reconversion, zones touristiques en expansion, ou métropoles attractives. À l’inverse, les départements ruraux ou en déclin démographique n’ont pas pu en profiter, creusant un peu plus les inégalités territoriales en matière d’insertion.
Une réforme qui évite soigneusement les remises en cause structurelles
Face à ces résultats mitigés, la réaction du gouvernement se veut rassurante. Sébastien Lecornu a salué une « avancée significative », tout en promettant des ajustements pour les territoires les moins performants. Une réponse qui, pour ses détracteurs, relève de la communication politique plus que d’une volonté de réforme.
Les syndicats, eux, dénoncent une politique de l’emploi à deux vitesses. Pour Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT,
« Le gouvernement préfère jouer avec les chiffres plutôt que de s’attaquer aux causes profondes du chômage : la destruction des emplois industriels, le manque de formation, et l’absence de politiques industrielles ambitieuses. »Une critique qui fait écho aux constats des économistes sur la nécessité d’investir dans l’appareil productif plutôt que de se contenter de mesures incitatives ciblées.
De son côté, la gauche parlementaire appelle à un retour à une logique de solidarité sans condition, tandis que l’extrême droite y voit une preuve de plus de l’« échec des politiques multiculturalistes », selon les mots de Marine Le Pen. Une récupération politique qui occulte le fond du problème : un système d’insertion qui se révèle incapable de transformer l’essai.
L’Europe, un modèle à suivre ?
Alors que la France peine à concilier flexibilité et protection sociale, certains pays européens semblent avoir trouvé des équilibres plus vertueux. En Allemagne, le système de « Hartz IV », bien que critiqué pour sa rigueur, a permis de réduire significativement le chômage de longue durée grâce à des formations qualifiantes et un accompagnement personnalisé. En Suède, les politiques d’activation s’appuient sur un congé parental généreux et une formation continue obligatoire, limitant le décrochage des travailleurs précaires.
Des exemples que la France pourrait s’inspirer, plutôt que de reproduire des dispositifs dont les résultats restent en deçà des promesses. « Le RSA rénové n’est pas une révolution, c’est une rustine », estime un haut fonctionnaire du ministère du Travail. Une analyse qui résume l’état d’esprit des observateurs les plus critiques face à une réforme présentée comme la panacée.
Et maintenant ? La généralisation du dispositif en question
Avec la généralisation du RSA rénové au 1er janvier 2025, le gouvernement a choisi de faire de cette expérimentation un modèle national. Pourtant, les leçons tirées de l’évaluation devraient inciter à la prudence. Les associations et les économistes s’interrogent : comment étendre un dispositif dont les effets positifs sont si limités, et dont les conséquences sur les publics non ciblés sont si négatives ?
Pour les bénéficiaires, la situation reste inchangée : entre espoirs déçus et contraintes accrues, le compte n’y est pas. Quant aux pouvoirs publics, ils devront bientôt rendre des comptes sur une réforme qui, sous couvert de modernisation, semble avant tout servir une stratégie de communication.
Une chose est sûre : dans un contexte économique déjà tendu, où le pouvoir d’achat des plus modestes continue de s’éroder, les résultats de cette étude rappellent une évidence trop souvent oubliée. Les politiques sociales ne se jugent pas à la quantité d’heures travaillées, mais à la qualité des emplois créés et à la dignité qu’elles préservent.