Un « Davos du cinéma » sous haute tension politique
Dans la paisible cité médiévale de Saint-Paul-de-Vence, nichée dans les Alpes-Maritimes, les plus grands noms de l’industrie cinématographique mondiale se retrouvent lundi 7 septembre 2026 pour un sommet qui pourrait bien redessiner les contours du 7ᵉ art. Sous le titre évocateur de Sommet Lumière, ce rendez-vous organisé sous l’égide de la présidence française entend apporter des réponses « concrètes » aux bouleversements qui fragilisent une industrie en pleine mutation. Coprésidé par le président Emmanuel Macron et son homologue sud-coréen Lee Jae-myung, l’événement rassemble près de 200 représentants issus de 65 pays, des majors hollywoodiennes aux plateformes de streaming, en passant par les salles de cinéma et les réalisateurs indépendants.
Ce sommet, qui se tient dans l’écrin de la Fondation Maeght, haut lieu de l’art moderne, se veut une réponse collective aux défis qui minent le secteur. « Ce n’est pas le sommet de l’ancien monde, mais bien celui qui intègre toute la chaîne de valeur, des acteurs historiques aux nouveaux venus », souligne un communiqué du Centre national du cinéma (CNC), coorganisateur de l’événement avec l’Élysée. Une déclaration qui résonne comme un avertissement aux modèles low cost, aux plateformes gratuites et aux géants du numérique qui menacent les équilibres traditionnels.
La France en première ligne pour défendre une industrie en crise
Le choix de la France comme hôte de ce sommet n’est pas anodin. Avec un marché du cinéma qui se classe troisième mondial, derrière la Chine et les États-Unis, et une part de marché de 40 % des entrées en salles pour les films français – un record en Europe –, Paris entend jouer un rôle central dans la refonte des règles du jeu. « Nous ne pouvons plus laisser les dynamiques économiques être dictées par des logiques court-termistes ou des puissances étrangères », a déclaré un conseiller de l’Élysée sous couvert d’anonymat.
Les chiffres sont en effet alarmants : la fréquentation des salles a chuté de 40 % depuis 2019, selon le CNC, malgré des succès ponctuels comme ceux de « Spider-Man » ou de « L’Odyssée » cet été. Mais au-delà des salles obscures, c’est l’ensemble des modèles économiques qui est remis en cause. Les plateformes de partage comme YouTube, TikTok ou Instagram captent désormais l’attention des jeunes générations, tandis que les plateformes de streaming et les géants asiatiques imposent leurs règles. « Aujourd’hui, ce n’est plus seulement la concurrence qui se joue entre les films, mais entre les modèles. Et les nôtres, souvent fragilisés par des financements précaires, peinent à rivaliser », déplore un responsable du CNC.
L’intelligence artificielle et les coproductions internationales au cœur des débats
Parmi les enjeux majeurs qui seront discutés à Saint-Paul-de-Vence figurent l’impact de l’intelligence artificielle sur la création, le financement du secteur et les moyens d’accélérer les coproductions internationales. Le secrétaire général du sommet, Vincent Florant, a promis des « annonces concrètes », notamment dans le domaine économique, avec un accent mis sur le rapatriement des tournages en France et la création de nouveaux partenariats stratégiques. « Nous devons anticiper les mutations technologiques tout en préservant la diversité culturelle », a-t-il souligné.
Pour le président du CNC, Gaëtan Bruel, l’heure est venue de repenser l’organisation internationale du secteur. « Il est peut-être temps d’imaginer une nouvelle gouvernance globale de la filière, un multilatéralisme du cinéma. Les réponses ne peuvent plus être nationales », a-t-il déclaré. Une position qui s’inscrit dans la lignée des critiques adressées à Washington pour son protectionnisme agressif, notamment sous l’administration Trump, qui menace à nouveau les productions étrangères de droits de douane massifs.
