Stéphane Guillon, entre humour corrosif et hommage à Robert Badinter
Le comédien Stéphane Guillon, figure emblématique de l’humour engagé en France, s’apprête à incarner Robert Badinter sur les planches du Théâtre Antoine à partir du 5 mai 2026. Une performance qui s’inscrit dans la continuité de son engagement pour les causes sociétales, tout en offrant un hommage posthume à l’ancien garde des Sceaux, entré au Panthéon en octobre 2025. Une pièce qui interroge : comment la mémoire d’un combat historique peut-elle éclairer les dérives contemporaines de la justice française ?
Un hommage nécessaire à un monument de la République
Robert Badinter, symbole de l’abolition de la peine de mort en 1981, reste une figure tutélaire pour les défenseurs des droits humains. Pourtant, sa mémoire est aujourd’hui menacée par un contexte politique où les discours sécuritaires et répressifs gagnent du terrain. Stéphane Guillon, connu pour son engagement sans concession contre les abus de pouvoir, a choisi de porter cette pièce écrite par Nina Pynson et mise en scène par Jeremy Lippmann : « Robert Badinter, l’enragé de justice ». Une occasion de rappeler que les combats d’hier ne sont jamais définitivement acquis.
« Ce qui est intéressant quand on travaille ces personnages qui sont aujourd’hui des monuments, ce sont leurs doutes et leurs fragilités », confie Guillon. La pièce plonge le spectateur dans l’intimité d’un homme confronté à la pression extrême de sa plaidoirie pour Patrick Henry. Bien avant l’abolition, Badinter a dû lutter contre ses propres interrogations : a-t-il oublié un argument ? Ses mots étaient-ils assez percutants ? »
Guillon souligne la complexité morale de Badinter, dont la rigueur judiciaire a dépassé les clivages politiques. « Il a compris très vite qu’il n’arriverait pas à sauver Patrick Henry, mais qu’il devait déplacer le débat : peut-on se faire justice soi-même ? Est-ce qu’une société qui tue ceux qui tuent n’est pas une société barbare ? »
Un engagement artistique dans un contexte politique tendu
Ce projet théâtral intervient à un moment où les institutions judiciaires françaises sont sous les projecteurs pour leurs dérives. Entre affaires de corruption, multiplication des lois sécuritaires et remise en cause de l’indépendance des magistrats, le parallèle avec l’ère Badinter semble plus que jamais d’actualité. La pièce rappelle que la justice n’est jamais neutre : elle est le reflet des rapports de force d’une époque.
Pour Guillon, monter sur scène dans ce rôle est une continuité logique. « Mon humour a toujours été sociétal, politique au sens large. J’ai toujours parlé de la société, des abus de pouvoir. Avec cette pièce, comme avec Inconnu à cette adresse que j’ai joué avec Jean-Pierre Darroussin, je reste dans cette lignée de textes utiles. » Une façon, aussi, de se distancier d’un présent qu’il juge trop violent. « Je ne commente plus cette époque, elle est beaucoup trop agressive », confie-t-il.
Pourtant, le comédien reconnaît avoir évolué. « Quand je vois des séquences de moi il y a dix ans, à la radio ou à la télévision, je me dis : mais c’est qui ce mec ? Je ne renie rien, mais je ferais peut-être différemment aujourd’hui. Moins frontale, plus modeste. » Une autocritique qui en dit long sur les transformations du débat public français, où l’engagement prend désormais des formes plus discrètes, mais pas moins déterminées.
La mémoire de la peine de mort, un combat toujours d’actualité
Dans l’introduction du spectacle, le public est plongé dans les débats des années 1970, où la peine de mort faisait rage. Des figures politiques, artistiques et intellectuelles s’affrontaient alors sur un sujet aujourd’hui considéré comme évident. Pourtant, Guillon rappelle une réalité troublante : à l’époque, rien n’était gagné. « J’ai grandi avec la peine de mort en France. C’était une réalité. Rappeler ce combat, c’est important, parce que aujourd’hui, on a l’impression que c’était une évidence, mais ce n’en était pas une. »
Cette réflexion résonne particulièrement dans un contexte où certains partis politiques, à l’extrême droite comme dans une frange de la droite, remettent en cause des acquis sociaux et juridiques. La pièce devient ainsi un miroir tendu à la société française, lui rappelant que les droits ne sont jamais définitivement acquis. « Transmettre un héritage, c’est aussi s’assurer que les générations futures sachent d’où elles viennent et ce qu’elles doivent défendre », insiste Guillon.
Théâtre et politique : un dialogue nécessaire
La décision de Guillon de s’emparer de ce rôle s’inscrit dans une tradition française où le théâtre sert de caisse de résonance aux grands débats de société. Entre 1968 et aujourd’hui, les planches ont souvent été le lieu d’une confrontation directe avec le pouvoir. En incarnant Badinter, Guillon s’inscrit dans cette lignée, tout en offrant une vision apaisée de l’engagement. Plus de provocations frontales, mais une défense méthodique des valeurs républicaines.
« J’ai une formation d’acteur classique, mais c’est mon travail d’humoriste qui a pris le pas. Pourtant, me voilà de retour sur scène, heureux de défendre de grands textes. Quand vous êtes seul en scène, vous êtes isolé, mais c’est aussi là que réside la force du théâtre : il permet de dire les choses sans intermédiaire. » Une force que Guillon met aujourd’hui au service d’un héritage qu’il juge menacé.
Un spectacle sous haute tension
La pièce Robert Badinter, l’enragé de justice promet d’être un événement culturel et politique. Entre les répliques ciselées de Badinter et la mise en scène sobre mais percutante de Jeremy Lippmann, le spectacle interroge : et si la justice la plus radicale était d’abord une question de morale ? Une interrogation qui fait écho aux dérives sécuritaires actuelles, où la réponse pénale prime souvent sur la réflexion.
Alors que la France s’interroge sur son avenir judiciaire et politique, ce spectacle arrive à point nommé pour rappeler que les combats d’hier sont les fondations des combats de demain. Stéphane Guillon, en endossant le costume de Robert Badinter, ne se contente pas de jouer un rôle : il incarne une certaine idée de la République, celle qui refuse de céder à la facilité et qui place l’humanité au cœur de la justice.
Un héritage à préserver dans un monde en crise
Robert Badinter, entré au Panthéon en 2025, symbolise l’espoir d’une justice plus humaine. Pourtant, son combat est aujourd’hui menacé par des forces politiques qui prônent le retour à des méthodes plus expéditives. Stéphane Guillon, en montant cette pièce, ne fait pas que rendre hommage à un homme : il défend une vision de la société française où la justice ne se résume pas à la répression, mais où elle est aussi un outil de rédemption et de progrès.
Dans une période où les institutions sont fragilisées et où les valeurs républicaines sont régulièrement contestées, ce spectacle rappelle qu’il est encore possible de croire en un État de droit. Une croyance qui, aujourd’hui, semble plus fragile que jamais.