Le recul de la science sous les gouvernements Macron : un symptôme de la crise démocratique
Les signaux d’alarme se multiplient. Depuis près de deux décennies, la place de la science dans l’élaboration des politiques publiques en France s’effrite, au moment même où les défis globaux – climatique, sanitaire, technologique – exigent une expertise rigoureuse et des décisions éclairées. Une tendance qui ne doit rien au hasard, mais qui reflète les choix politiques d’un exécutif de plus en plus enclin à ignorer les données au profit d’une communication populiste ou d’intérêts partisans.
Les chiffres sont sans appel : entre 2007 et aujourd’hui, le nombre de postes ouverts aux concours des chercheurs du CNRS et des universités a chuté de 30 %, selon les dernières données disponibles. Une hémorragie structurelle, amplifiée par des années de sous-financement chronique. L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), pilier de l’expertise publique, a vu son rôle systématiquement minimisé dans les débats parlementaires, comme en témoigne l’adoption controversée de la loi Duplomb sur les pesticides, adoptée malgré les mises en garde répétées des scientifiques.
Plus grave encore, les attaques contre l’intégrité de la recherche se systématisent. Des preuves scientifiques cruciales, comme celles concernant la toxicité des perturbateurs endocriniens ou l’urgence climatique, sont systématiquement écartées lorsque leurs conclusions dérangent les orientations gouvernementales. Une logique qui rappelle les pires périodes d’obscurantisme, où la réalité était soumise aux dogmes plutôt qu’aux faits.
L’exemple criant de la loi Duplomb : quand la science est sacrifiée sur l’autel du clientélisme
Le cas de la loi Duplomb, votée en 2025 sous pression des lobbies agricoles, illustre à lui seul cette dérive. Malgré les alertes de l’Inrae et d’autres organismes de recherche, les décideurs politiques ont préféré ignorer les études indépendantes pour céder aux exigences d’une frange de la profession agricole, proche des cercles du pouvoir. Résultat : une législation qui aggrave la pollution des sols et des eaux, au mépris des générations futures.
Cette tendance n’est pas isolée. Les alertes sur le changement climatique, pourtant étayées par des décennies de consensus scientifique, sont régulièrement minimisées ou qualifiées de « catastrophisme » par des responsables politiques en mal de légitimité. Une stratégie qui, si elle se poursuit, risque de plonger la France dans un momento orwellien, où la vérité n’est plus qu’une variable d’ajustement politique.
Un financement public en trompe-l’œil : l’illusion des 3,3 % du PIB
En 2022, Emmanuel Macron promettait un effort sans précédent pour la recherche, avec un objectif affiché de 3,3 % du PIB consacré à l’innovation et à la science. Pourtant, les crédits alloués dans les lois de finances successives n’ont jamais dépassé les 2,2 %, selon les comptes publics. Un écart de plus de 10 milliards d’euros par an, qui place la France loin derrière des pays comme l’Allemagne ou les pays nordiques, et qui explique en partie le déclin relatif de notre système de recherche.
Cette sous-dotation chronique a des conséquences concrètes : fermeture de laboratoires, précarisation des chercheurs, fuite des cerveaux. Une hémorragie qui prive le pays de compétences essentielles pour affronter les défis du XXIe siècle, des énergies renouvelables à la médecine personnalisée.
« La science ne doit pas être un variable d’ajustement, mais un socle de nos décisions. Pendant la crise du Covid-19, nous avons vu ce que donnerait une collaboration étroite entre politiques et scientifiques. Mais aujourd’hui, les signaux sont au rouge : les attaques contre les experts se multiplient, les preuves sont détruites, les budgets amputés. C’est une menace directe pour notre démocratie. »
— Jean-François Delfraissy, immunologiste et président du Comité consultatif national d’éthique
Une classe politique en mal de science : l’éducation des dirigeants en question
Le problème ne se limite pas aux budgets. Il touche aussi à la formation des décideurs. Une étude récente de l’Académie des sciences révèle que moins de 5 % des députés et sénateurs français ont une formation scientifique solide. Résultat : des débats parlementaires souvent guidés par l’idéologie ou les pressions électorales, plutôt que par l’analyse objective des faits.