Hollywood en pleine tourmente, la France en première ligne
La présence d’une importante délégation américaine – incluant des dirigeants d’Universal, de Sony et de Netflix – intervient dans un contexte de crise majeure pour Hollywood. Entre les grèves historiques des scénaristes et des acteurs en 2023, les scandales financiers et les pressions protectionnistes de l’administration Trump, le modèle américain vacille. « La France a une carte à jouer pour forger de nouvelles alliances et renforcer la coopération internationale dans le secteur », estime un expert en économie de la culture.
Paris compte bien en profiter pour promouvoir son savoir-faire, notamment via le rappel des tournages en France, grâce à des incitations fiscales renforcées. Une stratégie qui s’inscrit dans une volonté plus large de souveraineté culturelle, alors que les géants asiatiques et américains dominent désormais les écrans. « Notre objectif est de montrer que le cinéma français et européen peut être un modèle d’équilibre entre innovation et préservation de l’identité culturelle », confie un membre du cabinet ministériel.
Un plan d’urgence pour le cinéma indépendant
Autre priorité du sommet : la survie du cinéma indépendant, menacé par la concentration des financements et la domination des blockbusters. Une « initiative majeure » en faveur de ce secteur doit être annoncée, avec le soutien de plusieurs pays et de grandes figures du 7ᵉ art. Parmi les noms cités : Pedro Almodóvar, Juliette Binoche, Isabelle Huppert, ou encore les réalisateurs récompensés par la Palme d’or Jafar Panahi, Ruben Östlund et les frères Dardenne.
Cette mobilisation en faveur des créateurs indépendants intervient alors que les aides publiques européennes sont de plus en plus contestées par les forces libérales, notamment en Hongrie et dans certains pays d’Europe de l’Est, où les politiques culturelles sont réduites à leur plus simple expression. « Le cinéma indépendant est un rempart contre l’uniformisation culturelle. Sans lui, c’est toute la diversité de nos imaginaires qui disparaît », martèle un réalisateur présent à l’événement.
L’Europe et l’ONU culturelle : vers un front commun ?
Le sommet de Saint-Paul-de-Vence pourrait aussi marquer une étape vers la création d’une instance internationale dédiée au cinéma, sur le modèle de l’UNESCO pour l’éducation ou la santé. Le président du CNC évoque une « gouvernance globale » pour contrer les dérives du marché et protéger les œuvres. Une idée qui séduit une partie de l’Europe, mais qui se heurte aux réticences des États-Unis et de certains pays asiatiques, attachés à leur modèle économique.
La France, qui a toujours défendu une approche multilatérale en matière culturelle, compte sur le soutien de ses partenaires européens pour faire avancer ce projet. « L’Europe doit être unie pour défendre ses intérêts face aux géants américains et asiatiques. Notre soft power en dépend », insiste un diplomate français.
Un sommet sous le signe de la résistance culturelle
Alors que les salles de cinéma peinent à attirer à nouveau le public et que les plateformes de streaming dictent les tendances, le Sommet Lumière se veut un symbole de résistance. Pour ses organisateurs, il s’agit de réaffirmer la place centrale du cinéma comme art et comme industrie, face à la logique de rentabilité immédiate imposée par les géants du numérique. « Le cinéma n’est pas un produit de consommation comme un autre. Il est le reflet de nos valeurs, de nos combats, de notre histoire », rappelle un membre de l’organisation.
Dans un contexte géopolitique tendu, où les conflits commerciaux et les tensions technologiques redessinent les équilibres mondiaux, ce sommet pourrait bien être le premier pas vers une reconfiguration des rapports de force dans l’industrie culturelle. Si les annonces promises par Vincent Florant et Gaëtan Bruel se concrétisent, elles pourraient marquer un tournant pour le cinéma français et européen. Mais dans un secteur aussi concurrentiel, la bataille ne fait que commencer.