Cette méconnaissance des enjeux scientifiques se traduit par des choix politiques erratiques. Que ce soit sur la transition énergétique, la gestion des déchets nucléaires ou la régulation des nouvelles technologies, les responsables publics privilégient souvent les solutions les plus visibles ou les plus rentables à court terme, au détriment de l’intérêt général.
Les exemples sont légion : retard dans le déploiement des énergies renouvelables, obstacles à la recherche sur les OGM, gestion calamiteuse des stocks de masques pendant la pandémie… Autant de dossiers où l’absence de culture scientifique chez les dirigeants a coûté cher à la collectivité.
L’Europe comme rempart ? Le modèle nordique face au déclin français
Alors que la France recule, d’autres pays européens montrent la voie. La Suède, la Finlande ou le Danemark consacrent plus de 3 % de leur PIB à la recherche et développement, et intègrent systématiquement les scientifiques dans les processus décisionnels. Résultat : des politiques publiques plus efficaces, une société mieux informée, et une économie plus résiliente face aux crises.
En France, malgré les discours, rien ne change. Le gouvernement Lecornu II, comme celui de ses prédécesseurs, continue de traiter la science comme un accessoire plutôt que comme un pilier de l’action publique. Une attitude qui, à l’heure où les fake news et les théories du complot prospèrent, relève d’un véritable déni de démocratie.
Pourtant, les citoyens restent majoritairement attachés à la science. Selon un sondage récent, 82 % des Français lui font encore confiance, malgré les attaques répétées. Une lueur d’espoir dans un paysage politique de plus en plus obscurci par l’opportunisme et le mépris des faits.
Les scientifiques en première ligne : entre résistance et désillusion
Face à cette dégradation du rapport au savoir, une partie de la communauté scientifique tente de se mobiliser. Des collectifs comme « Les Scientifiques en Colère » ou « Sciences en Marche » organisent des tribunes, des manifestations, et interpellent régulièrement les médias. Mais leurs voix peinent à se faire entendre dans un débat public saturé par les postures politiques et les calculs électoraux.
Certains chercheurs, comme Tamara Ben Ari, Olivier Berné et Emmanuelle Perez Tisserant, ont choisi de tirer la sonnette d’alarme dans un essai percutant, Le Moment orwellien. Leur diagnostic est sans appel : la science française est en danger, et avec elle, les fondements mêmes de notre contrat social.
« Nous ne pouvons plus nous contenter de constater les faits sans agir, écrit Tamara Ben Ari. La recherche doit redevenir un levier de progrès, pas un alibi pour justifier l’immobilisme. » Une injonction qui résonne comme un appel à la mobilisation, alors que les prochaines échéances électorales approchent.
Et demain ? Vers une démocratie sans science ?
Le risque est réel : si les attaques contre l’expertise persistent, la France pourrait basculer dans une ère où les décisions publiques ne seraient plus guidées par la raison, mais par l’émotion, le clientélisme ou la démagogie. Une perspective d’autant plus inquiétante que les défis à relever – réchauffement climatique, transition énergétique, crise sanitaire – exigent des solutions fondées sur des preuves, pas sur des slogans.
Les prochains mois seront décisifs. Les élections de 2027 approchent, et avec elles, l’opportunité de remettre la science au cœur de l’action publique. Mais pour cela, il faudra d’abord reconnaître que le problème existe – et que la solution ne viendra pas des mêmes cercles qui ont contribué à la crise.
En attendant, les signaux d’alarme continuent de s’allumer. La démocratie française a-t-elle les moyens de survivre à l’obscurantisme ?