La France et l’Europe face à la domination américaine et asiatique
Le choix de la France comme hôte de ce sommet n’est pas anodin. Dans un contexte où les États-Unis et la Chine dominent sans partage l’industrie cinématographique mondiale – avec des parts de marché respectives de 30 % et 25 % – Paris mise sur son positionnement comme troisième marché mondial et comme défenseur d’un cinéma « à visage humain ». Une posture qui s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté culturelle, alors que les géants du numérique et les plateformes de streaming imposent leurs règles.
Les critiques envers les États-Unis sont voilées, mais réelles. Sous l’administration Trump, les menaces de droits de douane massifs contre les productions étrangères ont révélé la fragilité des équilibres actuels. « Nous ne pouvons plus accepter que Washington dicte les règles du jeu sous prétexte de protectionnisme », confie un membre du ministère de la Culture. Une position qui trouve un écho en Europe, où les pays membres tentent de construire une réponse commune face à l’hégémonie américaine et asiatique.
Du côté de la Chine, les chiffres parlent d’eux-mêmes : avec une production annuelle de plus de 1 000 films et une stratégie agressive à l’export, Pékin cherche à imposer ses normes, souvent en contradiction avec les valeurs européennes. « Leur modèle repose sur une logique de contrôle et de rentabilité à court terme. Le nôtre doit être celui de la diversité et de la liberté artistique », insiste un réalisateur présent au sommet. Une opposition de modèles qui pourrait bien définir les prochaines années de l’industrie.
L’intelligence artificielle : entre opportunités et dangers pour le cinéma
L’un des sujets les plus sensibles du sommet concerne l’impact de l’intelligence artificielle sur la création. Si certains y voient une révolution susceptible de réduire les coûts de production, d’autres craignent une uniformisation des contenus et une perte de contrôle des créateurs sur leurs œuvres. « L’IA peut être un outil formidable, mais elle ne doit pas devenir un moyen de remplacer l’humain dans ce qui fait la force du cinéma : l’émotion, l’imaginaire », met en garde un scénariste présent à Saint-Paul-de-Vence.
Les discussions porteront notamment sur les cadres juridiques à mettre en place pour encadrer l’utilisation de l’IA dans la production, ainsi que sur les financements publics à mobiliser pour soutenir les créateurs face à cette nouvelle donne technologique. « Nous devons éviter que quelques géants technologiques ne deviennent les seuls bénéficiaires de cette révolution », plaide un représentant du CNC. Une position qui rejoint les craintes exprimées par plusieurs pays européens, soucieux de préserver leur autonomie culturelle face aux mastodontes américains et chinois.
Si le sommet parvient à esquisser des pistes concrètes pour réguler l’IA tout en en tirant parti, il pourrait marquer une étape historique pour l’industrie. Sinon, le risque est grand de voir le cinéma devenir le jouet d’algorithmes et de logiques marchandes sans âme.
Le cinéma indépendant, parent pauvre de l’industrie ?
Alors que les blockbusters inondent les écrans et que les plateformes de streaming privilégient les contenus formatés, le cinéma indépendant se retrouve en première ligne. Menacé par la concentration des financements, la disparition des salles d’art et essai et la domination des géants du numérique, il peine à exister. Pourtant, c’est souvent dans ce secteur que naissent les innovations narratives et esthétiques les plus audacieuses.
Le sommet de Saint-Paul-de-Vence entend justement apporter une réponse à cette crise. Une initiative majeure en faveur du cinéma indépendant doit être annoncée, avec le soutien de plusieurs pays et de grandes figures du 7ᵉ art. Parmi les mesures envisagées : un fonds européen dédié, des quotas de diffusion pour les films indépendants dans les salles et les plateformes, ainsi que des incitations fiscales pour les coproductions transnationales.
Pour Pedro Almodóvar, présent à l’événement, « le cinéma indépendant est le dernier rempart contre l’uniformisation culturelle. Sans lui, c’est toute la diversité de nos imaginaires qui disparaît ». Une position partagée par de nombreux réalisateurs, qui voient dans ce sommet une occasion unique de faire entendre leur voix face aux logiques purement commerciales.